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Argentine par Joël Houssin

Fiche de Argentine

Titre : Argentine
Auteur : Joël Houssin
Date de parution : 1989
Editeur : Denoël

Première page de Argentine

« On pouvait sûrement se passer d’aspirine… Sûrement.

Ce matin-là, le Démolisseur tenait une frite d’enfer. Cramponné à son marteau-piqueur, il déchirait mon crâne avec une application hystérique. Un tout p’tit mec, le Démolisseur. Sec et nerveux, la moustache gominée, le même tricot de corps depuis… Avait-il seulement porté autre chose ? Et avec ça atrocement ponctuel, une qualité tout aussi démodée que son look. Jamais une minute de retard. Pas le moindre jour de repos.

Ce que j’exigeais des autres, je pouvais, je devais me l’imposer. Les cancrelats étaient prêts à s’engouffrer dans la plus petite faille. Friands de tripes molles et de cervelles fatiguées, les immondes bestioles n’allaient pas mettre trois jours pour me vider…

Seigneur, ça n’allait donc jamais s’arrêter ?

Je tournai la tête et fixai le poster lacéré d’Angelo Razzaguardi. L’impact des fléchettes lui avait grêlé le visage comme une méchante vérole. Je lâchai un soupir désabusé et refermai un instant les yeux. »

Extrait de : J. Houssin. « Argentine. »

Vue en coupe d’une ville malade par Serge Brussolo

Fiche de Vue en coupe d’une ville malade

Titre : Vue en coupe d’une ville malade
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1980
Editeur : Denoël

Sommaire de Vue en coupe d’une ville malade

  • Vue en coupe d’une ville malade
  • La mouche et l’araignée
  • La sixième colonne
  • Comme un miroir mort
  • Soleil de soufre
  • … de l’érèbe et de la nuit
  • Mémorial in vivo
  • Off
  • Anamorphose ou les liens du sang
  • Funnyway

Première page de Vue en coupe d’une ville malade

« L’enseigne du motel s’alluma brusquement sur l’autoroute, jetant un flot de lumière colorée à l’intérieur du bungalow plongé dans l’obscurité. Georges s’étendit sur le lit ouvert, entre les valises prêtes à être bouclées, la tête tournée vers le cadre lumineux de la salle de bains. Le souffle rauque d’Henna lui parvint, amplifié par la caisse de résonance de la baignoire. Il n’eut aucune peine à se l’imaginer : nue ou simplement vêtue d’un tee-shirt sérigraphié au sigle de l’école, les mains soudées au carrelage saupoudré de sciure, rythmant de son souffle sa centième traction. S’épiant d’un œil sans indulgence dans la glace carrée qu’elle avait l’habitude d’orienter au ras du sol pour mieux déceler toute éventuelle faiblesse. La sueur devait sourdre de ses cheveux en brosse jaune paille, inonder les méplats de son visage, charger ses sourcils de gouttelettes brillantes. À moins que le goût salé poissant en ce moment ses lèvres ne fût plus celui des larmes que celui de la sueur… »

Extrait de : S. Brussolo. « Vue en coupe d’une ville malade. »

Sommeil de sang par Serge Brussolo

Fiche de Sommeil de sang

Titre : Sommeil de sang
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Denoël

Première page de Sommeil de sang

« La montagne ne commença à saigner qu’à l’aube du troisième jour.
La veille, l’enfant avait bien entrevu le galop des chevaux-carapaces à travers les vibrations molles de l’air surchauffé mais il n’avait pas voulu y prêter véritablement attention, préférant se pelotonner au creux de la tente de toile blanche dans le fouillis des linges qui buvaient doucement sa sueur. Une voix à l’extérieur avait toutefois murmuré un groupe de syllabes gutturales que le gosse savait devoir traduire par « les pillards » ou « les brigands ». C’était sans importance, jamais les écumeurs des sables ne se hasardaient à grimper sur les montagnes vertes jaillissant du désert, bosses illogiques aux pentes raides couvertes d’une herbe drue, si fournie qu’en aucun endroit elle ne laissait voir le sol.
Tout de suite la nourrice s’était redressée sur les genoux, faisant trembler la monumentale architecture de ses cuisses graisseuses sur lesquelles venaient s’abattre en vagues successives les multiples bourrelets de son ventre à la peau brillante et tendue. »

Extrait de : S. Brussolo. « Sommeil de sang. »

Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes par Serge Brussolo

Fiche de Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes

Titre : Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Denoël

Première page de Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes

« Georges observe son reflet dans la vitre ternie de la fenêtre. L’image transparente, sans épaisseur, a quelque chose de fantomatique. Le visage raviné, auréolé de cheveux blancs, paraît momifié au creux d’une crinière de lion albinos. Georges Sarella passe une main gantée sur ses joues. Les poils argentés d’une barbe de trois jours crissent sur le coton immaculé. Plus bas il y a le cou, sillonné de tendons, accordéon de peau flétrie.

« Vieillard », murmure doucement Georges en reculant dans la pénombre de l’appartement abandonné.

Des hommes en colère courent dans la rue. De temps à autre ils jettent contre les façades de lourds outils – clefs à molette, marteaux, cisailles – qui rebondissent sur le béton ou font éclater les dernières vitres encore en place.

Au bout de l’avenue, des prêtres défroqués dressent un bûcher sur lequel ils entassent des réfrigérateurs, des téléviseurs, et même des grille-pain. »

Extrait de : S. Brussolo. « Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes. »

Portrait du diable en chapeau melon par Serge Brussolo

Fiche de Portrait du diable en chapeau melon

Titre : Portrait du diable en chapeau melon
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Denoël

Première page de Portrait du diable en chapeau melon

« Rivé à un rocher l’iguane découpait son profil d’écailles grises sur le fond de sable de la plage, gargouille immobile dont seule la gorge palpitante trahissait encore l’appartenance au monde des vivants. Sirio bloqua au creux de son épaule la crosse poisseuse du vieux Renfield. La chaleur faisait vibrer l’air au bout du canon et, derrière le point de mire, le reptile semblait subir à présent d’étranges déformations.

À côté de l’homme figé, un petit bâtard à longs poils noirs attendait plaqué sur le sable, le museau frémissant posé sur ses pattes, la truffe au ras des puces de mer dont le ballet incessant ne le troublait même plus. Sirio enfonça la détente avec douceur. Le coup roula sur l’océan, s’amplifiant jusqu’à prendre les proportions d’une explosion ou d’un orage. La tête hachée par la charge l’iguane se rejeta en arrière. Il resta une seconde dressé sur ses pattes postérieures, les longues épines osseuses de son dos parcourues de spasmes convulsifs, puis dégringola le long du rocher. Il n’y eut plus que le bruit de sa queue raclant une dernière fois la pierre. »

Extrait de : S. Brussolo. « Portrait du diable en chapeau melon. »

Mange-monde par Serge Brussolo

Fiche de Mange-monde

Titre : Mange-monde
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Denoël

Sommaire de Mange-monde

  • Mange-monde
  • Funnyway
  • Subway
  • … car ceci est de la chair
  • et ceci est du sang

Première page de Mange-monde

« La pluie se mit à tomber alors que la canonnière arrivait en vue de l’île. Mathias disait toujours “la canonnière” en parlant du bateau. Marie, elle, penchait plutôt pour une ancienne vedette lance-torpilles. En fait ni l’un ni l’autre ne savait au juste de quoi il s’agissait. C’était une épave de tôle grise sur laquelle la saillie des boulons faisait comme des verrues. Des verrues parfaitement alignées, grises elles aussi. C’était un vieux bateau rouillé, plus rouge que gris en réalité. Une architecture de fer qui sonnait creux, compliquée, pleine de replis et de tourelles, de passerelles, de chicanes. Dès qu’on se mettait à courir, le pont oxydé résonnait comme un bidon vide. Blam-blam-blam…

Le gosse aimait ça, il riait en émettant des bruits avec la bouche. Mathias disait toujours “le gosse”, Marie elle préférait l’appeler par son prénom. Chacun ses goûts. Cette fois durant toute la traversée l’enfant s’était obstinément glissé à l’intérieur des anciennes tourelles de tir. »

Extrait de : S. Brussolo. « Mange-monde. »

Ma vie chez les morts par Serge Brussolo

Fiche de Ma vie chez les morts

Titre : Ma vie chez les morts
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1996
Editeur : Denoël

Première page de Ma vie chez les morts

« Le petit garçon regardait la route défiler à travers le pare-brise de la vieille Plymouth Reliant tout englué de poussière et d’insectes écrasés.

À plusieurs reprises sa mère avait essayé de mettre les essuie-glaces en marche mais le remède s’était révélé pire que le mal. Depuis, on s’arrêtait tous les trente kilomètres pour nettoyer le verre bombé au moyen de l’éponge et du bidon d’eau qu’on avait heureusement pensé à mettre dans le coffre.

Le petit garçon s’appelait David. Il avait les cheveux d’un blond si pâle qu’à l’école on l’avait plusieurs fois traité d’albinos ou de « lapin russe », mais comme il aimait les lapins l’injure n’avait pas eu l’effet souhaité.

David venait d’avoir douze ans, et, trois jours auparavant, sa mère lui avait appris qu’ils iraient bientôt vivre chez les morts…

C’était comme ça. Certaines personnes s’en allaient dans le Nord, le Sud ou l’Est… À Détroit, à Chicago… Eux, déménageaient pour s’installer chez les morts. »

Extrait de : S. Brussolo. « Ma vie chez les morts. »

Le château d’encre par Serge Brussolo

Fiche de Le château d’encre

Titre : Le château d’encre
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1988
Editeur : Denoël

Première page de Le château d’encre

« Chaque fois que j’essaye de la situer, les mêmes mots me montent aux lèvres : La maison se dressait à la sortie de la nuit…

Je regarde couler le flot sombre du fleuve. Au-dessus des berges s’élève le château d’encre. Drôle de nom pour une bicoque délabrée dont personne ne connaît plus en fait le ou les propriétaires. « Le château d’encre », cela sonne de manière un peu grotesque, comme l’appellation d’un palais appartenant depuis des lustres – des siècles – à quelque obscure famille transylvanienne ruinée. Mythes et fantasmes se mêlent à l’ombre de cette demeure à demi avalée par la berge, et qui s’enfonce un peu plus chaque année dans la vase.

Je me tiens en équilibre à la proue du bateau, comme on m’a recommandé de ne jamais le faire. Le château d’encre me domine, vautré dans sa bauge, dans son limon. Amas de planches et de cloisons déjà digéré, et qui paraît enveloppé par les sucs gastriques des eaux. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le château d’encre. »

Le carnaval de fer par Serge Brussolo

Fiche de Le carnaval de fer

Titre : Le carnaval de fer
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1983
Editeur : Denoël

Première page de Le carnaval de fer

« Le train file dans la nuit. Et la locomotive creuse sa trouée dans l’épaisseur des ténèbres, dévorant les rails, crachant un panache de suie que le vent de la course rabat aussitôt sur son échine de wagons comme un voile de mariée sur le négatif d’une pellicule photographique.

Aucune lumière dans les voitures, aucune veilleuse dans les couloirs, rien qu’une dizaine de wagons aveugles où le moindre lumignon semble tabou. Un convoi obscur qui file dans l’obscurité, un curieux train fantôme aux passagers tâtonnants.

Dans le huitième compartiment de tête, assis dans le fauteuil réservé n°1234 (sens de la marche – côté vitre) il y a un homme. Un vieillard à peau grise engoncé dans un costume de confection trop grand pour lui. Sa glotte s’agite constamment sur le trajet de sa gorge à la chair grumeleuse et plissée. Ses mains tremblent sur ses cuisses maigres, comme deux bêtes racornies tavelées de jaune et de brun. Il s’appelle David, il se rend à la Cité des Oracles. Il a près de soixante-dix ans. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le Carnaval de fer. »

L’homme aux yeux de napalm par Serge Brussolo

Fiche de L’homme aux yeux de napalm

Titre : L’homme aux yeux de napalm
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Denoël

Première page de L’homme aux yeux de napalm

« Profitant de ce que la vendeuse vient de tourner la tête, Céline arrache le bras de la poupée. Le membre craque sans opposer de réelle résistance. Le bruit infime de la dislocation se perd dans le vacarme du grand magasin. La fillette se penche, lorgne dans l’ouverture corporelle ainsi pratiquée avec une excitation sourde, analogue à celle qui s’empare d’elle lorsqu’elle épie ses parents, le soir, par le trou de la serrure de la chambre à coucher. Mais il n’y a rien, la poupée est vide, désespérément creuse. La fillette se sent frustrée, flouée. Elle aurait voulu découvrir entre les flancs du jouet un amoncellement moite et secret. Une lourdeur viscérale charriant des fluides étranges. Parfois, lorsque sa mère prépare un poulet, Céline glisse ses petits doigts dans les blessures de la bête nue, dans le trou béant creusé par la décapitation. Elle touche l’intérieur du cadavre. Elle fouille au hasard dans cette architecture un peu gluante, elle force la plaie, enfouit sa main dans les entrailles de l’oiseau blême. Elle pose ses lèvres sur la chair blanche, grumeleuse, et se dit qu’on doit éprouver une sensation analogue quand on embrasse un cadavre. Elle s’entraîne ainsi, mine de rien, pour le jour où il lui faudra embrasser P’pa ou M’man sur leur lit de mort, comme cela arrive tout le temps dans les films. »

Extrait de : S. Brussolo. « L’homme aux yeux de Napalm. »