Étiquette : Plon
Les louvetiers du roi par Serge Brussolo

Fiche de Les louvetiers du roi
Titre : Les louvetiers du roi
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2010
Editeur : Plon
Première page de Les louvetiers du roi
« C’était un beau jour pour mourir, ainsi en avait décidé le baron Artus de Bregannog – ancien capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires à cheval de la Garde du Roy – en se levant aux premières lueurs de l’aube, comme il en avait l’habitude depuis quarante ans.
Il serra les dents pour étouffer ses gémissements lorsqu’il s’extirpa du lit. Le froid hivernal réveillait ses vieilles blessures et lui verrouillait les articulations. L’âge lui faisait payer l’humidité des tranchées, les nuits passées sous la tente ou dans l’herbe détrempée, roulé dans une couverture de cheval, l’épée à portée de main. Il clopina jusqu’à la cheminée mais renonça à sonner Goblon, son serviteur, pour qu’il allumât une flambée. À quoi bon ? Et puis Goblon était encore plus âgé que son maître ; il n’arrivait plus à grimper les escaliers qu’en geignant à chaque marche.
« Nous avons fait notre temps », songea amèrement le baron en caressant à rebrousse-poil le crin gris hérissant ses joues. »
Extrait de : S. Brussolo. « Les Louvetiers du Roi. »
Les démoniaques par Serge Brussolo
Fiche de Les démoniaques
Titre : Les démoniaques
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1991
Editeur : Plon
Première page de Les démoniaques
« Au milieu du XIXe siècle, une fois les derniers champs de bataille de l’Empire refroidis, Byron, le poète sulfureux, mort couvert de sangsues quelque part en Grèce, le roman gothique moribond, une jeunesse se réveilla tout à coup, frustrée de ses rêves de gloire et de ses combats.
Alors se déchaînèrent les excès du Romantisme noir. Des jeunes gens barbus et chevelus, arborant des gilets rouges, se rassemblèrent pour boire dans des crânes en récitant des poèmes lugubres et moyenâgeux. Troubadours efflanqués, grotesques, ils affrontèrent les austères Classiques dans la salle empuantie où l’on jouait Hernani et donnèrent naissance à une véritable révolution littéraire.
C’est dans ce climat qu’apparut un couple étrange : lui, lord en exil, roué, vicieux, grand amateur de Sade, passionné d’occultisme et vivant de commerces inavouables. Elle, jeune fille de province, dupée, pervertie contre sa volonté ; mère involontaire d’un enfant aux pouvoirs fabuleux…
Durant plusieurs années ce couple scandaleux défraya la chronique secrète du boulevard Saint-Germain. Dans les boudoirs, dans les ruelles, on les désigna bientôt d’un surnom toujours chuchoté avec crainte :
Les Démoniaques. »
Extrait de : S. Brussolo. « Les Démoniaques. »
Les bêtes par Serge Brussolo

Fiche de Les bêtes
Titre : Les bêtes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Plon
Première page de Les bêtes
« À l’hôpital ils lui passèrent une muselière. C’était en fait une sorte de cagoule de câbles tressés qui lui enveloppait la tête et lui interdisait d’ouvrir les mâchoires. Les torons métalliques rouillés blessaient sa peau et lui écorchaient les arcades sourcilières. Les hommes – gardiens infirmiers – qui devaient l’approcher avaient peur de lui, Zigfeld en eut tout de suite conscience. Une odeur de crainte s’élevait de leurs aisselles, aigre, de plus en plus puissante au fil des minutes. Ils avaient tous revêtu de
gros gilets blindés, des casques à visières de plexiglas antiballes et des gants de cuir cloutés. Cet équipement les gênait dans leurs déplacements et dans leurs gestes, mais pour rien au monde ils n’auraient accepté de s’en défaire. Engoncés dans cette armure, ils ressemblaient à des samouraïs patauds, sans prestance.
Ils lui arrachèrent d’abord ses vêtements, pas à la main, non, mais au moyen de bâtons munis de crochets. Ils agrippaient l’étoffe et tiraient jusqu’à ce qu’elle cède. »
Extrait de : S. Brussolo. « Les bêtes. »
Le vestiaire de la reine morte par Serge Brussolo

Fiche de Le vestiaire de la reine morte
Titre : Le vestiaire de la reine morte
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2010
Editeur : Plon
Première page de Le vestiaire de la reine morte
« Mamm-gozh Yoëlle le racontait souvent : trois jours avant l’assassinat du capitaine, son mari, les présages s’étaient multipliés ; des signes, qu’avec une obstination typiquement masculine, il avait refusé de prendre en compte, tel l’arrogant Jules César se gaussant des ides de Mars.
La chose avait eu lieu trois jours après qu’on eut proclamé l’armistice, Yoëlle de Bregannog s’en souviendrait jusqu’à sa mort.
D’abord il y avait eu cette bête à l’agonie, au pelage imbibé de sang, qui avait jailli de la forêt, traversé le jardin pour s’engouffrer dans la salle commune et venir mourir devant l’âtre, aux pieds du capitaine.
« Un renard, expliquait Yoëlle, à moitié égorgé, la fourrure si mouillée de son propre sang qu’on l’aurait cru tombé dans un seau de peinture rouge. »
Extrait de : S. Brussolo. « Le vestiaire de la reine morte. »
Le vent noir par Serge Brussolo
Fiche de Le vent noir
Titre : Le vent noir
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1991
Editeur : Plon
Première page de Le vent noir
« Le chien courait sur la plaine grise, le nez au ras du sol, creusant dans le sable un long sillon en zigzag que David s’efforçait de suivre lorsque la bête bifurquant derrière un tas de cailloux – échappait à son regard. L’enfant avançait en se tordant les chevilles sur la pierraille encombrant les vestiges des anciennes rues. Au loin, à travers le brouillard perpétuel qui couvrait l’horizon, on distinguait les formes tourmentées de la chaîne de montagnes de la place Verneuve. David était maintenant assez âgé (treize ? quatorze ans ?) pour savoir qu’il ne s’agissait pas de vraies montagnes mais de grands immeubles détruits dont les ruines se dressaient au-dessus de la plaine telles les arêtes déchiquetées d’une cordillère. Mais, pendant longtemps, il avait bel et bien cru que ces masses de béton fracassées étaient un relief naturel. Le fait qu’elles soient trouées de portes et de fenêtres ne l’avait pas étonné outre mesure. Il s’était dit que des tribus de troglodytes astucieux avaient simplement décidé d’aménager les cavernes où elles avaient trouvé refuge en en perçant les parois pour laisser entrer la lumière… Quand on est petit, on est bête, c’est connu. Aujourd’hui, il savait parfaitement ce que voulait dire le mot « immeuble ». »
Extrait de : S. Brussolo. « Le vent noir. »
La maison des murmures par Serge Brussolo

Fiche de La maison des murmures
Titre : La maison des murmures
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2005
Editeur : Plon
Première page de La maison des murmures
« Les flammes encerclent le lit. Sarah les voit grandir, se rapprocher. Elle les entend crépiter avec plus d’ardeur, pourtant elle ne parvient pas à bouger ! Elle voudrait se redresser, bondir vers la porte pour échapper à l’incendie, mais si son esprit est parfaitement éveillé, son corps, lui, a décidé de continuer à dormir. Elle a beau lui crier des ordres véhéments, rien n’y fait.
Dans l’appartement, la chaleur est atroce, les rideaux ont disparu dans une bouffée d’étincelles, les tableaux se sont racornis comme des tranches de bacon oubliées dans la poêle à frire.
Les flammes ont faim, à présent, elles vont manger le lit… et Sarah.
La jeune femme se prend à haïr ce corps qui fait la sourde oreille, ce corps paresseux abîmé avec délice au plus profond du sommeil ; pour un peu – si elle n’avait pas peur d’avoir mal –, elle l’abandonnerait aux flammes. Hélas, elle sait qu’elle en souffrirait, terriblement, et elle doit renoncer à cette petite vengeance qui lui apporterait un soulagement mesquin. »
Extrait de : S. Brussolo. « La maison des murmures. »
L’héritier des abîmes par Serge Brussolo

Fiche de L’héritier des abîmes
Titre : L’héritier des abîmes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2009
Editeur : Plon
Première page de L’héritier des abîmes
« L’odeur du sac resta à jamais gravée dans sa mémoire. Bien des années après que la « chose » se fut produite, et que les détails de l’aventure elle-même eurent fini par s’effacer de son esprit, il se rappelait toujours l’odeur du sac de toile. Quelque chose qui évoquait la poussière, la crasse, le tabac… À ces fragrances dominantes s’ajoutait une note plus animale, « une odeur de souris », comme si la poche de toile rugueuse avait séjourné dans un environnement insalubre : cave, grenier, hangar. Enfin, tapie derrière ces diverses couches olfactives se terrait un effluve plus ténu qu’il échouait à identifier. Cette impuissance l’agaçait, le torturait. Souvent, lorsqu’il était « en période de stress » (comme disaient les magazines), la puanteur du sac s’imposait à lui, surgie du néant, le submergeant à la manière de ces odeurs fantômes que les médecins considèrent comme le symptôme le plus évident d’une tumeur au cerveau. Quand cela se produisait, il avait coutume d’énumérer les composantes du malaise : poussière, crasse, tabac, souris, et… et… et quoi ? Il n’en savait rien. »
Extrait de : S. Brussolo. « L’héritier des abîmes. »
L’épave – intégrale par Serge Brussolo
Fiche de L’épave
Titre : L’épave – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Plon
Première page de L’épave
« L’enseigne représentait quelque chose comme deux clystères entrecroisés. Koekje, l’apothicaire, mon patron, en était très fier, car elle avait été forgée selon des plans qu’il avait lui-même dessinés. Pour ma part je la trouvais ridicule. Deux clystères ! Pourquoi pas deux poires à injections vaginales, ou deux bidets, ou…
Mais Koekje était un imbécile.
L’enseigne s’était très vite couverte de rouille. Elle grinçait dans le vent incessant, soufflant de la mer, que le lacis des ruelles ne parvenait pas à endiguer. Les deux clystères se balançaient, produisant un crissement régulier qui finissait par vous porter sur les nerfs.
Mon jeune âge et mes fonctions de commis ne me donnaient même pas accès à la boutique. J’étais moins qu’un esclave, même les trois benêts montés en graine faisant office de préparateurs avaient le droit de se moquer de moi. Koekje paradait au milieu des rangées de bocaux multicolores, se dandinant entre les pots de faïence agrémentés de noms latins qu’il mettait un point d’honneur à connaître par cœur. C’était un vieillard précoce de cinquante ans, rongé par l’étude, la macération, et les préparations douteuses qu’il avait pendant longtemps essayées sur lui-même. »
Extrait de : S. Brussolo. « L’épave – intégrale. »
L’armure maudite par Serge Brussolo

Fiche de L’armure maudite
Titre : L’armure maudite
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1992
Editeur : Plon
Première page de L’armure maudite
« C’était une pluie de fer qui crépitait sur les armures avec un bruit terrible. Comme si des milliers d’ongles invisibles battaient la mesure sur les cuirasses des jouteurs. Gilles marchait rapidement entre les tentes aux vives couleurs. L’averse se déversait le camp, et les fiers oriflammes des combattants pendaient, dégoulinants, au sommet des mâts. Il avait suffi d’un nuage noir pour que la fête prenne soudain cette allure sinistre. Le soleil s’était enfui, les chevaux avaient commencé à piaffer en secouant leur crinière. D’un seul coup la lumière avait déserté le ciel et la nuit s’était installée en plein jour.
Les écuyers, les palefreniers, avaient aussitôt fait la grimace. Un tournoi sous la pluie, c’était la pire chose qu’on puisse imaginer. Les bêtes allaient déraper dans la boue, se brisant les pattes. Les chevaliers ne pourraient mettre pied à terre sans perdre l’équilibre…
Gilles craignait également la foudre. Il la savait dangereuse, sournoise. L’acier des armures, des épées, des pointes de lance, l’attirait aussi sûrement que l’odeur du sang fait sortir le loup du bois. Il l’avait vue foudroyer un combattant au moment même où il levait son glaive à deux mains. »
Extrait de : S. Brussolo. « L’armure maudite. »
Ceux qui dorment en ces murs par Serge Brussolo
Fiche de Ceux qui dorment en ces murs
Titre : Ceux qui dorment en ces murs
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2007
Editeur : Plon
Première page de Ceux qui dorment en ces murs
« L’homme consulta le calendrier. On était le dernier jour du mois d’avril, il était temps de faire les comptes. Ouvrant le registre posé sur la table, il se demanda combien d’hommes, de femmes, il lui faudrait tuer aujourd’hui…
Il entrebâilla l’armoire en teck où l’attendait, suspendu à un cintre, le costume de lin blanc emblème de sa fonction. D’un œil scrutateur, il examina le chapeau tropical, blanc lui aussi, d’une paille si fine, si souple qu’on pouvait le rouler dans une poche sans qu’il se déforme. Il poussa un soupir de soulagement, tout était parfait. Lorsqu’il jouait les bourreaux, il aimait être impeccable, d’une élégance un brin démodée.
Allumant un torpedo Bolivar, Belicosos Finos, il se pencha sur le registre, vérifia additions et soustractions. Parfois, les chiffres s’équilibraient, sauvant de justesse le condamné. Alors, l’homme ricanait. « Cette fois, c’était à un poil près… », murmurait-il pour lui-même.
Sur un carnet à spirale, avec un crayon 2B, très gras, il recopia les noms des « punis », puis contrôla, dans la liste des châtiments, qu’il avait bien attribué, à chacun, la sanction adéquate. »
Extrait de : S. Brussolo. « Ceux qui dorment en ces murs. »