Étiquette : Le livre de poche

 

Les emmurés par Serge Brussolo

Fiche de Les emmurés

Titre : Les emmurés
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Le livre de poche

Première page de Les emmurés

« Elle s’appelait Jeanne, elle avait trente ans, elle portait un tailleur coûteux, des escarpins ruineux, un sac qui faisait saliver les femmes de cadres moyens, et pourtant elle était à la rue.

« Je suis une clocharde », pensa-t-elle en épiant son image dans la vitrine d’une boutique. C’était presque ça. Une clocharde de luxe. Une clocharde nantie d’un bel appartement où il n’était pas question, pourtant, qu’elle remette les pieds. Elle était à la rue. En transit. Interdite de séjour chez elle comme à son bureau. Elle n’avait plus le choix de sa destination. Ce soir, elle coucherait en enfer ou dans la salle d’attente d’une gare de grandes lignes. Mais non, c’était faux. Elle n’avait même pas ce recours, sa place était déjà réservée au purgatoire. Un abonnement d’un mois.

— Un logement de six pièces, lui avait précisé Georges son rédacteur en chef. Six pièces à la maison Malestrazza. Petite veinarde. Une turne qui n’a pas été habitée depuis quinze ans. Tu imagines ? »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Emmurés. »

Les cavaliers de la pyramide par Serge Brussolo

Fiche de Les cavaliers de la pyramide

Titre : Les cavaliers de la pyramide
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2012
Editeur : Le livre de poche

Première page de Les cavaliers de la pyramide

« — Tu vas mourir, prophétisa le Bédouin. Comme tous les autres. Tu n’y arriveras pas. Personne n’y arrive. Jamais.
Il se nommait Akaris Iz’ Nahal et mangeait, avec les doigts, des lentilles à la graisse d’antilope.

Antonus Crassus Samsala se contenta d’étirer ses lèvres minces en une parodie de sourire. Même ici, perdu au cœur du désert, il s’appliquait à conserver une mise romaine : toge blanche et crâne rasé. En quelques mois l’Égypte avait desséché son corps, creusé ses joues, plaqué sa chair sur les muscles et les os. Aujourd’hui, il paraissait plus vieux que ses quarante années d’existence. Il avait derrière lui un passé tumultueux d’organisateur de jeux. Il avait côtoyé, loué et vendu des gladiateurs pendant quinze ans… Un jour, il en avait eu assez ; cédant son écurie à un concurrent, il s’était embarqué pour l’Égypte, pour l’aventure… »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Cavaliers de la pyramide. »

Le sourire noir par Serge Brussolo

Fiche de Le sourire noir

Titre : Le sourire noir
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1994
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le sourire noir

« Elle s’appelait Sarah Meads, elle avait trente ans, elle exerçait la profession de directrice artistique chez Pink Cockades, les spécialistes de la nourriture pour chat, aujourd’hui elle avait décidé d’en finir avec la peur. Avec toutes les peurs.

D’un coup de pied, elle rejeta le drap qui la couvrait. La chambre d’hôtel avait été décorée dans le style « bûcheron » et les cloisons disparaissaient derrière les lambris de séquoia vernis. La table de chevet se présentait sous la forme d’une tranche découpée à la tronçonneuse dans le tronc d’un arbre centenaire. Au-dessus de la fausse cheminée dont les bûches se mettaient à rougeoyer dès qu’on pressait le bouton de la télécommande, pendait une tête d’élan naturalisée, aux yeux pensifs et tristes comme seuls en possèdent les intellectuels français dans les manuels de littérature. La lumière du jour naissant jouait sur le bois blond, installant dans la pièce une atmosphère chaude ; avec un peu de bonne volonté, on finissait par se croire dans une cabane perdue au fond des forêts et l’on tendait l’oreille pour surprendre le pas sourd des ours en maraude ou les chuintements des putois se battant pour la possession de la remise à ordures. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le Sourire noir. »

Le nuisible par Serge Brussolo

Fiche de Le nuisible

Titre : Le nuisible
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le nuisible

« Il y avait eu des signes avant-coureurs. Des présages que Georges n’avait pas su interpréter, des choses troubles se déplaçant à fleur d’eau telles ces ombres que l’on perçoit du coin de l’œil à la limite du champ visuel, et qui disparaissent sitôt qu’on tourne la tête.

Et surtout, surtout, il y avait eu ce pigeon qui, déséquilibré par une brusque saute de vent, était venu percuter sa cheville alors qu’il s’avançait sur le perron de la villa. Le projectile de plumes l’avait frappé de plein fouet. Mou, tiède. Constellant de duvet le bas du pantalon et le cuir ciré des chaussures. Georges, à ce contact, s’était senti gagné par un étrange malaise. Après il avait remarqué que l’animal malade traînait une aile pendante, visiblement déboîtée, et semblait avoir le plus grand mal à contrôler sa trajectoire. Mais il avait conservé sur sa peau la chaleur de l’impact avec sa mollesse suspecte de poire blette. C’était comme si une tumeur volante était venue subitement meurtrir sa chair, la marbrant d’un hématome analogue à ces marques d’infamie jadis imprimées au fer rouge sur l’épaule des condamnés. Il s’en était trouvé inexplicablement souillé, porteur d’un signe indélébile.

En fait, lorsqu’il eut plus tard le loisir d’y réfléchir, il comprit que c’est à ce moment, et à ce moment précis, que tout avait commencé… »

Extrait de : S. Brussolo. « Le nuisible. »

Le murmure des loups par Serge Brussolo

Fiche de Le murmure des loups

Titre : Le murmure des loups
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le murmure des loups

« Daniel avançait dans la poussière jaune qui maculait le bas de son pantalon bleu marine comme une étrange farine exotique. Le ruban goudronné de la route filait en droite ligne au milieu d’un paysage affreusement plat, et seulement coupé çà et là par la protubérance grise d’une casemate aux allures de bunker.
Il était tard, et la lumière avare du crépuscule tombait sur la campagne pour se changer, au ras du sol, en une sorte de brume stagnante affreusement humide. La moindre déclivité du terrain était emplie de ce coton sale que le vent semblait avoir le plus grand mal à éparpiller.
De temps à autre une voiture passait en rugissant, creusant un trou dans la muraille élastique de l’air, et Daniel se sentait repoussé sur le bas-côté, giflé par ce qui semblait être l’onde de choc d’une explosion invisible. À présent il marchait en crispant les omoplates, appréhendant le moment où surgirait un nouveau véhicule lancé à pleine vitesse. Empaqueté dans son vieil imperméable, il se faisait l’effet d’une cible alléchante pour automobiliste fou. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le Murmure des loups. »

Le masque d’argile par Serge Brussolo

Fiche de Le masque d’argile

Titre : Le masque d’argile
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2008
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le masque d’argile

« Dans les ruines de Pompéi, on pouvait encore contempler, au début du siècle dernier, une étrange peinture presque effacée. Les guides évitaient de la montrer aux touristes car, pour la voir, il fallait accepter de remonter à quatre pattes le long d’un couloir à demi effondré. Là, au creux d’une cubicula jadis occupée par une prostituée aux cheveux teints en rouge, un obscur artiste s’est appliqué, en des temps anciens, à dessiner avec un grand luxe de détails un paysage désertique où se déplace une sorte de monstre fabuleux sur lequel il convient de s’attarder.

La fresque, peinte à la cire, représente une scène curieuse, sur le sens de laquelle les spécialistes de l’Antiquité gréco-latine se sont perdus en conjectures. On peut la décrire succinctement comme suit : une silhouette monstrueuse court entre les dunes aplaties, à la lisière d’un désert. À contre-jour, dans la lumière rouge du soleil mourant, on a l’impression de voir se dandiner un géant à quatre bras, et dont la poitrine supporterait de pesantes mamelles malmenées par le rythme de la course. L’être mesure six coudées de haut, et chacun de ses pas laisse une empreinte profonde dans le sable. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le Masque d’argile. »

Le chien de minuit par Serge Brussolo

Fiche de Le chien de minuit

Titre : Le chien de minuit
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1994
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le chien de minuit

« Il se nommait Jedediah Wayne Paulson, mais depuis dix ans il se faisait appeler Bambata N’Koula Bassaï, parce qu’on lui avait dit qu’en dialecte (lequel ?) cela signifiait Le guerrier de la nuit. Il était noir, il avait vingt-trois ans, ce qui était déjà vieux pour un enfant des rues et des slums.

Pour l’heure ses mains tremblaient et il n’avait pas plus de force qu’un enfant. Au cours des dernières minutes, il avait bel et bien cru qu’il allait lâcher prise, tout près du but. Il s’était injurié mentalement, espérant que la colère infuserait dans ses veines quelques gouttes d’adrénaline supplémentaires, juste de quoi lui permettre d’atteindre le sommet du mur de brique. Des images effrayantes avaient commencé à déferler dans sa tête, et ses sensations s’étaient bizarrement amplifiées, comme chaque fois qu’il prenait de la dope. Soudain, il s’était vu, minuscule araignée humaine accrochée en pleine nuit sur la façade d’un brownstone de quarante étages et grimpant à mains nues, sans le secours d’aucune corde. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le chien de minuit. »

La route obscure par Serge Brussolo

Fiche de La route obscure

Titre : La route obscure
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Le livre de poche

Première page de La route obscure

« Parfois, l’employé songeait que la muraille des consignes automatiques, avec ses alignements de petites portes carrées, toutes identiques, avait quelque chose de ces cimetières verticaux en usage dans certains pays. Un jour, en vacances, il avait visité un de ces funérariums où l’on rangeait les cercueils les uns au-dessus des autres, comme des caisses dans un entrepôt. Ça lui avait fait bizarre. Les morts avaient beau être chacun chez soi, et chaque niche fermée par une belle dalle de marbre, on ne pouvait s’empêcher de penser qu’on les avait stockés telles des marchandises en attente, et qu’un gros camion allait venir prendre d’une minute à l’autre pour les emmener vers un drôle de supermarché.

À cause de ce souvenir l’employé éprouvait toujours un pincement désagréable lorsqu’il longeait les consignes automatiques. Les portes, les portes avec leur numéro… Ça faisait penser également à des tiroirs de morgue. En plus petit bien sûr. Des petits tiroirs réfrigérés pour de petits cadavres. Des cadavres de nains ? Ou d’enfants ? Non, les enfants morts c’était une idée trop déprimante, il préférait encore les nains. Les nains, c’est jamais très beau, alors tant qu’à faire… »

Extrait de : S. Brussolo. « La Route obscure. »

La princesse noire de Serge Brussolo

Fiche de La princesse noire

Titre : La princesse noire
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2004
Editeur : Le livre de poche

Première page de La princesse noire

« Le loup a rompu sa chaîne. Il est là, qui court, silhouette géante à l’horizon du monde. Il se hâte pour un rendez-vous de mort fixé de toute éternité. Dans un instant il ouvrira la gueule pour dévorer la lune et le soleil. Alors, la lumière s’éteindra dans le ciel, et la nuit tombera sur Asgard, le château des dieux, ainsi que sur le Midgard, la terre du milieu, là où demeurent les humains…

Le loup a rompu sa chaîne. De tous les coins de l’horizon des guerriers colossaux se lèvent et rassemblent pour l’ultime bataille, le chaos final. Même le serpent géant qui fait le tour de la terre s’est redressé. Le venin coule de sa gueule sans discontinuer, empoisonnant les campagnes.

C’est le dernier combat des divinités. Jetées les unes contre les autres, elles périront l’épée à la main, et toute vie s’éteindra, et le vent ne soufflera plus que des bourrasques de cendre grise.

Fenrir le loup a rompu sa chaîne. Il va dévorer la lune et le soleil. L’âge des ténèbres s’installera sur le champ de bataille des dieux morts. Ce sera l’obscurité des temps nouveaux voués à la désespérance. »

Extrait de : S. Brussolo. « La princesse noire. »

La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond – intégrale par Serge Brussolo

Fiche de La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond

Titre : La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Le livre de poche

Première page de La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond

« D’abord il y a la fissure qui s’ouvre dans le plafond de la station. Cric-crac-criiic-criiic… Personne ne l’entend, bien sûr, avec le vacarme des rames. À peine un couinement de souris à qui l’on marche sur la queue. Et puis la voûte est si haute. En outre, qui, dans le métro, aurait l’idée de lever la tête pour regarder ce qui se passe là-haut ? Qui, à part un clochard, peut-être, allongé sur le quai. Mais qui l’écouterait s’il poussait, tout à coup, un cri d’alarme ?

La fissure progresse. Les vibrations se propageant dans les parois du tunnel l’y aident. Chaque nouvelle rame y va de son coup de pouce. Criiiic-criiic.

Sur les quais, c’est la foule ; la bataille sans cesse recommencée de la sortie des bureaux. Les wagons pris d’assaut, les corps en sueur, les odeurs d’aisselles moites, le slip qui vous rentre dans la raie, les chaussettes visqueuses au fond des godasses. Dans un moment tout ce beau monde recevra la plus belle douche de sa vie. La dernière, également. »

Extrait de : S. Brussolo. « La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond – intégrale. »