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La nuit du venin par Serge Brussolo

Fiche de La nuit du venin

Titre : La nuit du venin
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Fleuve noir

Première page de La nuit du venin

« La barque, à peine un gros canot flanqué d’un moteur cabossé, déchire les vagues avec une obstination soyeuse de scalpel lancé en une trajectoire d’éventration parfaite.

Seule l’écume, moussant de part et d’autre de l’étrave, met un peu de blancheur dans l’obscurité pesant sur le lac.

Cécile relève contre ses joues les revers du trench-coat. L’humidité de la nuit la pénètre. Elle songe que les vêtements soigneusement rangés dans la valise qui bringuebale présentement entre les bancs de nage seront sans aucun doute poisseux lorsqu’elle les déballera.

La brume flottant à la surface du lac semble dotée d’un étrange pouvoir de dissolution. À son contact les étoffes deviennent molles, gluantes, comme si leurs fibres, perdant toute cohérence, privaient le tissage d’une trame solide. D’ailleurs le bois de la barque n’est-il pas beaucoup plus spongieux qu’au moment du départ ? Les ongles de la jeune femme tailladent maintenant le bastingage sans rencontrer la moindre résistance.

Si la traversée s’éternise, le canot va s’alourdir telle une grosse éponge, se défaire, abandonnant ses passagers dans le ventre des eaux noires. »

Extrait de : S. Brussolo. « La nuit du venin. »

La colère des ténèbres par Serge Brussolo

Fiche de La colère des ténèbres

Titre : La colère des ténèbres
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir

Première page de La colère des ténèbres

« L’autocar était constellé de graffiti. A l’intérieur comme à l’extérieur. David était fasciné par ces serpentins goudronneux dont les entrelacs avaient fini par recouvrir totalement la peinture d’origine. Crayons-feutre et pulvérisateurs s’étaient relayés pour tisser une jungle aux lianes cursives. Cela se nouait en boucles foisonnantes, tels ces rubans qu’on fait mousser au sommet des paquets-cadeaux en fleurs bruissantes et fragiles. Les inscriptions se chevauchaient, mille-feuille alphabétique que l’entassement rendait illisible. Le jeune homme laissait courir son regard dans le dédale des invectives, des imprécations. Mais il y avait surtout des noms et des dates agrémentés de signatures, et l’on pensait immédiatement à ces hiéroglyphes qu’on trace rituellement sur les plâtres des skieurs malchanceux au retour des sports d’hiver.

Oui, l’autobus avait été crayonné comme par une horde d’enfants armés de craies de couleur et lâchés dans un appartement aux murs fraîchement blanchis. David se tenait droit sur son siège, le dos décollé de la banquette afin d’encaisser un minimum de secousses. Le véhicule hurlait et grinçait dans les virages. On le sentait proche de la dislocation, son intégrité corporelle ne dépendant plus que du bon vouloir d’un essaim de boulons fatigués. »

Extrait de : S. Brussolo. « La colère des ténèbres. »

Enfer vertical en approche rapide par Serge Brussolo

Fiche de Enfer vertical en approche rapide

Titre : Enfer vertical en approche rapide
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1985
Editeur : Fleuve noir

Première page de Enfer vertical en approche rapide

« Les prisonniers chuchotaient dans un angle de la cour. David, assis, le dos à la muraille, les écoutait d’une oreille distraite. Personne ne prêtait attention à sa présence. Son statut de « cinglé, de « tueur fou » faisait qu’on l’ignorait volontairement depuis le premier jour de son incarcération, il y avait de cela… des siècles.

La population carcérale se méfiait de ce qu’elle englobait sous l’appellation générique, de « psychos ». De David, on disait souvent « qu’il n’aurait pas dû se trouver là, au milieu d’honnêtes truands » que « sa place était chez les dingues ». Cette crainte diffuse lui avait valu de vivre sa détention en paix. On avait peur de lui, de son regard fixe, de ses absences, de ses manies incompréhensibles. Des légendes innombrables couraient sur son compte. On racontait qu’il ne dormait jamais, qu’il lisait dans les pensées, qu’il portait malheur. Pour cette dernière raison, il fallait se garder de le toucher, voire de le regarder dans les yeux.

D’une voix à peine audible, on évoquait ses crimes : il avait détourné un bus scolaire pour y mettre le feu, brûlant vifs une trentaine de gamins ; puis il était monté dans l’épave carbonisée pour dévorer les cadavres croustillants… »

Extrait de : S. Brussolo. « Enfer Vertical en Approche Rapide. »

De l’autre côté du mur des ténèbres par Serge Brussolo

Fiche de De l’autre côté du mur des ténèbres

Titre : De l’autre côté du mur des ténèbres
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Fleuve noir

Première page de De l’autre côté du mur des ténèbres

« Il faisait une fois de plus le même vieux cauchemar quand le téléphone sonna. À vrai dire ce n’était pas réellement un cauchemar, mais plutôt un souvenir que son esprit ressassait depuis des années sans que jamais s’affaiblisse la terreur imprégnant chacune des images pourtant si familières. C’était…

C’était trente ans plus tôt, dans la maison qu’on avait louée après le départ de P’pa, au moment du divorce. Dans le rêve, il voyait avec une netteté hallucinante chaque détail de cette vieille baraque aux murs gorgés d’humidité et dont la peinture pelait comme le cuir d’un lézard en train de muer. David n’aimait pas le nouvel appartement situé au rez-de-chaussée, avec ses fenêtres protégées par des barreaux, et où la lumière n’entrait que trois heures par jour, au plus fort de l’été. L’hiver, c’était la nuit assurée du matin jusqu’au soir. Comme si les ténèbres campaient là pour éviter d’avoir à rentrer chez elles, leur travail fini. Les couloirs étaient pleins de leur présence caoutchouteuse, mi-solide, mi-liquide, tel un lait en train de cailler. Un lait noir. La nuit stagnait partout en flaques, dans les placards, derrière les portes. »

Extrait de : S. Brussolo. « De l’autre côté du mur des ténèbres. »

Danger, parking miné ! par Serge Brussolo

Fiche de Danger, parking miné !

Titre : Danger, parking miné !
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir

Première page de Danger, parking miné !

« Les pales de l’hélicoptère brassent la nuit avec un vrombissement d’arme de jet. Elles ronflent comme une étoile de ninja bien décidée à déchiqueter les nuages. Aux commandes de l’appareil Édith transpire, engoncée dans sa combinaison de pilotage. La grosse sphère du casque enveloppe son crâne d’une pesanteur moite. Des démangeaisons fourmillent dans ses cheveux coupés trop court. Les lunettes infrarouges lui masquent la moitié du visage, ne laissant à nuque sa bouche charnue aux lèvres gonflées.

L’hélicoptère file en translation horizontale, le nez bas, la queue surélevée. On dirait un bateau mal équilibré qui commence à faire naufrage.

C’est un Sky-Fender 3, une machine lourde, inesthétique. Une libellule obèse, boulonnée et proéminente. Le cockpit minuscule, à peine plus spacieux que l’habitacle d’une voiture de course, domine le corps ogival de l’appareil. D’ailleurs Édith, recroquevillée derrière son tableau de bord, a souvent l’impression d’être assise sur la tête d’un éléphant. Les gros réservoirs soudés aux flancs évoquent des ballasts de submersible. On dirait que le Sky-Fender gonfle les joues comme un enfant qui s’apprête à souffler une énorme bulle de savon. »

Extrait de : S. Brussolo. « Danger, parking miné !. »

Crache-béton par Serge Brussolo

Fiche de Crache-béton

Titre : Crache-béton
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir

Première page de Crache-béton

« La lézarde rayait l’asphalte d’un zigzag rageur. Les roues du camion plongèrent dans la fissure, transmettant aussitôt le choc à toute la carrosserie. À l’arrière, les cages mal arrimées s’entrechoquèrent avec un affreux bruit de ferraille, et les chats poussèrent un miaulement de terreur strident. Penché sur le volant, Romo jura. Devant lui la route se présentait sous l’aspect d’un long ruban de bitume desquamé que les mauvaises herbes rongeaient de part et d’autre. Çà et là émergeait encore une pancarte violemment colorée, comme on en trouve généralement à proximité des villes d’eaux ou des centres de vacances.

— Je n’y comprends rien ! grommela le gros homme en s’essuyant les doigts sur son maillot de corps troué, la dernière fois que je suis passé tout était flambant neuf. On se serait cru dans un dessin animé plein de barrières blanches, de massifs de fleurs et de lapins en céramique sur les pelouses ! Un vrai piège à touristes ! Mais ça…

David acquiesça mollement. Ils roulaient depuis bientôt quatre heures, et les états d’âme de son éphémère patron le laissaient totalement indifférent. Le rétroviseur mal orienté lui renvoyait sa propre image. »

Extrait de : S. Brussolo. « Crache-béton. »

Catacombes par Serge Brussolo

Fiche de Catacombes

Titre : Catacombes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir

Première page de Catacombes

« Les tigres vont et viennent. Chaque fois que leur queue fouette les barreaux, une note sourde et vibrante s’élève dans la nuit. Le jardin zoologique est désert, mais, de cage en cage, la nouvelle s’est répandue, éveillant les bêtes prisonnières qui gémissent en se pelotonnant les unes contre les autres. Déjà, les singes ne forment plus qu’une masse velue, frissonnante. Les oiseaux se cachent la tête sous l’aile ; seuls les charognards se dandinent encore sur leur branche en claquant du bec.

Quelque chose est tombé du ciel. Une proie, un gibier.

C’est inhabituel. Rien ne vient jamais d’en haut.

Les fauves s’énervent. L’objet s’est empalé à la pointe des barreaux. Maintenant le sang coule le long des tiges de fer rouillées. Les tigres se battent pour le lécher. Ils grognent, montrent les crocs, s’envoient des coups de patte.

Les gardiens ne se sont rendu compte de rien. Ils sont loin, claquemurés dans le poste de garde, à siroter des grogs au vin chaud. On est en novembre, il fait froid. La fourrure des animaux a commencé à s’épaissir en prévision de la mauvaise saison. »

Extrait de : S. Brussolo. « Catacombes. »

Abîmes par Serge Brussolo

Fiche de Abîmes

Titre : Abîmes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Fleuve noir

Première page de Abîmes

« David avançait dans la coursive depuis trois jours déjà, et l’écho de ses pas s’envolait devant lui, s’enfonçant dans les ténèbres jusqu’à devenir inaudible. Le jeune homme fit décrire un demi-cercle au halo de sa torche pour tenter de lire les signes inscrits sur les parois par les précédents patrouilleurs. Il distingua des flèches, des injonctions : « Pas par là ! », ou encore « Danger ! ». Ces mots, tracés à la craie, faisaient penser aux commandements placés dans les cases de ces jeux de société sur lesquels on se déplace au moyen de pions et de dés : « Allez en prison », « Payez trois mille francs d’amende »… Leur présence vous donnait l’impression de participer à un grand jeu de piste… ou d’être – par l’entremise d’un inexplicable sortilège – devenu un simple pion perdu sur l’itinéraire d’un wargame de carton.

David s’agenouilla, consultant le plan gainé de plastique transparent. Sa course y figurait sous l’aspect d’un pointillé rouge aux zigzags insolites. Il constata qu’il avait légèrement dévié de sa route initiale et s’en irrita. »

Extrait de : S.Brussolo. « Abîmes. »

Opération « serrures carnivores » par Serge Brussolo

Fiche de Opération « serrures carnivores »

Titre : Opération « serrures carnivores » (Tome 4 sur 4 – Les soldats de goudron)
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Fleuve noir

Première page de Opération « serrures carnivores »

« L’homme était vêtu comme un clergyman, d’un costume noir verdi par l’usure. Il portait aux pieds des Rangers de l’armée et ses mains étaient gantées de cuir. Il avait un visage osseux, dur, aux sourcils rasés, et ses cheveux tirés en arrière se nouaient sur sa nuque en chignon de toréador.
Pour l’heure, il faisait tournoyer au-dessus de sa tête un interminable chapelet formé de boules de chrome reliées entre elles par une corde à piano. L’arme sifflait comme une chaîne de vélo maniée par un voyou en pleine baston. 
— Vivez-vous dans la crainte du Seigneur ? vociférait l’homme.
— Oui ! hurlaient les badauds rassemblés, dans la crainte du dieu inflexible qui nous punit pour notre bien !
Le chapelet de billes d’acier s’abattait alors sur leurs têtes et leurs épaules, leur faisant éclater les arcades sourcilières, les lèvres ou les joues. Sanglants, hagards, le visage constellé d’hématomes virant au noir, ils se dandinaient d’un pied sur l’autre sans chercher à esquiver les coups. Avec leurs figures martelées, ils ressemblaient à des boxeurs entamant la quinzième reprise d’un match particulièrement violent. »

Extrait de : S. Brussolo. « Opération serrures carnivores – Les soldats de goudron. »

Le rire du lance-flammes par Serge Brussolo

Fiche de Le rire du lance-flammes

Titre : Le rire du lance-flammes (Tome 3 sur 4 – Les soldats de goudron)
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1985
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le rire du lance-flammes

« Le feu s’ébroue, boule de lumière aux prolongements aciculaires, hérisson de chaleur qui apprend à faire le gros dos. Les flammes ne crépitent pas encore. Elles ont des grignotements de dentier dévorant des gaufrettes, des piétinements d’insecte montant à l’assaut d’une feuille de papier. Cela bruit comme une charge de cafards fouaillant une étendue de limaille. C’est presque imperceptible, négligeable.

En fermant les yeux on croirait entendre gémir un billet de banque dans une main impatiente, fétichiste ou sacrilège (?). Oui, c’est exactement ça… Le feu a des plaintes de papier-monnaie qu’on froisse avec
lenteur jusqu’à lui faire perdre son amidon filigrané.

Tout à l’heure il sera plus ambitieux. Il craquera avec insolence, émettant des protestations de squelette savamment torturé par des bourreaux armés de casse-noisettes, et dont les phalanges éclatent une à une telles des cacahuètes martyrisées.

Plus tard, beaucoup plus tard, il ronflera, haletant sourdement comme un troupeau de locomotives chargeant flanc contre flanc, et qui roule en une transhumance ponctuée de coups de sifflet ou de hurlements de soupape congestionnée. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le rire du lance flamme – Les soldats de goudron. »