Étiquette : livre

 

Le vent noir par Serge Brussolo

Fiche de Le vent noir

Titre : Le vent noir
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1991
Editeur : Plon

Première page de Le vent noir

« Le chien courait sur la plaine grise, le nez au ras du sol, creusant dans le sable un long sillon en zigzag que David s’efforçait de suivre lorsque la bête bifurquant derrière un tas de cailloux – échappait à son regard. L’enfant avançait en se tordant les chevilles sur la pierraille encombrant les vestiges des anciennes rues. Au loin, à travers le brouillard perpétuel qui couvrait l’horizon, on distinguait les formes tourmentées de la chaîne de montagnes de la place Verneuve. David était maintenant assez âgé (treize ? quatorze ans ?) pour savoir qu’il ne s’agissait pas de vraies montagnes mais de grands immeubles détruits dont les ruines se dressaient au-dessus de la plaine telles les arêtes déchiquetées d’une cordillère. Mais, pendant longtemps, il avait bel et bien cru que ces masses de béton fracassées étaient un relief naturel. Le fait qu’elles soient trouées de portes et de fenêtres ne l’avait pas étonné outre mesure. Il s’était dit que des tribus de troglodytes astucieux avaient simplement décidé d’aménager les cavernes où elles avaient trouvé refuge en en perçant les parois pour laisser entrer la lumière… Quand on est petit, on est bête, c’est connu. Aujourd’hui, il savait parfaitement ce que voulait dire le mot « immeuble ». »

Extrait de : S. Brussolo. « Le vent noir. »

Le syndrome du scaphandrier par Serge Brussolo

Fiche de Le syndrome du scaphandrier

Titre : Le syndrome du scaphandrier
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1992
Editeur : Gallimard

Première page de Le syndrome du scaphandrier

« … La voiture longue, noire, huileuse, collée le long du trottoir. Quelque chose comme une énorme sangsue caoutchouteuse et mouillée agrippée au bas de l’immeuble, pompant le sang de la façade, se gorgeant doucement du fluide vital irriguant le marbre rose du bâtiment… La maison allait-elle dépérir, se ratatiner ? David eut un geste pour s’assurer que le métal des portières ne s’amollissait pas. Il se réfréna à la dernière seconde. Ne pas permettre au fantasme de se développer à partir d’une impression éphémère, c’était la règle de base. Si l’on passait outre, l’image en profitait aussitôt pour s’enraciner, proliférant avec une incroyable rapidité, telles ces plantes des pays chauds qui repoussent à peine coupées, tiges dégoulinantes de sève, amputées et pourtant déjà renaissantes…

… et pourtant la voiture, longue, noire, huileuse, avait quelque chose d’un squale aux aguets. Les phares comme des yeux inquiétants de fixité, les chromes du pare-chocs comme des dents énormes, capables de broyer n’importe quelle proie. David sentait la texture du véhicule changer autour de lui au fur et à mesure que l’image gagnait en matérialité. L’habitacle empestait le poisson, le cuir des sièges se couvrait peu à peu d’écailles. Il y avait une odeur de varech dans l’air, de l’écume moussait dans les caniveaux… »

Extrait de : S. Brussolo. « Le syndrome du scaphandrier. »

Le sourire noir par Serge Brussolo

Fiche de Le sourire noir

Titre : Le sourire noir
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1994
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le sourire noir

« Elle s’appelait Sarah Meads, elle avait trente ans, elle exerçait la profession de directrice artistique chez Pink Cockades, les spécialistes de la nourriture pour chat, aujourd’hui elle avait décidé d’en finir avec la peur. Avec toutes les peurs.

D’un coup de pied, elle rejeta le drap qui la couvrait. La chambre d’hôtel avait été décorée dans le style « bûcheron » et les cloisons disparaissaient derrière les lambris de séquoia vernis. La table de chevet se présentait sous la forme d’une tranche découpée à la tronçonneuse dans le tronc d’un arbre centenaire. Au-dessus de la fausse cheminée dont les bûches se mettaient à rougeoyer dès qu’on pressait le bouton de la télécommande, pendait une tête d’élan naturalisée, aux yeux pensifs et tristes comme seuls en possèdent les intellectuels français dans les manuels de littérature. La lumière du jour naissant jouait sur le bois blond, installant dans la pièce une atmosphère chaude ; avec un peu de bonne volonté, on finissait par se croire dans une cabane perdue au fond des forêts et l’on tendait l’oreille pour surprendre le pas sourd des ours en maraude ou les chuintements des putois se battant pour la possession de la remise à ordures. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le Sourire noir. »

Le roi Squelette – intégrale par Serge Brussolo

Fiche de Le roi Squelette – intégrale

Titre : Le roi Squelette – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2014
Editeur : Bragelonne

Première page de Le roi Squelette – intégrale

« Une silhouette monstrueuse courait entre les dunes aplaties, à la lisière de la lande. À contre-jour, dans la lumière rouge du soleil mourant, on avait l’impression de voir s’approcher un géant à quatre bras, et dont le ventre s’ornait de pesantes mamelles, rebondissant au rythme de sa course. L’être mesurait trois mètres de haut, et chacun de ses pas laissait une profonde empreinte dans la terre sablonneuse du chemin. Depuis le matin, nombre de paysans avaient pris la fuite en voyant s’avancer ce colosse difforme. Désertant les champs, ils avaient filé ventre à terre pour se dissimuler derrière un arbre ou une meule de foin. S’ils avaient été moins couards, ils se seraient rendu compte que le géant aux bras multiples était en réalité composé de deux personnes. Une grosse femme et un cul-de-jatte, la première portant le second sur ses épaules tel un enfant qui chevauche la nuque de son père pour suivre un défilé militaire que sa petite taille, et la foule compacte se pressant aux barrières, lui interdiraient de voir. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le Roi Squelette – INTEGRALE. »

Le puzzle de chair par Serge Brussolo

Fiche de Le puzzle de chair

Titre : Le puzzle de chair
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1983
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le puzzle de chair

« Les chaussons de danse jonchaient le sol de la loge, emmêlant leurs rubans comme autant de serpentins argentés. Agenouillée au milieu des emballages multicolores, Elsy ouvrait les boîtes, froissait les feuilles de papier de soie à un rythme de plus en plus mécanique. Depuis près d’une heure et demie elle se tenait accroupie sur la moquette de la loge, fuyant le regard courroucé de la Grande Léonora. Des crampes durcissaient ses mollets et elle avait dû remonter sa jupe à mi-cuisses pour se déplacer plus commodément. Elle n’ignorait pas que le garçon livreur boutonneux qui se tenait sagement à l’écart des essayages en profitait pour lorgner sa culotte, mais elle n’avait plus la force de lui adresser la moindre remontrance. Elle sentait la sueur. Une odeur acide, née de sa peur, montait de ses aisselles. Ses cheveux blonds collaient à ses joues, lui emplissaient la bouche. En passant devant la glace à maquillage elle remarqua les taches de transpiration qui marbraient son chemisier d’auréoles sombres, soulignant chaque sein. Léonora repoussa la trentième paire de chaussons avec un glapissement hystérique et se drapa dans son peignoir de soie rose comme une divinité outragée. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le puzzle de chair. »

Le nuisible par Serge Brussolo

Fiche de Le nuisible

Titre : Le nuisible
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le nuisible

« Il y avait eu des signes avant-coureurs. Des présages que Georges n’avait pas su interpréter, des choses troubles se déplaçant à fleur d’eau telles ces ombres que l’on perçoit du coin de l’œil à la limite du champ visuel, et qui disparaissent sitôt qu’on tourne la tête.

Et surtout, surtout, il y avait eu ce pigeon qui, déséquilibré par une brusque saute de vent, était venu percuter sa cheville alors qu’il s’avançait sur le perron de la villa. Le projectile de plumes l’avait frappé de plein fouet. Mou, tiède. Constellant de duvet le bas du pantalon et le cuir ciré des chaussures. Georges, à ce contact, s’était senti gagné par un étrange malaise. Après il avait remarqué que l’animal malade traînait une aile pendante, visiblement déboîtée, et semblait avoir le plus grand mal à contrôler sa trajectoire. Mais il avait conservé sur sa peau la chaleur de l’impact avec sa mollesse suspecte de poire blette. C’était comme si une tumeur volante était venue subitement meurtrir sa chair, la marbrant d’un hématome analogue à ces marques d’infamie jadis imprimées au fer rouge sur l’épaule des condamnés. Il s’en était trouvé inexplicablement souillé, porteur d’un signe indélébile.

En fait, lorsqu’il eut plus tard le loisir d’y réfléchir, il comprit que c’est à ce moment, et à ce moment précis, que tout avait commencé… »

Extrait de : S. Brussolo. « Le nuisible. »

Le murmure des loups par Serge Brussolo

Fiche de Le murmure des loups

Titre : Le murmure des loups
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le murmure des loups

« Daniel avançait dans la poussière jaune qui maculait le bas de son pantalon bleu marine comme une étrange farine exotique. Le ruban goudronné de la route filait en droite ligne au milieu d’un paysage affreusement plat, et seulement coupé çà et là par la protubérance grise d’une casemate aux allures de bunker.
Il était tard, et la lumière avare du crépuscule tombait sur la campagne pour se changer, au ras du sol, en une sorte de brume stagnante affreusement humide. La moindre déclivité du terrain était emplie de ce coton sale que le vent semblait avoir le plus grand mal à éparpiller.
De temps à autre une voiture passait en rugissant, creusant un trou dans la muraille élastique de l’air, et Daniel se sentait repoussé sur le bas-côté, giflé par ce qui semblait être l’onde de choc d’une explosion invisible. À présent il marchait en crispant les omoplates, appréhendant le moment où surgirait un nouveau véhicule lancé à pleine vitesse. Empaqueté dans son vieil imperméable, il se faisait l’effet d’une cible alléchante pour automobiliste fou. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le Murmure des loups. »

Le masque d’argile par Serge Brussolo

Fiche de Le masque d’argile

Titre : Le masque d’argile
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2008
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le masque d’argile

« Dans les ruines de Pompéi, on pouvait encore contempler, au début du siècle dernier, une étrange peinture presque effacée. Les guides évitaient de la montrer aux touristes car, pour la voir, il fallait accepter de remonter à quatre pattes le long d’un couloir à demi effondré. Là, au creux d’une cubicula jadis occupée par une prostituée aux cheveux teints en rouge, un obscur artiste s’est appliqué, en des temps anciens, à dessiner avec un grand luxe de détails un paysage désertique où se déplace une sorte de monstre fabuleux sur lequel il convient de s’attarder.

La fresque, peinte à la cire, représente une scène curieuse, sur le sens de laquelle les spécialistes de l’Antiquité gréco-latine se sont perdus en conjectures. On peut la décrire succinctement comme suit : une silhouette monstrueuse court entre les dunes aplaties, à la lisière d’un désert. À contre-jour, dans la lumière rouge du soleil mourant, on a l’impression de voir se dandiner un géant à quatre bras, et dont la poitrine supporterait de pesantes mamelles malmenées par le rythme de la course. L’être mesure six coudées de haut, et chacun de ses pas laisse une empreinte profonde dans le sable. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le Masque d’argile. »

Le livre du grand secret par Serge Brussolo

Fiche de Le livre du grand secret

Titre : Le livre du grand secret
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1999
Editeur : J’ai lu

Première page de Le livre du grand secret

« Pendant le trajet en autocar, Purcell Forbes fit un rêve curieux, presque prémonitoire. Les éléments récurrents qui le charpentaient provenaient de la lecture en édition de poche d’un livre à succès écrit par son grand-père, Darian Forbes, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait plus de dix ans qu’on ne trouvait plus les romans de Darian Forbes ailleurs que dans les bibliothèques publiques, et pourtant, dans cette gare routière minable, sur ce tourniquet garni de paperbacks brûlés par le soleil, un exemplaire d’Immersion périscopique, un texte jadis couronné par le Booker Price, se racornissait comme une momie de papier oubliée depuis le début des sixties. Purcell choisit d’y voir un signe du destin.
Avant de grimper dans le Greyhound, il acheta donc au kiosque de San Pascualito le livre craquant, écaillé, dont l’illustration de couverture avait été mangée par la lumière au point de devenir indiscernable. L’ouvrage était si desséché que la reliure se cassa en deux quand il voulut en relire les premiers mots. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le Livre du grand secret. »

Le hasard et la nuit par Serge Brussolo

Fiche de Le hasard et la nuit

Titre : Le hasard et la nuit
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2020
Editeur : Editions H&O

Première page de Le hasard et la nuit

« C’est encore le même cauchemar. Encore et toujours. Un souvenir vu et revu au cours des années.
La ville est là, empilement de taudis bâtis sur des ruines. Ordures gigognes dont le cœur n’est plus que cendre. Empilement branlant qu’un prochain séisme éparpillera au moindre éternuement tellurique…
Julia a dix ans, elle court à perdre haleine. Ses épaules, à force de heurter les parois du couloir trop étroit, sont à vif, mais elle n’éprouve aucune douleur, la peur est plus forte. À travers les bourdonnements que le sang vrille dans ses tympans, elle capte les hurlements de P’pa et de M’man lancés à ses trousses. La voix de sa mère, d’abord :
— Reviens ! C’est pour ton bien, tu le sais…
Puis celle du père :
— C’est un grand honneur qu’on nous fait ! Tu es assez grande pour le comprendre. Tu vas attirer la honte sur notre famille ! Tu veux qu’on se fasse lapider, c’est ça !
Julia n’écoute pas. À bout de souffle, elle puise dans ses réserves d’énergie. Elle sait que la ville et son dédale peuvent la sauver pourvu qu’on lui accorde le temps de s’y perdre. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le hasard et la nuit. »