Catégorie : Livres
Or par Esther Rochon

Fiche de Or
Titre : Or (Tome 5 sur 6 – Les chroniques infernales)
Auteur : Esther Rochon
Date de parution : 1999
Editeur : Editions Alire
Première page de Or
« Avant de quitter les enfers pour un séjour dans le monde de Vrénalik, Rel avait parlé de sa jeunesse aux représentants des enfers. La réunion s’était échelonnée sur une semaine, dans les locaux administratifs de l’un des huit nouveaux enfers, les enfers chauds. Vers la fin, un incident l’avait perturbée. Taïm Sutherland, le conseiller de Rel, avait provoqué sans le vouloir la colère d’un des oiseaux télépathes qui torturent les damnés des enfers tranchants et se repaissent autant de la terreur qu’ils provoquent que de la chair de leurs victimes. Cet oiseau, l’émérite télépathe Tryil, d’une envergure immense, avait cédé à la rage, attaquant le conseiller flegmatique aux cheveux roux, lui fendant la cuisse de son bec tranchant comme un scalpel. Ce geste haineux lui avait valu aussitôt une honteuse destitution par ses collègues, friands de ce genre d’exercice.
La réunion aux enfers chauds une fois terminée, Sutherland et Lame étaient rentrés aux anciens enfers, là où anciennement s’étaient étendus des lieux de châtiments. Ils habitaient dans cette zone désaffectée, faiblement peuplée de bourreaux réformés et de leur descendance, qui cultivait les champs. »
Extrait de : E. Rochon. « Or – Les chroniques infernales. »
Secrets par Esther Rochon

Fiche de Secrets
Titre : Secrets (Tome 4 sur 6 – Les chroniques infernales)
Auteur : Esther Rochon
Date de parution : 1998
Editeur : Editions Alire
Première page de Secrets
« Les mois avaient passé depuis la découverte de la porte sous Arxann, qui servait à communiquer avec le monde où s’étaient déroulés les plus beaux souvenirs de jeunesse de Rel, ainsi que toute la vie précédente de Fax, celle où il s’était appelé Taïm Sutherland.
Lentement, méthodiquement, les données sur la réalité actuelle de ce monde-là devenaient accessibles. Il faudrait y pénétrer avec une prudence extrême. Pour contempler de nouveau les lieux où jadis il avait séjourné, Rel risquerait sa vie et celle de ses compagnons. Donc, avant de se lancer dans l’aventure, à la demande générale il avait accepté de parler publiquement de ce qu’il avait toujours passé sous silence : son enfance et sa jeunesse. Ainsi, s’il devait périr, il laisserait ses souvenirs les plus secrets en héritage.
Les nouveaux enfers chauds servaient depuis longtemps de lieu de rassemblement. Une grande partie du territoire hébergeait diverses installations pour la réhabilitation des damnés ; dans cette région plus chaleureuse que les autres, on trouvait quelques bâtiments administratifs. »
Extrait de : E. Rochon. « Secrets – Les chroniques infernales. »
Ouverture par Esther Rochon
Fiche de Ouverture
Titre : Ouverture (Tome 3 sur 6 – Les chroniques infernales)
Auteur : Esther Rochon
Date de parution : 1997
Editeur : Editions Alire
Première page de Ouverture
« Lame et Fax marchaient dans la neige profonde.
Il y avait cinq ans que le peintre Séril Daha était mort et Lame ne l’avait pas encore accepté. Vers la même époque, elle s’était séparée de son époux hermaphrodite, le très ancien Rel, ce qu’elle ne regrettait pas. Par contre, le monde avait cessé d’être attrayant.
Pourtant, son corps âgé de presque quatre siècles était vigoureux et splendide. Marchant dans les branches mortes à demi enfouies dans la neige, elle tourna la tête, secouant sa chevelure noire. De ses yeux pénétrants, elle regarda son compagnon :
— Fax, tu crois qu’on est encore loin ?
Fax était lui aussi beau, fort et souple. Il était plus jeune qu’elle et continuait à faire figure de nouveau venu dans les mondes d’en dessous. Ses cheveux roux faisaient une tache vive dans le paysage morne des enfers froids. Il regarda ses instruments et indiqua en souriant la direction où les bois semblaient les plus touffus. »
Extrait de : E. Rochon. « Ouverture – Les chroniques infernales. »
Aboli par Esther Rochon

Fiche de Aboli
Titre : Aboli (Tome 2 sur 6 – Les chroniques infernales)
Auteur : Esther Rochon
Date de parution : 1996
Editeur : Editions Alire
Première page de Aboli
« Une fois vidé, l’ancien territoire des enfers devint un désert de pénombre. Le roi Rel, fils du dernier roi des enfers, qui avait trahi son père en refusant que son pays serve plus longtemps de colonie pénitentiaire, était l’ami des juges du crépuscule, qui régissent le destin des morts. Rel, comme la plupart des autochtones des anciens enfers, jouissait d’une espérance de vie très longue, de quelques milliers d’années. Quelques siècles s’étaient écoulés depuis l’immolation rituelle de ses vieux parents sur une roue de feu, et Rel s’était affirmé comme un souverain mystérieux. Il régnait sur le plus profond des mondes, sorte d’immense caverne crépusculaire, située sans doute en dessous d’un autre monde, sans qu’on sache très bien lequel.
Les limbes unis, qui désormais partageaient la charge d’héberger les damnés pour leur peine, avaient également été tenus de remettre en état le territoire des anciens enfers. Cependant le roi Rel avait tergiversé, hésitant à rendre son pays semblable à n’importe quel monde de surface, avec un ciel et du soleil. Il était content d’avoir des « étoiles » au « ciel », c’est-à-dire des fragments de mica brillant fugacement au plafond de la voûte maintenant que le revêtement de béton en était usé. Il aimait le « vent » sur son pays, autrement dit les courants d’air dans la caverne. Il aimait sa reine, Lame, qui avait su parler aux juges terrifiants pour adoucir certaines peines. Il était dévoué à son peuple de monstres et d’êtres de moins en moins difformes à présent qu’ils n’étaient plus bourreaux. »
Extrait de : E. Rochon. « Aboli – Les chroniques infernales. »
Lame par Esther Rochon

Fiche de Lame
Titre : Lame (Tome 1 sur 6 – Les chroniques infernales)
Auteur : Esther Rochon
Date de parution : 2008
Editeur : Editions Alire
Première page de Lame
« Elle ignorait si elle était morte ou vive. En un certain sens, cela lui était égal : morte ou bien vive ne sont que des désignations ; décider laquelle s’appliquait ne changerait en rien son état.
L’endroit où elle se trouvait n’était pas normal, par rapport à ce qu’elle connaissait avant. En ville, avant, c’est elle qui n’était pas normale. Ici, elle se retrouvait normale dans ce lieu pervers. Chaque jour – il y avait des jours, d’une certaine façon –, chaque jour elle devenait moins normale, elle s’opposait de plus en plus à ce monde, sa résistance devenait plus visible. Comme elle l’avait fait en ville. Morte ou vive, où qu’elle soit, c’était peut-être son destin : s’éloigner petit à petit de la norme, de l’acceptable. Elle s’en épouvantait toute seule.
Pourtant, ce monde-ci, horrible comme elle-même l’avait été en ville, atroce comme elle le méritait, lui convenait. Comme elle y souffrait ! Comme tous y souffraient ! Les corps y étaient malléables, devenant graduellement plus monstrueux, plus ignobles, impossibles à tuer, de plus en plus difficiles à mouvoir. On pourrait dire que c’était l’enfer. »
Extrait de : E. Rochon. « Chroniques infernales – Lame. »
Nous par Christelle Dabos

Fiche de Nous
Titre : Nous
Auteur : Christelle Dabos
Date de parution : 2024
Editeur : Gallimard
Première page de Nous
« Elle reste bloquée devant la publicité de l’arrêt de bus. Sur l’astérisque, surtout. Elle tourne la tête pour déchiffrer, en toutes petites lettres le long du bord droit de l’affiche : « *À raison de 4 dons par an durant une période de 3 ans consécutifs, un demi-point de vie vous sera attribué en vous rendant au Comput de votre secteur. » Oui, c’est bien ce qu’elle pensait : pas de quoi embrasser la voie de la sanctification.
Il y a toujours un astérisque.
Le bus arrive. Elle attrape la boîte à outils posée à ses pieds et monte à bord en jetant des coups d’œil furtifs aux autres passagers. Le bus est bondé, ça l’oppresse. Elle fait abstraction de tous ces jeans déchirés, ces coupes mulet, ces bandanas fluo et ces bulles de chewing-gum pour se concentrer sur chaque visage. Sur chaque marque. Il y a là deux fabricants, un calculateur, une informatrice, des serviables de tous genres (dont une qui a quatre fois son âge et qui lui a immédiatement cédé sa place au fond du bus), mais surtout, ouf : pas de réparateurs. »
Extrait de : C. Dabos. « Nous. »
Ici et seulement ici par Christelle Dabos

Fiche de Ici et seulement ici
Titre : Ici et seulement ici
Auteur : Christelle Dabos
Date de parution : 2023
Editeur : Gallimard
Première page de Ici et seulement ici
« Elle a lâché ma main. Elle a même pas attendu que la bagnole de maman ait tourné au coin de la rue. Je regarde ce qu’il reste de son profil sous le poids des cheveux. Elle est devenue tape-à-l’œil cet été. Mal maquillée, colo ratée. Elle a pas dit pourquoi elle m’a lâché la main. Pas besoin ; je pige. Je pige depuis toujours. J’ai pigé pour la maladie de papa. J’ai pigé pour le remariage de maman. J’ai pigé pour chaque grossesse qui a suivi. On m’explique jamais rien, mais je capte le sens des événements comme une girouette le sens du vent. Bref, je pige la fin des mains. C’est une loi du nouveau monde – bien plus vieux que moi – qui va me gober de l’autre côté du portail.
T’auras pas de frangine, Ici.
D’accord. Je la laisse prendre de l’avance sur le trottoir, ralentis dans la bousculade de rentrée, franchis le portail à mon tour. Les bâtiments me font lever les yeux. Le soleil rend les façades jaunes encore plus jaunes et les volets verts encore plus verts. »
Extrait de : C. Dabos. « Ici et seulement Ici. »
Et l’imagination prend feu par Christelle Dabos
Fiche de Et l’imagination prend feu
Titre : Et l’imagination prend feu
Auteur : Christelle Dabos
Date de parution : 2022
Editeur : Le Robert
Première page de Et l’imagination prend feu
« Il y avait cette machine à écrire. C’étaient les années 1980, l’ère du papier peint psychédélique et des cordons téléphoniques en queue-de-cochon. J’avais, moi, cet âge où le monde est trop haut et trop grand, hors de portée, même en me hissant sur la pointe des pieds. Et donc, il y avait cette machine à écrire. Dans un coin du cagibi, à ma portée, elle. En appuyant sur une touche, je pouvais voir la barre à caractères s’élancer, s’abattre sur la feuille et repartir en sens inverse dans un « tchac ! » jubilatoire. Pour moi, un jouet comme un autre. Je sortais la machine de sa mallette, je m’asseyais devant, à genoux, sur le lino, et c’était parti mon kiki. Je prenais la posture solennelle de celle qui écrit et je n’écrivais rien du tout. Je matraquais le clavier. Pas pour assembler des phrases, des idées, pas même des mots. Non, non, juste pour le plaisir du « tchac ! » et, plus délicieux encore, celui du « dring ! » à chaque retour à la ligne. Bonheur suprême : l’embouteillage. Quand, à force d’accélérer la frappe, les tiges finissaient par s’emmêler les unes aux autres et se bloquer complètement.
Donc, voilà, voilà. Pour moi, la littérature, ça a d’abord été ça. Une machine à écrire qui se coince et se décoince. »
Extrait de : C. Dabos. « Et l’imagination prend feu. »
La tempête des échos par Christelle Dabos
Fiche de La tempête des échos
Titre : La tempête des échos (Tome 4 sur 4 – La passe-miroir)
Auteur : Christelle Dabos
Date de parution : 2019
Editeur : Gallimard
Première page de La tempête des échos
« – Tu es impossible.
– Impossible ?
– Peu probable, si tu préfères.
– …
– Tu es toujours là ?
– Toujours là.
– Tant mieux. Je me sens un peu seule.
– Un peu ?
– Beaucoup, en fait. Mes serpillières… supérieurs… ils ne descendent pas souvent me voir. Je ne leur ai pas encore parlé de toi.
– De toi ?
– Non, pas de moi. De toi.
– De moi.
– Voilà. Je ne sais pas s’ils te pondraient quand… s’ils te comprendraient. Même moi, je ne suis pas bien sûre de te comprendre. J’ai déjà du mal à me comprendre.
– …
– Tu ne m’as pas encore dit ton nom.
– Pas encore.
– Je pense pourtant que nous semonçons… commençons à bien nous connaître. Moi, je suis Eulalie. »
Extrait de : C. Dabos. « La Passe-miroir – La Tempête des échos . »
La mémoire de Babel par Christelle Dabos
Fiche de La mémoire de Babel
Titre : La mémoire de Babel (Tome 3 sur 4 – La passe-miroir)
Auteur : Christelle Dabos
Date de parution : 2017
Editeur : Gallimard
Première page de La mémoire de Babel
« L’horloge fonçait à toute allure. C’était une immense comtoise montée sur roulettes avec un balancier qui battait puissamment les secondes. Ce n’était pas tous les jours qu’Ophélie voyait un meuble de cette stature se précipiter sur elle.
– Veuillez l’excuser, chère cousine ! s’exclama une jeune fille en tirant de toutes ses forces sur la laisse de l’horloge. Elle n’est pas si familière d’habitude. À sa décharge, maman ne la sort pas souvent. Puis-je avoir une gaufre ?
Ophélie observa prudemment l’horloge dont les roulettes continuaient de crisser sur le dallage.
– Je vous mets du sirop d’érable ? demanda-t-elle en piochant une gaufre croustillante sur le présentoir.
– Sans façon, cousine. Joyeuses Tocantes !
– Joyeuses Tocantes.
Ophélie avait répondu sans conviction en regardant la jeune fille et sa grande horloge se perdre dans la foule. S’il y avait un événement qu’elle n’avait pas le cœur à fêter, c’était bien celui-là. Assignée au stand de gaufres, au beau milieu du marché artisanal d’Anima, elle n’en finissait pas de voir défiler des pendules à coucou et des réveille-matin. La cacophonie ininterrompue des tic-tac et des « Joyeuses Tocantes ! » se répercutait sur les grandes vitres de la halle. »
Extrait de : C. Dabos. « La Mémoire de Babel – La passe-miroir. »