Auteur/autrice : CH91
Porteurs d’âmes par Pierre Bordage

Fiche de Porteurs d’âmes
Titre : Porteurs d’âmes
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2007
Editeur : Au diable Vauvert
Première page de Porteurs d’âmes
« La voix, à nouveau.
Le sang de Léonie se figea. Les deux techniciens en blouse blanche lui avaient assuré qu’elle ne courait aucun risque : la nouvelle molécule avait été testée sur les rats, sur les chimpanzés, puis sur des milliers d’enfants bengalis, les effets secondaires étaient négligeables, sensation de dédoublement, légère tendance à la schizophrénie, elle n’avait que quatre jours à tenir, mille cinq cents euros pour quatre jours, ça valait le coup de supporter de menus désordres pp (psychophysiologiques), non ?
Sa vie, la chienne, avait apporté bien plus que de menus désordres à Léonie. Elle s’était enfuie quelque temps après que tante Destinée lui avait rendu ses rognures d’ongles. Elle avait pensé, avec sa candeur habituelle, qu’elle en avait terminé avec son cauchemar ininterrompu de douze années, qu’une nouvelle vie commençait à l’aube de ses vingt ans, mais tante Destinée, la hyène, avait probablement gardé d’autres bouts d’elle, des poils, une fiole de son sang menstruel, les trois dents brisées par les poings ou les pieds des clients sadiques, bref, tout ce qu’il fallait pour se rendre chez un marabout et jeter sur elle une malédiction. »
Extrait de : P. Bordage. « Porteurs d’âmes. »
Nouvelles vagues par Pierre Bordage

Fiche de Nouvelles vagues
Titre : Nouvelles vagues
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2025
Editeur : L’Atalante
Sommaire de Nouvelles vagues :
- Si tu ne vas pas à Nantes…
- Sans destination
- Mobipolis
- Aliéné.e.s
- La perle du Sagittaire
- Trex
- Amertumes
- Et le verbe se fit cher
- H+
- De hauts en bas
- De l’avant
- Sanctuaires
- Nouvelles vagues
Première page de Si tu ne vas pas à Nantes…
« Je connais sans doute Nantes mieux que toute intelligence de la galaxie, artificielle ou humaine. Je la connais dans tous ses états : chaque quartier, chaque place, chaque rue, chaque habitation ; chaque navette de son transport aérien, chaque méandre et chaque grève de son fleuve, chaque famille, de la plus glorieuse à la plus modeste.
J’ai consacré cinq ans à capter les moindres détails de la ville pour la restituer dans son intégralité et lui donner toutes les chances de figurer en bonne place dans les expositions galactiques. Désormais, on ne se déplace plus pour visiter les villes, ce sont les villes qui viennent aux populations des planètes fraîchement colonisées ou des autres continents de la Terre. J’avais choisi, pour la modéliser, la Nantes du xxiie siècle, celle qui offrait le meilleur équilibre entre architecture et nature, entre nomadisme urbain et écocivisme.
Le temps était venu de procéder au transfert réel. »
Extrait de : P. Bordage. « Nouvelles vagues. »
Nouvelle vie par Pierre Bordage

Fiche de Nouvelle vie
Titre : Nouvelle vie
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2004
Editeur : L’Atalante
Sommaire de Nouvelle vie :
- Préambule Cheval de Troie
- Nouvelle vie
- Ma main à couper
- La classe de maître Moda
- Eurozone
- Paix bien ordonnée
- Kālī la démente
- Jour de noces
- Dans le potager
- Les frères du G5
- Juliet
- Godéron
- Tyho d’Ecce
Première page de Préambule Cheval de Troie
« LA CHALEUR, les charognards, les mors écumants et les robes luisantes des chevaux, les miroitements sur les casques, les hasts, les glaives, les armures, les boucliers, les chars…
Dans l’air brûlant montent l’âcre odeur des génisses immolées, les incantations des prêtres, les clameurs des soldats et puis, en fond sonore, le chœur lancinant des pleureuses et des blessés. Les silhouettes des archers troyens hérissent la ligne crénelée du rempart arrogant, inexpugnable. Quelques jours plus tôt, le bouillant Achille a attaché le corps sans vie du prince Hector à l’arrière de son char et l’a traîné autour de la cité sous les yeux horrifiés du roi Priam et de ses sujets. Les sanglots des femmes ont bercé la nuit étoilée de la musique amère et douce des défaites.
Jusqu’alors j’avais épousé la cause des Troyens, les chantres de l’amour et de la beauté, les agressés, les assiégés. Aujourd’hui j’ai retourné ma tunique et choisi le parti des Grecs. Je sens que le vent souffle en leur faveur, qu’Athéna la terrible aura bientôt raison de la douce Aphrodite. L’épouse de Zeus ne connaîtra pas de trêve tant qu’elle n’aura pas lavé dans le sang le jugement qui l’a souillée. Qui pourrait croire que la guerre et le malheur se cachent sous le goût acidulé de la pomme, ce fruit paisible de la discorde, ce symbole rond de toutes les malédictions, ce cadeau sournois du serpent, cette messagère aux joues fraîches et rouges des mauvaises fées ? »
Extrait de : P. Bordage. « Nouvelle Vie. »
Mort d’un clone par Pierre Bordage

Fiche de Mort d’un clone
Titre : Mort d’un clone
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2012
Editeur : Au diable Vauvert
Première page de Mort d’un clone
« Depuis quelques siècles, ce n’était pas l’exécrable sonnerie du vieux réveil qui jetait le dénommé Martial Bonneteau hors du sommeil.
Le réveil : monstrueuse anomalie plastifiée vampirisant sans vergogne le faux stuc de la très navrante table de chevet.
Le réveil et la table de chevet : cadeaux de mariage.
Cadeaux de mariage : forme répandue de terrorisme familial.
Un tourbillon de pensées maintenait Martial Bonneteau dans l’éveil toute une partie de la nuit, invisibles, redoutables harpies qui, après avoir planté leurs griffes dans le lard du bonhomme, s’y entendaient à merveille pour l’empêcher de replonger dans l’état qu’il chérissait entre tous : le sommeil.
Le sommeil : bienheureux, sublime oubli de soi-même ou béatitude par contrainte physiologique.
Elles surgissaient de partout nulle part, émergeant, poissons morts, à la surface d’un cerveau pollué par cinq décennies de rouille et d’hémiplégie mentales.
Il pivotait alors sur la gauche, côté cœur, et son tam-tam cardiaque virait au tintamarre. Sur la droite, côté Madame, et la respiration sifflante d’icelle se changeait en ouragan tropical. »
Extrait de : P. Bordage. « Mort d’un clone. »
Mission M’other par Pierre Bordage

Fiche de Mission M’other
Titre : Mission M’other
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2011
Editeur : ActuSF
Première page de Mission M’other
« 12 OCTOBRE 2032.
Premiers mots…
Je m’appelle Lia et j’ai quinze ans, ou peut-être seize… je crois. Je ne pensais pas que j’aurais un jour autant de mal à tenir un crayon… Un simple clignement de paupières me coûte une énergie folle. Obligée de me reposer entre deux mots, je suis sanglée sur ma couchette. J’ai trouvé ce carnet et un stylo. Écrire est la seule chose qui me vienne à l’esprit. Dire que je volais avec une légèreté infinie à l’intérieur de M’Other !
Envie de vomir. Froid.
Papa Viktor et maman Judith sont morts… Je voudrais pleurer. Mes larmes ne coulent pas. Suis-je morte avec eux ?
Un flot de lumière est entré par le hublot et m’a brûlé les yeux. Je les ai gardés fermés un long moment.
Mal au crâne.
Mal partout.
Ce carnet, ces quelques mots, c’est tout ce qu’il me reste… Des souvenirs affluent en désordre… lueurs des flammes dans le vaisseau, odeur de brûlé, hurlements, goût de la peur dans la gorge… sentiment d’urgence… je file à toute allure dans les coursives, je me vois allongée sur ma couchette, je flotte au-dessus de mon corps… Comme je suis maigre et pâle… »
Extrait de : P. Bordage. « Mission M’Other. »
Ma main à couper par Pierre Bordage

Fiche de Ma main à couper
Titre : Ma main à couper
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 1999
Editeur : L’Atalante
Première page de Ma main à couper
« Si quelqu’un m’avait dit qu’un jour je jouerais ma chienne de vie dans la ville de Rezé, je l’aurais sans doute pris pour l’un de ces voyants à la petite sauvette qui prolifèrent comme des rats sur les trottoirs des satellites franciliens (une nouvelle directive ministérielle a frappé d’interdit le mot « banlieue »). Avant cette nuit fatidique, j’aurais été incapable de situer Rezé sur une carte. La première fois que j’ai entendu prononcer ce nom, j’ai cru qu’il s’agissait d’une sphère biologique sur Mars, le nouvel Eldorado (j’avais probablement confondu avec Zœré, la première biosphère fondée sur la colonie rouge). Aussi, quand Joa, ma compagne, m’a parlé d’un petit boulot à Rezé – « une seule nuit, m’a-t-elle susurré sur l’oreiller, c’est super bien payé, on a vraiment besoin de fric » –, je me suis d’abord demandé si elle n’avait définitivement fondu les plombs puis, comme elle insistait, j’ai glissé la main dans le lecteur mural, prononcé mon mot de passe et consulté l’atlas du réseau. »
Extrait de : P. Bordage. « Ma main à couper. »
Les fables de l’Humpur par Pierre Bordage

Fiche de Les fables de l’Humpur
Titre : Les fables de l’Humpur
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 1999
Editeur : Au diable Vauvert
Première page de Les fables de l’Humpur
« Grrrooooo… »
La brise du crépuscule colporta de val en val le cri du veilleur. Vidés de leur énergie, les moissonneurs suspendirent leurs gestes et restèrent immobiles le temps d’un passage d’oies sauvages. Le soleil couchant teintait de pourpre les vagues ondulantes des champs de blaïs, les ramures des grands chênes, la surface ridée des retenues d’eau, les pierres affûtées des faux, les perles de sueur qui scintillaient sur les visages, les bras et les torses nus. L’odeur des nids de mulots et des terriers de lapins se mêlait aux senteurs de chaume et de terre brûlée.
Recru de fatigue, les yeux dans le vague, Véhir saisit machinalement la gourde de peau que lui tendait son voisin de gauche. Aigri par la chaleur, le vin tiède lui brûla l’œsophage et lui tira une grimace. Le manche rugueux de la faux avait semé des ampoules sur ses paumes et la pulpe de ses doigts. Il remit la gourde à son voisin de droite et laissa errer son regard sur les lourds épis de blaïs qui, une fois ensilés, constitueraient la base de l’alimentation de la communauté grogne de Manac. »
Extrait de : P. Bordage. « Les Fables de l’Humpur. »
Les dames blanches par Pierre Bordage

Fiche de Les dames blanches
Titre : Les dames blanches
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2015
Editeur : L’Atalante
Première page de Les dames blanches
« MAMAN, c’est quoi, ça ? »
Debout sur une chaise devant la fenêtre de la cuisine, Léo pointait l’index sur une forme blanche émergeant de la brume matinale. Mal réveillée, planquée derrière le rideau ajouré de ses cheveux, Élodie continua de touiller son café sans prêter attention à la question de son fils : il en posait tant dans une journée qu’elle n’avait pas l’énergie ni le temps de répondre à toutes.
« Descends de là avant de te casser la figure. »
Léo se hissa sur la pointe des pieds et rapprocha son visage de la vitre qu’il embua de son souffle.
« On dirait une amanite, mais c’est grand pour un champignon. »
Âgé de trois ans et cinq mois, il parlait sans cesse, avec une richesse de vocabulaire insolite, comme s’il se nourrissait de mots, un verbiage assourdissant qui finissait par irriter les adultes de passage à la maison et limitait à un le nombre de ses amis, Baptiste, un voisin autiste de six ans. Élodie s’était demandé si Léo ne souffrait pas lui-même du syndrome d’Asperger, mais les examens pratiqués par le pédopsychiatre avaient seulement révélé une « précocité ordinaire » qui nécessiterait probablement une école adaptée. »
Extrait de : P. Bordage. « Les dames blanches. »
Le feu de Dieu par Pierre Bordage

Fiche de Le feu de Dieu
Titre : Le feu de Dieu
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2009
Editeur : Au diable Vauvert
Première page de Le feu de Dieu
« Allô, papa. »
La voix de Zoé, oppressée. Pas dans ses habitudes d’appeler à l’aube.
« Papa ? T’es là ?
— Hmmm… »
Les yeux de Franx glissaient sur le miroir piqueté et scintillant de la Seine. Arrivé une demi-heure avant l’ouverture de l’étude du notaire, il flânait sur le Pont-Neuf et contemplait le lever du jour sur Paris, ciel couleur de plomb, aucun souffle d’air, moiteur étouffante.
« Ils sont partis…
— Hmmm… »
Pas étonnant : ils, les Jeanneret, parlaient de déserter depuis des semaines. Ils avaient exploité les quelques jours d’absence de Franx pour s’enfuir de la communauté, comme les deux autres familles avant eux.
« Julie est plus là maintenant, j’ai plus de copine. » Des éclats de reproches dans la voix acide de Zoé.
« Jim, lui, est resté. Je l’aime pas. J’aime pas sa façon de tourner autour de maman. J’aime pas comment il me regarde. »
Extrait de : P. Bordage. « Le Feu De Dieu. »
Le dixième vaisseau par Pierre Bordage

Fiche de Le dixième vaisseau
Titre : Le dixième vaisseau
Auteur : Pierre Bordage
Date de parution : 2022
Editeur : Scrineo
Première page de Le dixième vaisseau
« — Vous avez une idée de la distance qui nous sépare de notre voisine Andromède, capitaine ?
Livio Squirell évacua son agacement d’une expiration sifflante et contint sa furieuse envie de sortir de la pièce. L’air narquois avec lequel le fixaient ses vis-à-vis, en particulier la femme élégante qui venait de lui adresser la parole, la responsable scientifique du Conseil, lui cisaillait les nerfs. L’avaient-ils sorti de la cellule où il croupissait depuis six mois pour le simple plaisir de l’humilier ?
— Vous m’avez fait venir ici pour me soumettre à un examen ?
La responsable scientifique lissa machinalement du plat de la main les cheveux noirs encadrant, tels des rideaux empesés, son visage anguleux. Livio observa un à un les trois hommes et les deux autres femmes, tous vêtus d’uniformes gris perle, répartis autour de la table semi-circulaire devant laquelle les gardiens l’avaient traîné. Ainsi que l’indiquaient les étoiles et autres symboles dorés sur leurs épaulettes, ces six-là formaient l’Hexacratie, le gouvernement de Brull, et n’avaient de comptes à rendre qu’au Conseil Supérieur de l’Humanité établi depuis trois siècles dans le système de Sâamad. »
Extrait de : P. Bordage. « Le dixième vaisseau. »