Étiquette : Fleuve noir
Un passe-temps par Kurt Steiner

Fiche de Un passe-temps
Titre : Un passe-temps
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1979
Editeur : Fleuve noir
Première page de Un passe-temps
« Il était trois heures du matin. Simon entra le premier, et déposa avec précautions le cadeau sur la cheminée du bureau. Violette s’arrêta pour regarder l’objet.
— Je ne m’y ferai jamais, dit-elle.
Simon contempla, lui aussi, ce que venait de lui donner son ami Carteret, à l’issue d’une soirée passablement arrosée.
— C’est tout de même un artiste, déclara-t-il.
— On le dit…, hasarda Violette.
— Un truc comme celui-là, remarqua Simon, il fallait y penser.
— Non, dit Violette.
— Terroriste ! lui lança Simon.
Violette ne répondit pas. Elle tourna le dos à l’œuvre d’art. S’approchant d’un meuble bas, elle en tira une bouteille de Chivas à moitié pleine.
— Je sais que tu vas prendre le dernier, dit-elle.
Simon la regarda en souriant. »
Extrait de : K. Steiner. « Un Passe-Temps. »
Syncope blanche par Kurt Steiner

Fiche de Syncope blanche
Titre : Syncope blanche
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1958
Editeur : Fleuve noir
Première page de Syncope blanche
« L’immeuble avait belle apparence. Nul doute que Paul y trouvât quelque bonne affaire à réaliser. Il appuya sur la sonnette qui commandait l’ouverture automatique de la porte d’entrée, laquelle s’entrebâilla avec un claquement. Paul acheva de la pousser et s’introduisit dans le hall, sa serviette à la main.
Une pancarte accrochée au-dessus des boîtes aux lettres des locataires attira son attention :
L’accès de l’immeuble est interdit à MM. les représentants et assureurs.
— Interdit ! grommela Clarmont en jetant un regard vers la loge du concierge dont les rideaux masquaient le judas.
Il avança sans bruit, sa serviette à la main.
— Interdit ! se répéta-t-il après avoir dépassé l’endroit dangereux. « Emplacement interdit aux nomades… »
Il ricana amèrement :
— Ou bien encore « Interdit aux vagabonds » !
Sa pensée s’orienta vaguement vers les petits écriteaux plantés au bord des pelouses, dans les jardins publics. Il mêla ensemble toutes ces interdictions et arriva, sans l’avoir cherché, à une image composite où il se voyait, lui, Paul Clarmont, grand, brun, yeux bleus, trente-deux ans – vêtu d’un costume marin à culotte courte, tirant par la bride un cheval attelé à une roulotte – et campant sur une pelouse située dans un immense vestibule d’immeuble. »
Extrait de : K. Steiner. « Syncope blanche. »
Sueurs par Kurt Steiner

Fiche de Sueurs
Titre : Sueurs
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1957
Editeur : Fleuve noir
Première page de Sueurs
« Nous étions en novembre. Le vent de la nuit plaquait aux vitres des paquets de pluie qui ressemblaient à des lambeaux d’écume arrachés à une mer lointaine.
L’hospitalité de mon ami Claude Desjardins était véritablement extraordinaire.
Il habitait, dans la vallée de Chevreuse, une maison déjà ancienne, où il rentrait solitaire, chaque soir, jouir d’un repos bien mérité.
Claude traitait d’importantes affaires à la Bourse. Je n’ai jamais été très au fait des questions financières, mais d’après ce que je connaissais de ses activités, je me l’imaginais assez bien dans les décors tumultueux du temple de la Fortune, brandissant des coupons de valeur, des actions, que sais-je… au milieu de cette meute d’hommes d’affaires si souvent représentés sur les gravures féroces du XIXe siècle.
Chez lui, tout respirait le confort, le silence, la douceur de vivre. Ce fut, pendant de longues années, une joie sans cesse renouvelée que de venir passer ici une soirée en célibataires résolus. Mon métier de journaliste, métier exigeant et frénétique, bousculait, hélas, le plus souvent nos rendez-vous ; nous n’en appréciions que davantage le plaisir de nous retrouver, livrés à nos chères vieilles manies. »
Extrait de : K. Steiner. « Sueurs. »
Salamandra par Kurt Steiner
Fiche de Salamandra
Titre : Salamandra
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1959
Editeur : Fleuve noir
Première page de Salamandra
« Il ferma les yeux, brusquement, avec force, et maintint contractés les muscles de ses paupières en plissant son front et tout son visage. Ce n’était pas une douleur, mais le choc d’une sensation visuelle à la fois désagréable et soudaine.
D’une telle soudaineté… Comme s’il eût dormi les yeux ouverts en plein soleil, et qu’on l’eût brutalement éveillé. Tel était son état d’esprit. Avec cette différence qu’il n’avait pas dormi. Il le savait.
Il y avait ainsi un certain nombre de choses qu’il n’ignorait pas. Pour la plupart, des souvenirs liés à des sensations confuses. D’autres souvenirs approchaient lentement, venus du fond de sa mémoire. Mais d’abord les traces de sensations maintes fois répétées, bien que pâlies par quelque étrange stupeur.
Une constatation s’imposa : le plastique transparent de son casque n’avait pas été suffisamment obscurci pour tamiser cette lumière effrayante. »
Extrait de : K. Steiner. « Salamandra. »
Pour que vive le diable par Kurt Steiner

Fiche de Pour que vive le diable
Titre : Pour que vive le diable
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1956
Editeur : Fleuve noir
Première page de Pour que vive le diable
« Un grand danger, un abominable danger menace tous les hommes. Je suis le seul actuellement à le connaître, et je veux retracer en détail les affreuses origines de cette menace immense. Il faut que l’on m’écoute. Il faut surtout ne pas hausser les épaules, mais prendre conscience de ce courant silencieux et glacé qui s’infiltre parmi nous. Au reste, quand vous saurez par quelles affres d’agonie j’ai dû passer pour connaître le nocturne complot, il vous faudra bien agir et lutter de toutes vos faibles forces pendant qu’il en est encore temps. Sinon…
Mon nom est Segurol. Christian Segurol.
En ce novembre froid de 1954, je terminais certaines formalités paperassières dont l’Université a le secret, pour retirer un diplôme de licence. Je ne sais quel démon m’avait poussé à étudier en long et en large la philosophie anglaise et le romantisme dans l’œuvre d’Elisabeth Barrett-Browning… Je me rendais compte un peu tard que je ne tirerais pas grand-chose de concret de mes connaissances, à part un vague emploi de répétiteur dans un lointain collège. »
Extrait de : K. Steiner. « Pour que vive le Diable. »
Menace d’outre-terre par Kurt Steiner

Fiche de Menace d’outre-terre
Titre : Menace d’outre-terre
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1958
Editeur : Fleuve noir
Première page de Menace d’outre-terre
« En ce début d’après-midi du 4 juin 1968, un soleil brûlant rougeoyait dans un ciel parfaitement bleu.
Un homme marchait sur la petite route que traverse Milly. Cet homme était jardinier. Il ne se posait pas de questions profondes à propos de l’Univers et se contentait de songer avec amour à une certaine espèce de roses dont il espérait tirer profit durant quelques années encore. Mais, ce qu’il ignorait, c’est que son temps était désormais chichement compté.
Il venait de quitter Milly et marchait sans se presser sur la route, l’esprit un peu alourdi par le brasier du soleil et par un petit marc riche en arôme qu’il savait dénicher.
Il lui restait une vingtaine de mètres à parcourir avant de mourir…
L’événement survint avec une brutalité extraordinaire, effrayante. L’homme s’immobilisa soudain et jeta un cri bref, comme le cri d’un oiseau. Il commença alors à se modifier, mais il était déjà vraisemblablement mort… »
Extrait de : K. Steiner. « Menace d’outre-terre. »
Les océans du ciel par Kurt Steiner

Fiche de Les océans du ciel
Titre : Les océans du ciel
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1967
Editeur : Fleuve noir
Première page de Les océans du ciel
« L’éclat de rire avait résonné par-dessus les conversations feutrées des assistants, comme un vent d’orage courbe la cime des arbres. Un lourd silence plana dans le salon de réception. Un homme aux cheveux élégamment bleuis posa son coude sur le bar en se retournant, faisant décrire à sa main armée d’un verre de xinn, un gracieux mouvement. Il éleva légèrement la voix pour dire :
— Quel est ce laquais, et comment a-t-il réussi à s’immiscer parmi nous ?
La maîtresse de maison, Lady Mahaut 283, pinça les lèvres pour commenter :
— Ce n’est certes pas moi qui lui ai adressé un message d’invitation. Il faudra que mon mari fasse vérifier le robot-filtreur du hall.
À l’autre bout du salon, un personnage aux épaules de lutteur se retourna à son tour, montrant un visage tourmenté, que balafrait une cicatrice blanche. »
Extrait de : K. Steiner. « Les Océans du Ciel. »
Les improbables par Kurt Steiner

Fiche de Les improbables
Titre : Les improbables
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1965
Editeur : Fleuve noir
Première page de Les improbables
« Le Salon de réception du premier recteur était vide et silencieux lorsque le visiteur y fut introduit. C’était un homme de petite taille, fort étroit d’épaules, mais dont l’aisance et la singulière agilité donnaient à réfléchir.
Varold fit quelques pas, sans montrer la moindre impatience. Son attitude ne reflétait pas non plus l’humilité anxieuse des petites gens que l’on enferme dans un lieu majestueux en attendant l’heure de l’audience qu’on leur a octroyée. A l’observer, on aurait pu en fait déceler chez lui cette assurance que donne l’environnement d’une demeure ancienne et bien connue.
Il s’approcha de la projection permanente en 3-D du premier recteur, qui se tenait dans un angle, statue animée seulement de quelques mouvements lents et maintes fois répétés. Il s’agissait évidemment d’une image focalisée à partir d’un film circulaire. Varold sourit à l’effigie et lui fit un pied de nez.
— Rite clandestin, geste prohibé, dit derrière lui une voix dépourvue d’humour.
Varold se retourna. Le premier recteur se tenait à l’autre extrémité du salon, symétrique de son image par rapport à une colonne centrale. »
Extrait de : K. Steiner. « Les Improbables. »
Les enfants de l’histoire par Kurt Steiner
Fiche de Les enfants de l’histoire
Titre : Les enfants de l’histoire
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1969
Editeur : Fleuve noir
Première page de Les enfants de l’histoire
« Iona se retourna lentement sur la couche d’air pulsé pour faire face à Silas.
— Il n’est pas seul dans son cas, dit-elle. Si nous décidions de les abattre tous, la police ne mettrait pas longtemps à remonter les filières. À mon avis, chacun des nôtres se défend très bien individuellement quand il est attaqué, et cela présente l’avantage de limiter les enquêtes au maximum.
Silas secoua la tête.
— J’ai toutes les raisons de penser, dit-il froidement, que celui-là incarne un danger beaucoup plus général. Si tu refuses, je ne t’en tiendrai pas rigueur. Je ferai simplement exécuter le travail par quelqu’un d’autre.
— Exécuter est bien le mot, releva Iona sans sourire. Peut-on connaître les raisons dont tu parles ?
Silas réfléchit un instant.
— Rien de bien net, dit-il enfin. Une impression confuse, faite de plusieurs images enchevêtrées. Mais une impression aussi forte que si un avertissement solennel m’était donné.
Cette fois, Iona sourit.
— Tu sais que tes « avertissements » (Elle détacha le mot.) ne sont pas toujours, comment dire… authentiques.
Silas haussa une épaule.
— Nombre d’entre eux le sont. Cela suffit pour que j’en tienne compte à chaque fois. »
Extrait de : K. Steiner. « Les Enfants de l’histoire. »
Le disque rayé par Kurt Steiner

Fiche de Le disque rayé
Titre : Le disque rayé
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1970
Editeur : Fleuve noir
Première page de Le disque rayé
« Assis sur un rocher dur et humide, il contemplait les monstrueuses structures qui se découpaient à contre-jour, sur le couchant. Il recevait en pleine face un vent qui lui piquait les yeux, et l’obligeait parfois à assurer son équilibre.
Rien de tout cela ne pouvait être vrai, et pourtant, cela était. Ou bien il voguait, immobile, dans un cauchemar. Le cauchemar de qui ? Le sien, celui d’un homme qui s’appelait Matt Wood et devait dormir quelque part dans un endroit à la mesure de l’humain. Rien, ici, ne rappelait quoi que ce fût. Rappeler ? Qu’était-ce que se souvenir ?
Il ne lui restait que son nom. Et encore, n’avait-il aucune preuve que ce fût vraiment le sien. Et aussi quelques images de choses vertes qui bruissaient au vent, contrairement à ces rocs silencieux, à ces vagues proches d’où s’élevait une formidable rumeur, à ces structures de fer rouillé qui s’enchevêtraient follement sur un ciel mauve, et dans lesquelles hurlait le vent. Dans l’esprit, quelques fantômes de souvenirs. Dans la main, un instrument froid et humide comme les rochers. »
Extrait de : K. Steiner. « Le disque rayé. »