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La vengeance du pardon par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La vengeance du pardon
Titre : La vengeance du pardon
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2017
Editeur : Albin Michel
Sommaire de La vengeance du pardon :
- Les soeurs Barbarin
- Mademoiselle Butterfly
- La vengeance du pardon
- Dessine-moi un avion
Première page de Les soeurs Barbarin
« Si l’on imaginait le paradis terrestre sous la forme d’un village, ce serait Saint-Sorlin.
Le long des rues pavées qui dévalaient la pente douce jusqu’au fleuve, chaque façade constituait un jardin. Pendant que les glycines suspendaient leurs lampions mauves aux étages, les géraniums flambaient aux fenêtres, la vigne illuminait les rez-de-chaussée, les digitales fusaient derrière les bancs, tandis que des brins de muguet pointaient entre les pierres, compensant leur taille menue par un puissant parfum.
À qui le traversait, Saint-Sorlin-en-Bugey donnait le souvenir de n’avoir qu’une saison : le mois de mai. La fleur y abondait, vive, drue, insolente, réduisant les maisons à des supports. Sous un ciel bleu et naïf, une conspiration de roses envahissait les murs, des roses roses, dodues, épanouies, plus mûres que des fruits mûrs, vibrantes, prospères, exhibant une chair de pétales qui appelait les caresses ou les baisers, des roses noires, pudiques et empourprées, des roses rouges, sèches et sveltes, des roses jaunes aux fragrances de poivre fin, des roses orange, muettes sans odeur, des roses blanches, effarouchées, éphémères, trop vite déçues, déjà oxydées. »
Extrait de : E-E Schmitt. « La Vengeance du pardon. »
La trahison d’Einstein par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La trahison d’Einstein
Titre : La trahison d’Einstein
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2014
Editeur : Albin Michel
Première page de La trahison d’Einstein
« Une fin d’après-midi, dans le New Jersey, au bord d’un lac.
Tandis que le soleil dore l’horizon de teintes cuivrées, un homme, assis sur le sol, se prépare un repas frugal avec du pain, du jambon, des cornichons.
C’est un vagabond. En sandales, couvert d’habits froissés, douteux, son sac à dos posé dans l’herbe, il regarde ce qui se passe au loin.
Ce qu’il voit – et qui l’amuse – nous échappe.
Lorsque l’action qu’il fixe amène ses yeux à se tourner vers la droite, Einstein entre.
En ce jour de 1934, Albert Einstein a cinquante-cinq ans.
Cheveux hirsutes, ample chemise, pantalon en lin, sans chaussettes dans ses chaussures, il rivalise de négligence vestimentaire avec le vagabond. Descendant, trempé, de son voilier, il s’ébroue sur la berge. Après un sourire au vagabond, il extrait une serviette de sa besace de sportif.
EINSTEIN
Alors ? Le spectacle vous a régalé ?
LE VAGABOND
Excellent. Joli voilier, éblouissante lumière sur le lac, quelques solides pointes de vitesse… et j’ai cru au moins cinq fois que vous alliez chavirer. »
Extrait de : E-E Schmitt. « La Trahison d’Einstein. »
La tectonique des sentiments par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La tectonique des sentiments
Titre : La tectonique des sentiments
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2008
Editeur : Albin Michel
Première page de La tectonique des sentiments
« CHEZ DIANE
Tout commence par un baiser.
L’homme garde la femme enlacée contre lui. Debout, ils s’embrassent de façon longue, soutenue.
Puis l’homme détache ses lèvres et murmure avec douceur :
RICHARD. Je reviens.
Aux gestes qu’elle a pour le retenir, on devine qu’elle souhaiterait que leurs caresses durent davantage.
Il insiste avec grâce.
RICHARD. Cinq minutes ?
On dirait qu’il négocie.
RICHARD. Cinq minutes ?
D’un sourire résigné, elle consent à son départ. »
Extrait de : E-E Schmitt. « La tectonique des sentiments. »
La secte des égoïstes par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La secte des égoïstes
Titre : La secte des égoïstes
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 1994
Editeur : Le livre de poche
Première page de La secte des égoïstes
« C’était un soir de décembre à la Bibliothèque nationale.
Lassé d’avoir fiché, noté, annoté, relevé, discuté, dépouillé, médité tout le jour, les yeux usés et la main lourde, je posai ma plume et repoussai ma chaise.
Alentour, des corps cassés sur les bureaux, des crânes luisant sous les lampes, et de longs murs de livres fermés, muets, impénétrables. Une glu liquide et glauque figeait la Grande Salle dans un silence étale. Rien ne bougeait. Il stagnait une odeur de poussière propre, de celles que l’on remue tous les matins.
« Je rêve… je ne vis plus… Je me suis fait épingler dans un trompe-l’œil… »
Pour la première fois, je pris mon travail en haine. Je regardai mes piles de dossiers comme des choses lointaines, étrangères, ces dossiers sur lesquels me pliait depuis des années mon labeur d’érudit, d’obscures recherches sur la linguistique médiévale qui n’intéressaient personne, pas même moi. »
Extrait de : E-E Schmitt. « La secte des égoistes. »
La rêveuse d’Ostende par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La rêveuse d’Ostende
Titre : La rêveuse d’Ostende
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2007
Editeur : Albin Michel
Sommaire de La rêveuse d’Ostende :
- La rêveuse d’Ostende
- Crime parfait
- La guérison
- Les mauvaises lectures
- La femme au bouquet
Première page de La rêveuse d’Ostende
« Je crois que je n’ai jamais connu personne qui se révélât plus différente de son apparence qu’Emma Van A.
Lors d’une première rencontre, elle ne donnait à voir qu’une femme fragile, discrète, sans relief ni conversation, d’une banalité promise à l’oubli. Pourtant, parce qu’un jour j’ai touché sa réalité, elle ne cessera de me hanter, intriguante, impérieuse, brillante, paradoxale, inépuisable, m’ayant pour l’éternité accroché dans les filets de sa séduction.
Certaines femmes sont des trappes où l’on tombe. Parfois, de ces pièges, on ne veut plus sortir. Emma Van A. m’y tient.
Tout a commencé un timide, frais mois de mars, à Ostende.
J’avais toujours rêvé d’Ostende. »
Extrait de : E-E Schmitt. « La rêveuse d’Ostende. »
La part de l’autre par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La part de l’autre
Titre : La part de l’autre
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2001
Editeur : Le livre de poche
Première page de La part de l’autre
« Hitler regarda autour de lui. Des dizaines d’adolescents, oreilles cramoisies, mâchoire crispée, le corps tendu sur la pointe des pieds, les aisselles mouillées par l’affolement, écoutaient l’appariteur qui égrenait leur destin. Aucun ne faisait attention à lui. Personne n’avait remarqué l’énormité qu’on venait d’annoncer, la catastrophe qui venait de déchirer le hall de l’Académie des beaux-arts, la déflagration qui trouait l’univers : Adolf Hitler recalé.
Devant leur indifférence, Hitler en venait presque à douter d’avoir bien entendu. Je souffre. J’ai une épée glacée qui me déchire de la poitrine aux entrailles, je perds mon sang et personne ne s’en rend compte ? Personne ne voit le malheur qui me plombe ? Suis-je seul, sur cette terre, à vivre avec autant d’intensité
? Vivons-nous dans le même monde ?
L’appariteur avait fini la lecture des résultats. Il replia son papier et sourit dans le vide. Un grand type jaunâtre, sec comme un canif, des jambes et des bras raides, interminables, maladroits, presque indépendants du tronc et retenus par une attache incertaine. »
Extrait de : E-E Schmitt. « La Part De L’Autre. »
La femme au miroir par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La femme au miroir
Titre : La femme au miroir
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2011
Editeur : Albin Michel
Première page de La femme au miroir
« – Je me sens différente, murmura-t-elle.
Personne ne prêtait attention à ses mots. Tandis que les matrones s’agitaient autour d’elle, celle-ci arrangeant un voile, celle-là une tresse, cette autre un ruban, alors que la mercière raccourcissait son jupon et que la veuve de l’arpenteur lui enfilait des chaussons brodés, la jeune fille immobile avait l’impression de devenir un objet, un objet passionnant certes, assez affriolant pour mobiliser la vigilance des voisines, un simple objet cependant.
Anne contempla le rayon de soleil qui, jailli de la fenêtre trapue, traversait la pièce en oblique. Elle sourit. La mansarde, dont ce jet d’or trouait la pénombre, ressemblait à un sous-bois surpris par l’aube, où les paniers de linge remplaçaient les fougères, les femmes les biches. Malgré les bavardages incessants, Anne écoutait le silence voler dans la chambre, un silence étrange, paisible, touffu, lequel venait de loin et délivrait un message sous les jacasseries des commères. »
Extrait de : E-E Schmitt. « La femme au miroir. »
L’homme qui voyait à travers les visages par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de L’homme qui voyait à travers les visages
Titre : L’homme qui voyait à travers les visages
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2016
Editeur : Albin Michel
Première page de L’homme qui voyait à travers les visages
« – Tu dors ?
À la voix qui me parle, je voudrais crier « non » mais je me tais en gardant mes paupières closes. Prononcer un mot m’arracherait au rêve qui m’enchante.
Dans une clairière éclaboussée de lumière, un vieillard à barbe crayeuse vient de m’offrir un iris et m’indique du doigt un cheval. À ma grande surprise, je saute sur son dos fauve – j’ignorais que je pouvais monter à cru ; j’ignorais même que je savais monter – puis je promets à l’ancêtre d’accomplir la mission qu’il m’a confiée. Il sourit et ses fines lèvres en s’écartant déclenchent des chants d’oiseaux. Le soleil brille.
– Dort-il ?
J’attends quelques secondes. Si la pause dure, je vais poursuivre mon objectif et gagner le château. Tendu, les rênes en main, j’ai conscience d’être suspendu entre deux mondes, l’un concret où mes mollets pressent le poitrail chaud d’un alezan, l’autre abstrait où j’ai à peine risqué mes yeux fermés et une oreille distraite. Face à moi, le druide penche la tête contre son épaule, déçu que je ne m’élance pas. Oh, comme la voix me contrarie, cette voix qui me paralyse, cette voix qui, si elle insistait, me catapulterait ailleurs ! »
Extrait de : E-E Schmitt. « L’homme qui voyait à travers les visages. »
L’évangile selon Pilate par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de L’évangile selon Pilate
Titre : L’évangile selon Pilate
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2000
Editeur : Le livre de poche
Première page de L’évangile selon Pilate
« Je hais Jérusalem. L’air qu’on y respire n’est pas de l’air mais un poison qui rend fou. Tout devient excessif dans ce dédale de rues qui ne sont pas conçues pour se diriger mais pour se perdre, sur ces chaussées où l’on se cogne au lieu de circuler, parmi ce fracas de langues qui arrivent de tout l’Orient et qu’on ne parle que pour ne pas s’entendre. On crie trop dehors, on chuchote trop dedans. On ne respecte l’ordre romain que parce qu’on l’exècre. La ville pue l’hypocrisie et les passions contenues. Même le soleil, au-dessus de ces remparts, a des airs de traître. Tu ne peux pas croire que c’est le même astre qui brille sur Rome et rôde sur Jérusalem. Celui de Rome produit de la lumière, celui de Jérusalem attise l’ombre : il crée des coins où l’on complote, des allées où les voleurs s’enfuient, des temples où le Romain n’est pas autorisé à poser le pied. Un soleil qui éclaire contre un soleil qui obscurcit, voilà ce que j’ai troqué lorsque j’ai accepté d’être le préfet de Judée. »
Extrait de : E-E Schmitt. « L’Evangile selon Pilate. »
Journal d’un amour perdu par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Journal d’un amour perdu
Titre : Journal d’un amour perdu
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2019
Editeur : Albin Michel
Première page de Journal d’un amour perdu
« Maman est morte ce matin et c’est la première fois qu’elle me fait de la peine.
Ce soir, brisé d’avoir tant pleuré, je n’ai pas l’impression qu’elle m’a quitté, plutôt la crainte de l’avoir abandonnée. Je m’inquiète… Où se trouve-t-elle ? A-t-elle besoin de moi ?
Je voudrais courir jusqu’à ce lieu inconnu qu’elle découvre, la soutenir, chasser son effroi, enlacer son épaule, caler sa main au creux de mon coude puis lui chuchoter à l’oreille : « Ça va d’aller. » Peut-être s’esclafferait-elle – elle riait quand j’imitais les gens de Charleroi. « Ça va d’aller ! » Depuis cinquante-six ans, sitôt que, réunis, nous marchions côte à côte, nous nous sentions forts, sereins, au centre d’un univers dont les paysages s’organisaient sous nos pas. Maman m’éclairait, je l’éclairais, nous rayonnions, invincibles, et les ténèbres s’écartaient, repoussées par notre flamme. Après la vie, nous aurions apprivoisé la mort ensemble, non ?
Je ne supporte pas qu’elle meure seule, même si on meurt toujours seul. »
Extrait de : E-E Schmitt. « Journal d’un amour perdu. »