Auteur/autrice : CH91

 

1794 par Pierre Bordage

Fiche de 1794

Titre : 1794 (Tome 3 sur 3 – L’enjomineur)
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2006
Editeur : L’Atalante

Première page de 1794

« Armande se contempla avec effroi dans le miroir grossissant posé sur sa table à fard : les rides s’étaient creusées aux coins de ses yeux, des fils blancs s’étaient piqués dans sa chevelure dorée, sa peau avait perdu de son éclat, ses traits s’étaient affaissés…
La vieillesse s’invitait chez elle bien avant l’heure. Les hommes étaient d’ailleurs de moins en moins nombreux à se presser dans sa loge à la fin des représentations. Ils préféraient la chair fraîche et ferme des deux jeunes comédiennes recrutées au cours de l’été par Gaillard, l’administrateur du théâtre, d’autant que les petites catins ne rechignaient pas à se présenter sur scène largement dévêtues ou drapées dans des voiles transparents – le théâtre patriotique avait beau se réclamer de la vertu révolutionnaire, il n’hésitait pas à flatter les bas instincts des spectateurs, bourgeois massés dans les loges, sans-culottes et Beaux agglutinés au parterre. Il arrivait parfois que plusieurs de ces femmes qu’on appelait les tricoteuses montent sur scène et flanquent une fessée mémorable à une grâce dont le seul tort était d’accaparer l’attention de leurs maris. »

Extrait de : P. Bordage. « L’enjomineur – 1794. »

1793 par Pierre Bordage

Fiche de 1793

Titre : 1793 (Tome 2 sur 3 – L’enjomineur)
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2005
Editeur : J’ai lu

Première page de 1793

« L’âme d’Antoine Schwarz, préposé de police, était aussi grise que le ciel de Paris. La ville semblait à jamais prisonnière d’un hiver lugubre et glacial. À l’heure où la Convention prétendait condamner son roi, le pays tout entier bourdonnait et complotait dans la chaleur enfumée des appartements, maisons, tavernes, salons, officines, académies et cabinets de lecture. Aux dires des agents dépêchés dans les départements, la fièvre antirévolutionnaire gagnait chaque ville, chaque village, chaque campagne.

Schwarz ne s’en étonnait guère : attaché lui-même à la figure du souverain, il comprenait la colère grondante du peuple français. Les intransigeants avaient décidé d’obtenir la tête de Louis Capet, le ci-devant Louis XVI, et ils s’appuyaient sur la Commune de Paris et les redoutables sections pour exercer une formidable pression sur la Gironde et les indécis du Marais. Ni les manœuvres des factions royalistes, ni les interventions des espions et des gouvernements étrangers, ni les plaidoyers des modérés n’avaient réussi à empêcher ou simplement retarder un procès perdu d’avance. »

Extrait de : P. Bordage. « L’enjomineur – 1793. »

1792 par Pierre Bordage

Fiche de 1792

Titre : 1792 (Tome 1 sur 3 – L’enjomineur)
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2004
Editeur : L’Atalante

Première page de 1792

« L’escalier aux marches étroites et glissantes plongeait dans une salle immense. Assaillies par les ténèbres, les flammes de bougies étiraient les ombres des piliers sur les voûtes et les murs.

L’odeur mêlée de salpêtre, d’égout, de moisi, de cire chaude et de tabac avait pris Pélaget à la gorge sitôt qu’il avait franchi la porte dérobée. Tremblant d’excitation et de peur, il gardait la main serrée sur la poignée de la dague glissée dans la poche de son ample manteau de drap. Un pantalon à rayures vertes, un gilet brodé, un chapeau à l’anglaise et des souliers à boucles au cuir craquelé complétaient sa tenue.

Quelques jours plus tôt, le vent avait tourné au nord, chassé la douce humidité d’un automne languissant et déposé un froid mordant dans les rues de Paris. Pélaget se fraya un passage dans l’assemblée, forte à première vue de trois ou quatre cents membres. Des ouvriers, trognes rougeaudes et yeux brillants sous les bonnets et les chapeaux, empestaient l’alcool. Ils avaient sans doute abusé de l’infecte piquette des faubourgs ou des eaux-de-vie coloniales qui coulaient à flots chez les limonadiers du Châtelet et des quais. »

Extrait de : P. Bordage. « L’enjomineur – 1792. »

Ceux qui osent par Pierre Bordage

Fiche de Ceux qui osent

Titre : Ceux qui osent (Tome 3 sur 3 – Jean et Clara)
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2012
Editeur : Flammarion

Première page de Ceux qui osent

« Mon Jean,

Je ne peux plus t’envoyer des nouvelles que par courrier. Le réseau informatique Liberté a été saboté ou détruit par les bombardements, et les spécialistes pensent qu’il ne sera pas rétabli avant des mois. Nous sommes maintenant coupés du reste du monde. J’espère que ma lettre te parviendra, mieux, qu’elle te trouvera en bonne santé.

J’ai parfois l’impression que le destin s’acharne sur nous. Nous pensions enfin trouver le bonheur en arrivant en Arcanecout, le pays de nos rêves, le pays des visions d’Élan Gris, et c’est ce moment qu’ont choisi les autres royaumes pour nous déclarer la guerre. Des rumeurs alarmantes nous sont parvenues des frontières de l’est et du nord. Elles disent que les premiers affrontements entre les armées des royaumes coalisés et nos troupes de l’Arcanecout se sont soldés par d’horribles massacres. Oh, Jean, pourvu que tu puisses lire ces lignes ! Je suis rongée par l’angoisse depuis que nous ne pouvons plus communiquer par le réseau. Ton visage et ta voix me manquent. Je t’imagine dans les Rocheuses enneigées où règne un froid glacial. Comme j’aimerais pouvoir te réchauffer ! Que vois-tu ? Que fais-tu ? Élan Gris est-il toujours à tes côtés ? »

Extrait de : P. Bordage. « Ceux qui osent – Jean et Clara. »

Ceux qui rêvent par Pierre Bordage

Fiche de Ceux qui rêvent

Titre : Ceux qui rêvent (Tome 2 sur 3 – Jean et Clara)
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2010
Editeur : Flammarion

Première page de Ceux qui rêvent

«  C’est demain l’anniversaire, mon gars. »

Le vieil homme leva sur Jean un regard triste. Les autres étaient partis quelques minutes plus tôt après avoir vérifié qu’aucun gendarme royal ne rôdait dans les ruelles ténébreuses du vieux Paris. La répression s’était accentuée au cours de l’année, les arrestations s’étaient multipliées, les prisons engorgées.

Jean hocha la tête. Un an déjà que la foule, poussée par la faim, avait marché sur Versailles. L’armée royale avait ouvert le feu, laissant plusieurs centaines de milliers de morts dans les rues de la capitale. Depuis le 25 décembre 2008, le Noël de Sang, les autorités maintenaient la population parisienne dans une terreur permanente. Les familles n’avaient pas pu enterrer leurs morts, ensevelis dans de gigantesques fosses communes creusées dans les campagnes environnantes. Pas de sépulture pour ceux qui avaient osé défier le pouvoir royal. Vidé d’une grande partie de sa population, Paris s’était replié sur lui-même et enveloppé dans une résignation morne.

« Y a plus personne qu’est capable de relever la tête, reprit le vieil homme. Encore heureux qu’il reste des gars comme toi.  »

Extrait de : P. Bordage. « Ceux qui rêvent – Jean et Clara. »

Ceux qui sauront par Pierre Bordage

Fiche de Ceux qui sauront

Titre : Ceux qui sauront (Tome 1 sur 3 – Jean et Clara)
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2008
Editeur : Flammarion

Première page de Ceux qui sauront

«  Tu es sûre que tu n’as pas été suivie ? »
Hors d’haleine, Magda hocha la tête. Les yeux de l’homme qui s’était tout à coup dressé devant elle brillaient dans la fente de sa cagoule comme deux ampoules électriques. Elle entrevit la crosse d’une arme dans l’entrebâillement de son imperméable noir. Des ténèbres insondables recouvraient la ville, des grondements lointains traversaient le silence. Le vent et la pluie de l’automne restaient imprégnés de la tiédeur de l’été.
Magda s’était mise en route à minuit, comme stipulé dans le mot glissé sous sa porte par une main discrète. Elle avait traversé une partie de la ville endormie, se cachant dans les cours intérieures chaque fois qu’elle entendait un bruit suspect. Un fort sentiment d’inquiétude l’avait étreinte tout au long du chemin. Comment le réseau avait-il su qu’elle désirait rejoindre les rangs des pères Noël du savoir ? Elle n’en avait parlé à personne d’autre que Lorraine, sa consœur à l’internat de jeunes filles de Meudon.
« Je ne crois pas.
— Faut en être sûre ! » gronda l’homme.
Elle craignit un instant qu’il ne tire son arme et ne la couche en joue. »

Extrait de : P. Bordage. «  Ceux qui sauront – Jean et Clara. »

Le dragon aux plumes de sang par Pierre Bordage

Fiche de Le dragon aux plumes de sang

Titre : Le dragon aux plumes de sang (Tome 2 sur 2 – Griots célestes)
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2003
Editeur : L’Atalante

Première page de Le dragon aux plumes de sang

«  Les griots vont paraître, Majesté. »

« Osfoët, la souveraine de Grande-Isle des Fresles, examina le portier céleste prostré sur un coussin au pied du trône.

« Quand ? »

Le portier céleste se redressa dans un froissement de brocart. Ses yeux fuyants se posèrent tour à tour sur la souveraine, sur le consort Ynold, sur les princesses regroupées d’un côté de l’estrade.

« Dans trois ou quatre jours, Majesté.

— Vous m’avez l’air bien sûr de vous !

— Les membres de la Congrégation ont seulement interprété le degré d’intensité des flots de la Chaldria, Majesté… »

L’oreille exercée de la souveraine discerna de légères fêlures dans la voix du portier. Il contrôlait ses émotions au prix d’un effort intense qui lui donnait un air d’écolier appliqué.

« Trois ou quatre jours ? Cela ne nous laisse que très peu de temps pour nous préparer à leur venue. »

Extrait de : P. Bordage. «  Griots célestes – Le dragon aux plumes de sang. »

Qui-vient-du-bruit par Pierre Bordage

Fiche de Qui-vient-du-bruit

Titre : Qui-vient-du-bruit (Tome 1 sur 2 – Griots célestes)
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2002
Editeur : L’Atalante

Première page de Qui-vient-du-bruit

« L’homme qui pense comme son temps disparaît avec son temps, dit le vieil adage.

Que savons-nous des Grandes Guerres de la Dispersion ? Que savons-nous du système premier d’où, selon la légende, sont originaires l’ensemble des peuples humains disséminés dans la Galaxie ?

Des abîmes nous séparent des autres rameaux humains. Les rares nouvelles que nous recevons d’eux sont comme des gouttes infimes humectant les lèvres d’un naufragé du Mitwan. Les griots célestes sont plutôt avares de détails. On devine que les autres peuples continuent de parler la même langue que la nôtre, un terranz déformé et/ou truffé d’idiotismes. Nous pourrions donc comprendre nos frères si, par la magie d’une technologie inspirée, ou redécouverte, nous avions la possibilité de rompre ces distances inconcevables qui nous maintiennent dans l’isolement. J’ai consacré toute mon existence à l’étude des connaissances du passé, mais je ne vivrai pas assez longtemps, hélas ! pour exaucer mon vœu le plus cher : partir vers la plus proche des planètes conquises, rencontrer les hommes qui l’habitent, évoquer avec eux les méandres de nos évolutions respectives. »

Extrait de : P. Bordage. « Qui-vient-du-bruit – Griots célestes. »

Au nom du fils par Alain Grousset

Fiche de Au nom du fils

Titre : Au nom du fils (Tome 2 sur 2 – Gigante)
Auteur : Alain Grousset
Date de parution : 2013
Editeur : L’Atalante

Première page de Au nom du fils

« KOEB MERTICANT ouvrit les yeux mais ne vit rien. Il fallut plusieurs secondes avant que la lumière lui vrille le cerveau. Des boules lumineuses s’agitaient autour de lui dans un ballet frénétique qu’il ne pouvait contrôler. Tout bougeait, tanguait à lui donner la nausée. Où était-il ? Quelque chose niché au fond de son ventre l’obligea à se redresser d’un coup de la table en inox sur laquelle il était allongé.

Il se mit à vomir sans retenue de longs jets d’un liquide verdâtre.

— Bien, fit une voix sortie de nulle part. Plus vous rejetterez les cryoconservateurs, moins de toxicité restera dans votre corps.

Koeb eut encore plusieurs crises de spasmes qui lui retournèrent douloureusement l’estomac, puis cela se calma. Cramponné au rebord de la table, un filet de bave pendant à ses lèvres, l’homme commençait à reprendre ses esprits.

Je suis arrivé !

Cette pensée lui fit oublier ses souffrances, qu’il savait passagères. Lentement, il tourna la tête pour apercevoir en enfilade plusieurs dizaines de tables comme la sienne où, sur chacune, un homme ou une femme se tenait à peu près dans la même position que lui, en train de recommencer leur vie. »

Extrait de : A. Grousset. « Au nom du fils – Gigante. »

Au nom du père par Pierre Bordage

Fiche de Au nom du père

Titre : Au nom du père (Tome 1 sur 2 – Gigante)
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2013
Editeur : L’Atalante

Première page de Au nom du père

« Gigante porte bien son nom.

Dix-huit mille fois plus grosse que PrimeTerre, la planète mère ; cent quatre-vingts fois plus volumineuse que Soleil, l’étoile référentielle des Mondes affiliés.

Parfaitement réveillé au moment de l’atterrissage, je n’ai pas eu assez de mes yeux pour contempler la planète ocre aux perspectives si extraordinaires qu’elles donnent le vertige.

Gigante demeure une énigme aux yeux des scientifiques. Ils se demandent comment un corps céleste d’une telle importance a réussi à se former sans s’effondrer sur lui-même. Les géantes sont gazeuses d’ordinaire, et celle-ci est bel et bien recouverte d’une croûte planétaire assez solide pour autoriser le développement de la vie. De même, on ne comprend pas pourquoi son atmosphère est si riche en oxygène. J’ai moi-même ressenti, lorsque j’ai fait mes premiers pas hors de l’astroport, l’ivresse caractéristique de la suroxygénation, cette sensation de légèreté, d’euphorie offrant un contraste étonnant, presque schizophrénique, avec la gravité qui vous donne l’impression de peser des tonnes. »

Extrait de : P. Bordage. « Gigante – Au nom du père. »