Auteur/autrice : CH91

 

Quand on eut mangé le dernier chien par Justine Niogret

Fiche de Quand on eut mangé le dernier chien

Titre : Quand on eut mangé le dernier chien
Auteur : Justine Niogret
Date de parution : 2023
Editeur : Au diable Vauvert

Première page de Quand on eut mangé le dernier chien

« Hors de la tente, un des chiens se mit à hurler. On ne pouvait guère entendre son cri, mais on le ressentait, dans la chair : une vibration organique, vivante, au milieu des rugissements de vent si durs qu’ils en devenaient minéraux.

Mertz se mit à rire. Il était brun, petit, physique. Il avait une présence d’ourse au milieu de la tente et de la neige : une présence chaude, réelle. Dans ce désert de glace, il avait une matérialité non négligeable, quelque chose de posé, quelque chose qui existait malgré les centaines de kilomètres de banquise s’étendant autour de la petite tente.

Mertz se mit à rire, donc, et Ninnis rit à son tour, parce qu’il savait ce qui allait suivre. Ninnis était très jeune, comme seuls savent l’être les Anglais à vingt-cinq ans : encore blond d’enfance, délicat et tendre. On aurait dit une poupée de porcelaine et, si on lui avait retiré ses vêtements, on se serait attendu à voir, aux articulations de ses coudes et de ses genoux, de jolies cordelettes tenant les différentes parties de son corps en pâte de verre. »

Extrait de : J. Niogret. « Quand on eut mangé le dernier chien. »

Mordred par Justine Niogret

Fiche de Mordred

Titre : Mordred
Auteur : Justine Niogret
Date de parution : 2013
Editeur : Mnémos

Première page de Mordred

« — C’était le moment où l’on sale la chair crue, quelques nuits avant la Noël.
L’homme, costumé de rouge, se tenait accroupi au bord de l’estrade. Il portait un gant de fer tout empli de griffes froides et argentées et le tendait vers la foule. Personne ne se tourna vers lui. Les visages se fixaient sur les jongleurs des tréteaux d’en face, sur l’ours au crâne tondu qui passait dans les rangs, un petit enfant morveux sur le dos. Le masque de l’homme était celui d’une bête, velu, taillé dans un cuir patiné et de la poilure cramoisie. Il avait un nez noir et gros comme une noix. Il se racla la gorge, cracha de côté pour s’alléger la voix et continua plus fort :
— L’air était si froid que les étoiles étaient prises au ciel comme pièces d’argent dedans la glace.
Rien. »

Extrait de : J. Niogret. « Mordred. »

Le syndrome du varan par Justine Nioret

Fiche de Le syndrome du varan

Titre : Le syndrome du varan
Auteur : Justine Niogret
Date de parution : 2018
Editeur : Seuil

Première page de Le syndrome du varan

« Cette nuit, j’ai rêvé que mon père était mort.

Je rêve souvent que je le tue, mais là il était mort. Nous étions beaucoup, tous ses enfants, alors qu’en vrai il n’en a que trois. Nous étions dans une église, les gens coloriaient des vitraux dessinés sur du papier, il y avait une musique que j’ai toujours dans la tête, en écrivant ceci.

Les gens étaient très sérieux. Nous, les rejetons, nous riions. Nous faisions connaissance. Nous disions ; « Tout ça pour un connard pareil ! » et ça nous faisait rire.

Nous nous tripotions, les épaules, le cou, nous nous embrassions, parce que c’est bien ce que nous a appris mon père ; on se touche en famille.

Il y avait des boîtes de jeux anciens, coulissantes, minuscules, très belles, je savais qu’elles venaient de ma grand-mère, et mon père les avait mises sous clef, derrière des grilles. Bien entendu. Rendre la beauté et la joie inutilisables. Qu’aurait-il fait de jolies choses, ce pauvre type. 

Je rêve souvent que je tiens mon père à distance avec un couteau. »

Extrait de : J. Niogret. « Le syndrome du varan. »

Gueule de Truie par Justine Niogret

Fiche de Gueule de Truie

Titre : Gueule de Truie
Auteur : Justine Niogret
Date de parution : 2013
Editeur : Editions Critic

Première page de Gueule de Truie

« L’enfant ferme les paupières, assez fort pour voir cramoisi. Il connaît les lumières, mais celle-ci lui blesse les rétines, même cachées derrière sa peau. Il pose les mains sur ses yeux et serre jusqu’à en avoir mal. Les lumières, oui, il en a l’habitude, mais celle-ci est une lumière, la lumière, un mot de la langue ancienne, compliqué dans la bouche. Elle brûle. Tout cela ne dure pas longtemps ; un battement de cœur affolé, à peine, et tout est déjà fini. Les Pères ont dit le mot et la lumière a été allumée.

L’enfant a peur. Déjà parce qu’on ne lui a rien expliqué, comme on le fait pourtant tous les matins pour les armes, les questions et la loi. On lui a dit : « aujourd’hui tu prends ton nom », rien d’autre, et on l’a fait descendre dans le lieu, dans les caves et les grottes effondrées, là où on trouve des os et des portes. Il est entré à l’intérieur d’une petite pièce noire à l’odeur de terre, avec son instructeur et les Pères. Il y avait une torche. Des silhouettes. Des souffles, surtout, parce que l’enfant ne regarde pas souvent, il préfère sentir et écouter. »

Extrait de : J. Niogret. « Gueule de truie. »

Coeurs de rouille par Justine Niogret

Fiche de Coeurs de rouille

Titre : Coeurs de rouille
Auteur : Justine Niogret
Date de parution : 2013
Editeur : Le pré aux clercs

Première page de Coeurs de rouille

« Avant ce soir, Pue-la-Viande mangerait la terre. Il le savait d’avance, le sentait.

Il en avait une si grande envie qu’elle en était douloureuse. Comme une fièvre dans ce qui lui servait de nerfs ; dans ses tendons d’acier vrillé, ses tresses de câbles fins comme des cheveux, impossibles à casser. Ils en tremblaient presque.

Manger la terre.

Pas exactement. Pue-la-Viande la fourrerait dans sa bouche, à grandes pelletées de ses mains cassées. Ses doigts tenaient encore ; l’ossature métallique, les rouages des articulations. Mais la céramique cuite, tout autour, était fendillée, craquelée comme la coquille d’un œuf dur tombé par terre. Ça grinçait. Des os dans une fracture ouverte.

Parfois, il ne sentait rien avant de chasser. Aucun tremblement. Aucune envie. Parfois, il n’était pas sûr. De lui, de ses coups, du résultat à venir. Mais là, aujourd’hui, il n’hésitait même pas. Il en aurait eu des vertiges s’il avait été humain.

Le golem ne pouvait pas avaler, ingérer le sable et les blocs de terre, les caillots agglomérés par les fausses pluies de dix-sept heures neuf – toujours la même heure, toujours la même pluie. »

Extrait de : J. Niogret. « Coeurs de Rouille. »

Bayuk par Justine Niogret

Fiche de Bayuk

Titre : Bayuk
Auteur : Justine Niogret
Date de parution : 2022
Editeur : 404 éditions

Première page de Bayuk

« Roi-Crocodile ne la vit pas.
Roi-Crocodile l’entendit, mais à peine. Un froissement agitant les mousses pendant aux arbres, un clapotis boueux dans les chemins sinueux de la mangrove.
La jeune femme, grande, carrée, se tenait debout sur le seuil de sa porte. Sa peau était du marron sombre que revêtent les troncs sous la pluie. Par sa porte ouverte, on voyait une table de bois et un morceau de chaise : presque rien. On aurait deviné un lit, puis rien d’autre, et on aurait eu raison.
Roi-Crocodile était penchée sur une grenouille : une créature grosse comme les deux poings, d’un jaune d’or, luisant comme une citrine. L’animal était mort, mais encore chaud : du moins, aussi chaud que peut l’être une grenouille morte. La jeune femme l’étudiait. Elle aurait pu la repousser du pied, la rejeter dans le marais, mais elle se pencha, prit le batracien dans ses mains en coupe, et regarda ses yeux encore lisses. »

Extrait de : J. Niogret. « Bayuk. »

Mordre le bouclier par Justine Niogret

Fiche de Mordre le bouclier

Titre : Mordre le bouclier (tome 2 sur 2 – Chien du heaume)
Auteur : Justine Niogret
Date de parution : 2012
Editeur : Mnémos

Première page de Mordre le bouclier

« Zoire avait froid. L’homme marchait dans le couloir venteux et la peau de son cou se hérissait. Ses socques, ses hautes semelles de bois ne savaient pas l’isoler de la gelure des pierres du sol, et il ne sentait pour ainsi dire rien à partir des mollets. Sauf le froid de la terre remontant jusqu’à l’étage du château. Ses pieds étaient aussi pesants et durs que des moellons ; ses mains, des serres aux articulations juste assez tièdes pour pouvoir être douloureuses ; son visage si insensible qu’il ne savait même pas s’il morvait.

Zoire avait froid, donc.


Et pourtant il était riche ; vêtu d’une cape si lourde et épaisse que les maîtres de sa jeunesse la lui auraient interdite, et il la portait dans son propre château, un castel assez grand pour avoir des chambres flanquées d’autres chambres, un étage entier de pièces vides, grises et glaciales, attendant le printemps pour retrouver un peu de vie. Tout comme Zoire. »

Extrait de : J. Niogret. « Mordre le bouclier – Chien du heaume. »

Chien du heaume par Justine Niogret

Fiche de Chien du heaume

Titre : Chien du heaume (tome 1 sur 2 – Chien du heaume)
Auteur : Justine Niogret
Date de parution : 2012
Editeur : Mnémos

Première page de Chien du heaume

« L’archer se nommait Manfred, et aujourd’hui il allait tuer une vieille femme. Une nourrice, plus exactement.

Elle était assise sur l’herbe du pré et jouait avec une enfant. Manfred les regardait toutes deux ; la nourrice, grasse, des cheveux bruns lui tombant devant les yeux, et la gamine, lisse comme une châtaigne, sa robe tachée du pollen des fleurs et les joues rougies par ses galipettes. Elle courait dans les herbes hautes, le nez au vent, riant de tout son cœur, pendant que sa nourrice restait assise, sans doute fatiguée de ne pouvoir la rattraper.

C’était la fille d’un château qui lui avait fourré des pièces dans la main jusqu’à ce qu’il dise oui. Une petite femme grandie avant l’heure, qui lui avait ensuite ordonné : « Tue-la. Trouve-la et mets-lui une flèche dans le cœur. » C’était la dernière mode chez les pucelles, de faire assassiner leurs gens ; une nourrice, comme ici, ou un lettré, une dame de toilette. Les parents n’en savaient rien en général, regardaient leurs filles d’un bon œil, sans comprendre que les rages et les haines brûlaient tout aussi fortement dans les tripes de ces gamines que dans celles des guerriers au visage mangé par la barbe. Manfred faillit ricaner en songeant que ces petites traînées payaient ces meurtres sans même compter les pièces qui leur tombaient des doigts. »

Extrait de : J. Niogret. « Chien du heaume. »

Wonder Woman Warbringer par Leigh Bardugo

Fiche de Wonder Woman Warbringer

Titre : Wonder Woman Warbringer
Auteur : Leigh Bardugo
Date de parution : 2017
Traduction :
Editeur : Bayard

Première page de Wonder Woman Warbringer

« Quand on concourt, c’est pour gagner.

Diana sautillait derrière la ligne de départ, les muscles des mollets comme deux arcs bandés, en ressassant ces quelques mots que lui avait soufflés sa mère. Les Jeux némésiens devaient commencer d’une minute à l’autre et, dans les gradins, la foule trépignait d’impatience. Elle attendait les combats de lutte, le lancer de javelot, mais surtout la course au drapeau. D’autant qu’on murmurait que la princesse elle-même serait de la compétition.

Quand la reine Hippolyta avait repéré sa fille parmi les athlètes qui se bousculaient dans l’arène, elle était restée de marbre. Elle était descendue de sa tribune pour souhaiter bonne chance aux candidates et leur prodiguer des encouragements, comme l’exigeait la tradition. Quand elle s’était trouvée face à Diana, elle ne lui avait pas témoigné d’attention particulière, se contentant de lui adresser un petit signe du menton. C’est à ce moment-là qu’elle s’était penchée pour lui chuchoter à l’oreille : « Quand on concourt, c’est pour gagner. » »

Extrait de : L. Bardugo. « Wonder Woman Warbringer. »

Le familier par Leigh Bardugo

Fiche de Le familier

Titre : Le familier
Auteur : Leigh Bardugo
Date de parution : 2024
Traduction : R. Pache
Editeur : Editions Sabran

Première page de Le familier

« Si le pain n’avait pas brûlé, cette histoire aurait été bien différente. Si le fils de la cuisinière n’était pas rentré tard la veille au soir, si la cuisinière n’avait pas appris qu’il traînait avec cette dramaturge, si elle n’était pas restée éveillée à s’inquiéter pour l’âme immortelle de son fils et à pleurer sur le sort futur de ses éventuels petits-enfants, si elle n’avait pas été aussi fatiguée et distraite, le pain n’aurait pas brûlé et les calamités qui s’ensuivirent auraient pu être le lot d’une autre maison que la Casa Ordoño, sise dans une autre rue que la Calle de Dos Santos.
Si, ce matin-là, Don Marius s’était penché pour déposer un baiser sur la joue de sa femme avant de s’en aller vaquer à ses occupations du jour, cette histoire aurait été plus heureuse. S’il l’avait appelée « ma chérie, ma colombe, ma beauté », s’il avait remarqué le lapis bleu à ses oreilles ou les fleurs qu’elle avait disposées dans le couloir, si Don Marius n’avait pas négligé sa femme pour se rendre aux écuries d’Hernán Saravia afin de se repaître du spectacle de chevaux qu’il ne pourrait jamais se payer,  »

Extrait de : L. Bardugo. « Le Familier.  »