Auteur/autrice : CH91
Les bêtes par Serge Brussolo

Fiche de Les bêtes
Titre : Les bêtes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Plon
Première page de Les bêtes
« À l’hôpital ils lui passèrent une muselière. C’était en fait une sorte de cagoule de câbles tressés qui lui enveloppait la tête et lui interdisait d’ouvrir les mâchoires. Les torons métalliques rouillés blessaient sa peau et lui écorchaient les arcades sourcilières. Les hommes – gardiens infirmiers – qui devaient l’approcher avaient peur de lui, Zigfeld en eut tout de suite conscience. Une odeur de crainte s’élevait de leurs aisselles, aigre, de plus en plus puissante au fil des minutes. Ils avaient tous revêtu de
gros gilets blindés, des casques à visières de plexiglas antiballes et des gants de cuir cloutés. Cet équipement les gênait dans leurs déplacements et dans leurs gestes, mais pour rien au monde ils n’auraient accepté de s’en défaire. Engoncés dans cette armure, ils ressemblaient à des samouraïs patauds, sans prestance.
Ils lui arrachèrent d’abord ses vêtements, pas à la main, non, mais au moyen de bâtons munis de crochets. Ils agrippaient l’étoffe et tiraient jusqu’à ce qu’elle cède. »
Extrait de : S. Brussolo. « Les bêtes. »
Le voleur d’icebergs par Serge Brussolo

Fiche de Le voleur d’icebergs
Titre : Le voleur d’icebergs
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1988
Editeur : Fleuve noir
Première page de Le voleur d’icebergs
« Les monstres se manifestèrent à l’aube du troisième jour, envahissant le vaisseau alors que Daniel Sangford dérivait au sein d’une torpeur due à l’ingestion de ces euphorisants, réputés inoffensifs, dont avaient coutume d’abuser tous les pilotes intersidéraux. Sur le tableau de bord de la salle des commandes, les détecteurs volumétriques se déclenchèrent, faisant clignoter un essaim de petites lampes rouges.
— « Présence d’un volume mobile inidentifiable en translation horizontale dans le couloir numéro sept du troisième niveau », bourdonna le haut-parleur d’alerte.
Daniel ouvrit péniblement un œil. Il se sentait lourd. « Comme si on avait coulé du plomb dans chacun de mes os », songea-t-il en essayant de se mettre debout. Il était encore trop endormi pour percevoir la moindre sensation de menace. »
Extrait de : S. Brussolo. « Le voleur d’iceberg. »
Le visiteur sans visage par Serge Brussolo

Fiche de Le visiteur sans visage
Titre : Le visiteur sans visage
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1994
Editeur : Editions du Masque
Première page de Le visiteur sans visage
« Ne vous approchez pas du labyrinthe végétal ! lança tout de suite Annette de sa curieuse voix sifflante. C’est une vraie saloperie ce truc, personne ne sait plus comment en sortir. Même à l’agence immobilière, ils en ont perdu le plan.
Activant les roues de son fauteuil de paralytique, elle se déplaça jusqu’à la tache noire de l’entrée découpée dans la haie.
— Là, vous voyez, murmura-t-elle en désignant un fragment de stèle fiché dans le gazon à la manière d’une pierre tombale. C’était le plan du circuit vu d’en haut, il était gravé en creux, il suffisait de le recopier par frottis, avec un papier et un crayon… mais quelqu’un l’a cassé. Maintenant, pour se déplacer dans cet embrouillamini, il faudrait être Einstein… »
Extrait de : S. Brussolo. « Le visiteur sans visage. »
Le vestiaire de la reine morte par Serge Brussolo

Fiche de Le vestiaire de la reine morte
Titre : Le vestiaire de la reine morte
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2010
Editeur : Plon
Première page de Le vestiaire de la reine morte
« Mamm-gozh Yoëlle le racontait souvent : trois jours avant l’assassinat du capitaine, son mari, les présages s’étaient multipliés ; des signes, qu’avec une obstination typiquement masculine, il avait refusé de prendre en compte, tel l’arrogant Jules César se gaussant des ides de Mars.
La chose avait eu lieu trois jours après qu’on eut proclamé l’armistice, Yoëlle de Bregannog s’en souviendrait jusqu’à sa mort.
D’abord il y avait eu cette bête à l’agonie, au pelage imbibé de sang, qui avait jailli de la forêt, traversé le jardin pour s’engouffrer dans la salle commune et venir mourir devant l’âtre, aux pieds du capitaine.
« Un renard, expliquait Yoëlle, à moitié égorgé, la fourrure si mouillée de son propre sang qu’on l’aurait cru tombé dans un seau de peinture rouge. »
Extrait de : S. Brussolo. « Le vestiaire de la reine morte. »
Le vent noir par Serge Brussolo
Fiche de Le vent noir
Titre : Le vent noir
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1991
Editeur : Plon
Première page de Le vent noir
« Le chien courait sur la plaine grise, le nez au ras du sol, creusant dans le sable un long sillon en zigzag que David s’efforçait de suivre lorsque la bête bifurquant derrière un tas de cailloux – échappait à son regard. L’enfant avançait en se tordant les chevilles sur la pierraille encombrant les vestiges des anciennes rues. Au loin, à travers le brouillard perpétuel qui couvrait l’horizon, on distinguait les formes tourmentées de la chaîne de montagnes de la place Verneuve. David était maintenant assez âgé (treize ? quatorze ans ?) pour savoir qu’il ne s’agissait pas de vraies montagnes mais de grands immeubles détruits dont les ruines se dressaient au-dessus de la plaine telles les arêtes déchiquetées d’une cordillère. Mais, pendant longtemps, il avait bel et bien cru que ces masses de béton fracassées étaient un relief naturel. Le fait qu’elles soient trouées de portes et de fenêtres ne l’avait pas étonné outre mesure. Il s’était dit que des tribus de troglodytes astucieux avaient simplement décidé d’aménager les cavernes où elles avaient trouvé refuge en en perçant les parois pour laisser entrer la lumière… Quand on est petit, on est bête, c’est connu. Aujourd’hui, il savait parfaitement ce que voulait dire le mot « immeuble ». »
Extrait de : S. Brussolo. « Le vent noir. »
Le syndrome du scaphandrier par Serge Brussolo

Fiche de Le syndrome du scaphandrier
Titre : Le syndrome du scaphandrier
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1992
Editeur : Gallimard
Première page de Le syndrome du scaphandrier
« … La voiture longue, noire, huileuse, collée le long du trottoir. Quelque chose comme une énorme sangsue caoutchouteuse et mouillée agrippée au bas de l’immeuble, pompant le sang de la façade, se gorgeant doucement du fluide vital irriguant le marbre rose du bâtiment… La maison allait-elle dépérir, se ratatiner ? David eut un geste pour s’assurer que le métal des portières ne s’amollissait pas. Il se réfréna à la dernière seconde. Ne pas permettre au fantasme de se développer à partir d’une impression éphémère, c’était la règle de base. Si l’on passait outre, l’image en profitait aussitôt pour s’enraciner, proliférant avec une incroyable rapidité, telles ces plantes des pays chauds qui repoussent à peine coupées, tiges dégoulinantes de sève, amputées et pourtant déjà renaissantes…
… et pourtant la voiture, longue, noire, huileuse, avait quelque chose d’un squale aux aguets. Les phares comme des yeux inquiétants de fixité, les chromes du pare-chocs comme des dents énormes, capables de broyer n’importe quelle proie. David sentait la texture du véhicule changer autour de lui au fur et à mesure que l’image gagnait en matérialité. L’habitacle empestait le poisson, le cuir des sièges se couvrait peu à peu d’écailles. Il y avait une odeur de varech dans l’air, de l’écume moussait dans les caniveaux… »
Extrait de : S. Brussolo. « Le syndrome du scaphandrier. »
Le sourire noir par Serge Brussolo

Fiche de Le sourire noir
Titre : Le sourire noir
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1994
Editeur : Le livre de poche
Première page de Le sourire noir
« Elle s’appelait Sarah Meads, elle avait trente ans, elle exerçait la profession de directrice artistique chez Pink Cockades, les spécialistes de la nourriture pour chat, aujourd’hui elle avait décidé d’en finir avec la peur. Avec toutes les peurs.
D’un coup de pied, elle rejeta le drap qui la couvrait. La chambre d’hôtel avait été décorée dans le style « bûcheron » et les cloisons disparaissaient derrière les lambris de séquoia vernis. La table de chevet se présentait sous la forme d’une tranche découpée à la tronçonneuse dans le tronc d’un arbre centenaire. Au-dessus de la fausse cheminée dont les bûches se mettaient à rougeoyer dès qu’on pressait le bouton de la télécommande, pendait une tête d’élan naturalisée, aux yeux pensifs et tristes comme seuls en possèdent les intellectuels français dans les manuels de littérature. La lumière du jour naissant jouait sur le bois blond, installant dans la pièce une atmosphère chaude ; avec un peu de bonne volonté, on finissait par se croire dans une cabane perdue au fond des forêts et l’on tendait l’oreille pour surprendre le pas sourd des ours en maraude ou les chuintements des putois se battant pour la possession de la remise à ordures. »
Extrait de : S. Brussolo. « Le Sourire noir. »
Le roi Squelette – intégrale par Serge Brussolo
Fiche de Le roi Squelette – intégrale
Titre : Le roi Squelette – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2014
Editeur : Bragelonne
Première page de Le roi Squelette – intégrale
« Une silhouette monstrueuse courait entre les dunes aplaties, à la lisière de la lande. À contre-jour, dans la lumière rouge du soleil mourant, on avait l’impression de voir s’approcher un géant à quatre bras, et dont le ventre s’ornait de pesantes mamelles, rebondissant au rythme de sa course. L’être mesurait trois mètres de haut, et chacun de ses pas laissait une profonde empreinte dans la terre sablonneuse du chemin. Depuis le matin, nombre de paysans avaient pris la fuite en voyant s’avancer ce colosse difforme. Désertant les champs, ils avaient filé ventre à terre pour se dissimuler derrière un arbre ou une meule de foin. S’ils avaient été moins couards, ils se seraient rendu compte que le géant aux bras multiples était en réalité composé de deux personnes. Une grosse femme et un cul-de-jatte, la première portant le second sur ses épaules tel un enfant qui chevauche la nuque de son père pour suivre un défilé militaire que sa petite taille, et la foule compacte se pressant aux barrières, lui interdiraient de voir. »
Extrait de : S. Brussolo. « Le Roi Squelette – INTEGRALE. »
Le puzzle de chair par Serge Brussolo

Fiche de Le puzzle de chair
Titre : Le puzzle de chair
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1983
Editeur : Fleuve noir
Première page de Le puzzle de chair
« Les chaussons de danse jonchaient le sol de la loge, emmêlant leurs rubans comme autant de serpentins argentés. Agenouillée au milieu des emballages multicolores, Elsy ouvrait les boîtes, froissait les feuilles de papier de soie à un rythme de plus en plus mécanique. Depuis près d’une heure et demie elle se tenait accroupie sur la moquette de la loge, fuyant le regard courroucé de la Grande Léonora. Des crampes durcissaient ses mollets et elle avait dû remonter sa jupe à mi-cuisses pour se déplacer plus commodément. Elle n’ignorait pas que le garçon livreur boutonneux qui se tenait sagement à l’écart des essayages en profitait pour lorgner sa culotte, mais elle n’avait plus la force de lui adresser la moindre remontrance. Elle sentait la sueur. Une odeur acide, née de sa peur, montait de ses aisselles. Ses cheveux blonds collaient à ses joues, lui emplissaient la bouche. En passant devant la glace à maquillage elle remarqua les taches de transpiration qui marbraient son chemisier d’auréoles sombres, soulignant chaque sein. Léonora repoussa la trentième paire de chaussons avec un glapissement hystérique et se drapa dans son peignoir de soie rose comme une divinité outragée. »
Extrait de : S. Brussolo. « Le puzzle de chair. »
Le nuisible par Serge Brussolo

Fiche de Le nuisible
Titre : Le nuisible
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Le livre de poche
Première page de Le nuisible
« Il y avait eu des signes avant-coureurs. Des présages que Georges n’avait pas su interpréter, des choses troubles se déplaçant à fleur d’eau telles ces ombres que l’on perçoit du coin de l’œil à la limite du champ visuel, et qui disparaissent sitôt qu’on tourne la tête.
Et surtout, surtout, il y avait eu ce pigeon qui, déséquilibré par une brusque saute de vent, était venu percuter sa cheville alors qu’il s’avançait sur le perron de la villa. Le projectile de plumes l’avait frappé de plein fouet. Mou, tiède. Constellant de duvet le bas du pantalon et le cuir ciré des chaussures. Georges, à ce contact, s’était senti gagné par un étrange malaise. Après il avait remarqué que l’animal malade traînait une aile pendante, visiblement déboîtée, et semblait avoir le plus grand mal à contrôler sa trajectoire. Mais il avait conservé sur sa peau la chaleur de l’impact avec sa mollesse suspecte de poire blette. C’était comme si une tumeur volante était venue subitement meurtrir sa chair, la marbrant d’un hématome analogue à ces marques d’infamie jadis imprimées au fer rouge sur l’épaule des condamnés. Il s’en était trouvé inexplicablement souillé, porteur d’un signe indélébile.
En fait, lorsqu’il eut plus tard le loisir d’y réfléchir, il comprit que c’est à ce moment, et à ce moment précis, que tout avait commencé… »
Extrait de : S. Brussolo. « Le nuisible. »