Catégorie : Livres

 

Le déchronologue par Stéphane Beauverger

Fiche de Le déchronologue

Titre : Le déchronologue
Auteur : Stéphane Beauverger
Date de parution : 2009
Editeur : Gallimard

Première page de Le déchronologue

« Je suis le capitaine Henri Villon et je mourrai bientôt.

Non, ne ricanez pas en lisant cette sentencieuse présentation. N’est-ce pas l’ultime privilège d’un condamné d’annoncer son trépas comme il l’entend ? C’est mon droit. Et si vous ne me l’accordez pas, alors disons que je le prends. Quant à celles et ceux qui liront mon récit jusqu’au bout, j’espère qu’ils sauront pardonner un peu de mon impertinence et, à l’instant de refermer ces chroniques, m’accorder leur indulgence.

D’ici quelques minutes, une poignée d’heures tout au plus, les forces contre lesquelles je me suis battu en auront définitivement terminé avec moi et ceux qui m’ont suivi dans cette folle aventure. J’ai échoué et je vais mourir. Ma frégate n’est plus qu’une épave percée de part en part, aux ponts encombrés par les cris des mourants, aux coursives déjà noircies par les flammes. Ce n’est ni le premier bâtiment que je perds ni le premier naufrage que j’affronte, mais je sais que nul ne saurait survivre à la dévastation qui s’approche. Bientôt, pour témoigner de l’épopée de ce navire et de son équipage ne resteront que les pages de ce journal. »

Extrait de : S. Beauverger. « Le Déchronologue. »

Collisions par temps calme par Stéphane Beauverger

Fiche de Collisions par temps calme

Titre : Collisions par temps calme
Auteur : Stéphane Beauverger
Date de parution : 2021
Editeur : La volte

Première page de Collisions par temps calme

« Je déteste me lever tôt, mais j’en apprécie les avantages : dans la cuisine, l’odeur du café préparé pour moi seul et, pour moi seul, le silence. Puis le grincement de la porte du placard que je ne prends jamais le temps de réparer, l’infime résistance de ma tasse préférée sur son support, à l’instant de la saisir, parce que Kylian l’aura encore rangée sans l’essuyer. Le clignotement contradictoire des horloges, la mesquine volupté de choisir s’il est déjà 05 : 54 ou seulement 05 : 47, parce que je n’ai toujours pas synchronisé l’électroménager via le réseau domotique. La satisfaction d’entrouvrir la baie vitrée pour capter les premiers chants d’oiseaux guettant avec moi le soleil. L’observation des épeires raccommodant leurs pièges entre les montants de la balustrade. Autant de raisons pour mon cerveau d’ordonner à mes jambes de sortir du lit, à mon dos fatigué de se tordre assez pour me redresser, à l’étonnement de cesser : je suis debout dans le noir sans l’avoir vraiment souhaité. »

Extrait de : S. Beauverger. « Collisions par temps calme. »

Tromperie par Philip Roth

Fiche de Tromperie

Titre : Tromperie
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 1990
Traduction : M. Rambaud
Editeur : Gallimard

Première page de Tromperie

«  JE VAIS les mettre par écrit. Commence, toi.

– Quel nom lui donne-t-on ?

– Je ne sais pas. Quel nom allons-nous lui donner ?

– Questionnaire sur le Rêve de s’Enfuir Ensemble.

– Questionnaire sur le Rêve des Amants de s’Enfuir Ensemble.

– Questionnaire sur le Rêve des Amants Entre Deux Ages de s’Enfuir Ensemble.

– Tu n’es pas entre deux âges.


– Bien sûr que si.


– Je trouve que tu fais jeune.


– Oui ? Eh bien, il faudra sûrement en faire mention dans le questionnaire. Obligation pour les deux participants de répondre à tout.

– Commence.


– Quelle est la première chose qui en moi te porterait sur les nerfs ?

– Quand tu es dans un de tes mauvais jours, qu’est-ce que ça donne ? »

Extrait de : P. Roth. «  Tromperie. »

Quand elle était gentille par Philip Roth

Fiche de Quand elle était gentille

Titre : Quand elle était gentille
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 1966
Traduction : J. Rosenthal
Editeur : Gallimard

Première page de Quand elle était gentille

« Ne pas être riche, ne pas être célèbre, ne pas être puissant, ne pas même être heureux, mais être civilisé ; c’était le rêve de sa vie. Ce qu’étaient les qualités d’une pareille existence il n’aurait pu l’expliquer quand il avait quitté la maison ou plutôt la cabane de son père, dans les bois au nord de l’État ; son projet était de faire tout le voyage jusqu’à Chicago pour le découvrir. Il savait parfaitement ce qu’il ne voulait pas : c’était vivre comme un sauvage. Son père était un homme farouche et ignorant, qui avait été trappeur, puis bûcheron et, à la fin de sa vie, gardien dans les mines de fer. Sa mère était une femme qui trimait dur, avec un caractère d’esclave, incapable de concevoir qu’elle aurait envie d’autre chose que de ce qu’elle avait déjà ; ou alors, si elle n’était vraiment pas comme elle en avait l’air, elle avait le sentiment qu’il n’était pas prudent de parler de ses désirs devant son mari. »

Extrait de : P. Roth. « Quand Elle Était Gentille. »

Patrimoine par Philip Roth

Fiche de Patrimoine

Titre : Patrimoine
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 1991
Traduction : M. Akar, M. Rambaud
Editeur : Gallimard

Première page de Patrimoine

« Mon père qui, au seuil de sa quatre-vingt-sixième année, n’y voyait pratiquement plus de l’œil droit, mais par ailleurs jouissait d’une santé phénoménale pour un homme de son âge, fut alors frappé par ce que le médecin de Floride diagnostiqua, à tort, comme la maladie de Bell, une infection virale entraînant la paralysie, généralement temporaire, de l’un des côtés du visage.

La paralysie se manifesta, sans le moindre signe avant-coureur, le lendemain de son arrivée par l’avion du New Jersey à West Palm Beach, où il était venu passer les mois d’hiver dans un meublé qu’il partageait avec une comptable à la retraite de soixante-dix ans, Lilian Beloff, Lilian qui, à Elizabeth, habitait au-dessus de chez lui et avec laquelle, un an après la mort de ma mère, survenue en 1981, il avait noué des relations sentimentales. »

Extrait de : P. Roth. « Patrimoine. »

Parlons travail par Philip Roth

Fiche de Parlons travail

Titre : Parlons travail
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 2001
Traduction : J. Kamoun
Editeur : Gallimard

Première page de Parlons travail

« Primo Levi (1986)

Le vendredi de septembre 1986 où je suis arrivé à Turin pour reprendre une conversation engagée avec Primo Levi un après-midi à Londres, au printemps précédent, je lui ai demandé de me faire visiter l’usine de peinture qui l’avait d’abord employé comme chercheur, puis comme directeur, jusqu’à sa retraite. La société compte cinquante employés en tout, essentiellement des chimistes qui travaillent dans les laboratoires et des ouvriers qualifiés dans l’atelier proprement dit. Les machines de production, la rangée de cuves de stockage, les labos eux-mêmes, le produit fini dans ses conteneurs aussi grands qu’un homme, prêts à être expédiés, l’appareil de recyclage qui purifie les déchets, tout cela tient sur deux hectares, deux hectares et demi, à une dizaine de kilomètres de Turin. Le bruit des machines qui dessèchent la résine, qui mélangent les vernis et qui pompent les polluants n’atteint jamais un niveau de décibels alarmant, et l’odeur âcre qui règne dans la cour – Levi m’a dit qu’elle avait collé à ses vêtements deux ans après sa retraite – n’est nullement répugnante ; la décharge de trente mètres de long, pleine à ras bord d’une boue noire provenant des résidus de la dépollution, n’offre pas un spectacle insupportable. »

Extrait de : P. Roth. « Parlons travail. »

Ma vie d’homme par Philip Roth

Fiche de Ma vie d’homme

Titre : Ma vie d’homme
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 1970
Traduction : G. Magnane
Editeur : Gallimard

Première page de Ma vie d’homme

« Tout d’abord, l’éducation protégée et choyée au-dessus du magasin de chaussures de son père, à Camden. Pendant dix-sept ans, le rival adoré de ce marchand de godasses acharné et à la tête près du bonnet (c’est tout, aimait-il à dire, un modeste marchand de godasses, mais attends un peu et tu verras), un homme qui lui donnait à lire Dale Carnegie pour rabattre son orgueil de jeune garçon et qui, par son propre exemple, encourageait et fortifiait cet orgueil. « Continue à avoir cette arrogance avec les gens. Natie, et tu finiras ermite, détesté de tous, honni du monde entier. » En attendant, dans son magasin du rez-de-chaussée, Polonius ne manifestait que du mépris à l’égard de tout employé dont l’ambition était moins féroce que la sienne. Mr. Z. – comme on l’appelait au magasin, et comme l’appelait aussi son jeune fils à la maison quand il se sentait en verve –, Mr. Z. espérait, exigeait que son vendeur et son employé de la réserve eussent, au soir de chaque jour ouvrable, une migraine aussi phénoménale que la sienne. »

Extrait de : P. Roth. « Ma Vie d’Homme. »

Les faits par Philip Roth

Fiche de Les faits

Titre : Les faits
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 1988
Traduction : M. Waldberg
Editeur : Gallimard

Première page de Les faits

« Cher Zuckerman,

Autrefois, comme tu le sais, les faits n’ont rien été d’autre que des notes sur des carnets, ma manière à moi de me précipiter dans la fiction. Pour moi, comme pour la plupart des romanciers, tout événement de pure imagination trouve son origine là, dans les faits, dans le particulier et non dans le philosophique, l’idéologique ou l’abstrait. Reste qu’à ma surprise il semble que j’ai entrepris d’écrire un livre absolument rétrograde, en prenant pour matière ce que j’ai déjà imaginé et, pour ainsi dire, en le desséchant, de manière à rétablir mon expérience dans sa factualité originelle, antécédente à la fiction. Pourquoi donc ? Pour démontrer qu’il existe un écart significatif entre l’écrivain autobiographique qu’on m’imagine être et l’écrivain autobiographique que je suis en réalité ? Pour démontrer que les informations que j’ai tirées de ma vie ont été, dans la fiction, tronquées ? S’il ne s’agissait que de ça, je ne crois pas que je m’en serais donné la peine, étant donné qu’un lecteur réfléchi, s’intéressant assez à mon œuvre pour s’en soucier, serait capable de se représenter aussi bien les choses par lui-même. »

Extrait de : P. Roth. « Les faits. »

Le théâtre de sabbath par Philip Roth

Fiche de Le théâtre de sabbath

Titre : Le théâtre de sabbath
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 1995
Traduction : L. Bitoun
Editeur : Gallimard

Première page de Le théâtre de sabbath

« Ou tu renonces à baiser toutes les autres, ou tout est fini entre nous.

C’était à devenir fou, c’était invraisemblable et totalement imprévisible, mais tel fut l’ultimatum qu’une femme de cinquante-deux ans adressa, en larmes, à son amant de soixante-quatre ans le jour anniversaire d’une liaison incroyablement débridée qui durait – et qu’ils avaient réussi, chose non moins incroyable, à garder secrète – depuis treize ans. Maintenant, avec le reflux des sécrétions hormonales, avec la prostate qui grossissait, avec sans doute pas plus de quelques petites années devant lui à pouvoir encore à peu près compter sur sa virilité – avec peut-être pas tant d’années que ça à vivre – là, au moment du commencement de la fin de tout, et sous peine de la perdre, il était mis en demeure de changer du tout au tout.

Elle, c’était Drenka Balich, la partenaire bien connue de l’aubergiste, dans la vie comme dans les affaires, que tout le monde appréciait pour sa gentillesse envers les clients ou la chaleur et la tendresse toute maternelle qu’elle ne réservait pas aux seuls enfants de passage et aux personnes âgées, mais qu’elle dispensait aussi aux jeunes filles de la région employées à l’auberge comme serveuses »

Extrait de : P. Roth. « Le Théâtre de Sabbath. »

Le grand roman américain par Philip Roth

Fiche de Le grand roman américain

Titre : Le grand roman américain
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 1973
Traduction : S. Salade
Editeur : Gallimard

Première page de Le grand roman américain

« Appelez-moi Smitty. C’est ainsi qu’ils m’appelaient tous : les baseballeurs, les banquiers, ceux qui se baladent à cheval, les barytons, les barmans, les beaux salauds, les auteurs de best-sellers (sauf Hem qui m’avait baptisé Frederico), ceux qui se baladent à bicyclette, les broussards (Hem encore une fois l’exception), les bons au billard, les bons pasteurs, les blackboulés (y compris moi), les B.O.F., les blondes, les buveurs de sang, les sang-bleu, les bookmakers, les bolcheviks (parmi mes meilleurs amis, ne vous en déplaise, monsieur le Président !), les bombardiers, les cire-bottes et les lèche-bottes, les boss, les boxeurs, les brahmanes, les gros bonnets, les Britanniques (Sir Smitty depuis 36), les boudins, les blablateurs radiophoniques, les briseurs de mustangs, les brunes, les brummells des Barbades (missié Smitty), les bonzes bouddhistes de Birmanie, un certain Bulkington, les bouffeurs de taureau, les brasseurs d’idées, les comiques et les étoiles du burlesque, les Boshimans, les bohémiens, les bonnes. Et on n’en est qu’à la lettre B, les copains, et ce n’est qu’une des Vingt-Six Grandes ! »

Extrait de : P. Roth. « Le Grand Roman américain. »