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La moisson d’hiver par Serge Brussolo

Fiche de La moisson d’hiver
Titre : La moisson d’hiver
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1994
Editeur : Gallimard
Première page de La moisson d’hiver
« Il y avait un garçon dans le dortoir des petits, qui ne cessait d’éternuer. Ses explosions nasales vous réveillaient en pleine nuit comme des coups de feu. La maîtresse de dessin, Mlle Maupin, disait qu’il était allergique au poil de lapin dont on avait bourré son gilet d’hiver. Au pensionnat, tout le monde portait un gilet d’hiver, même pour dormir, car il n’y avait plus ni bois ni charbon à enfourner dans les Mirus ou les salamandres. Désormais, pendant les cours de travail manuel, on fabriquait des trucs qu’on aurait jadis confiés aux filles. Les garçons, toutes classes confondues, s’installaient autour de la grande table, au centre de la salle, et découpaient des morceaux d’étoffe pour se confectionner des paletots qu’on portait sous les blouses grises tachées d’encre. Julien avait rapidement attrapé le tour de main. Entre deux épaisseurs de tissu, il glissait des feuilles de papier journal. Ceux qui avaient de la famille à la campagne, se faisaient expédier des plumes, du duvet, des peaux de lapin. »
Extrait de : S. Brussolo. « La moisson d’hiver. »
La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond – intégrale par Serge Brussolo

Fiche de La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond
Titre : La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Le livre de poche
Première page de La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond
« D’abord il y a la fissure qui s’ouvre dans le plafond de la station. Cric-crac-criiic-criiic… Personne ne l’entend, bien sûr, avec le vacarme des rames. À peine un couinement de souris à qui l’on marche sur la queue. Et puis la voûte est si haute. En outre, qui, dans le métro, aurait l’idée de lever la tête pour regarder ce qui se passe là-haut ? Qui, à part un clochard, peut-être, allongé sur le quai. Mais qui l’écouterait s’il poussait, tout à coup, un cri d’alarme ?
La fissure progresse. Les vibrations se propageant dans les parois du tunnel l’y aident. Chaque nouvelle rame y va de son coup de pouce. Criiiic-criiic.
Sur les quais, c’est la foule ; la bataille sans cesse recommencée de la sortie des bureaux. Les wagons pris d’assaut, les corps en sueur, les odeurs d’aisselles moites, le slip qui vous rentre dans la raie, les chaussettes visqueuses au fond des godasses. Dans un moment tout ce beau monde recevra la plus belle douche de sa vie. La dernière, également. »
Extrait de : S. Brussolo. « La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond – intégrale. »
La maison des murmures par Serge Brussolo

Fiche de La maison des murmures
Titre : La maison des murmures
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2005
Editeur : Plon
Première page de La maison des murmures
« Les flammes encerclent le lit. Sarah les voit grandir, se rapprocher. Elle les entend crépiter avec plus d’ardeur, pourtant elle ne parvient pas à bouger ! Elle voudrait se redresser, bondir vers la porte pour échapper à l’incendie, mais si son esprit est parfaitement éveillé, son corps, lui, a décidé de continuer à dormir. Elle a beau lui crier des ordres véhéments, rien n’y fait.
Dans l’appartement, la chaleur est atroce, les rideaux ont disparu dans une bouffée d’étincelles, les tableaux se sont racornis comme des tranches de bacon oubliées dans la poêle à frire.
Les flammes ont faim, à présent, elles vont manger le lit… et Sarah.
La jeune femme se prend à haïr ce corps qui fait la sourde oreille, ce corps paresseux abîmé avec délice au plus profond du sommeil ; pour un peu – si elle n’avait pas peur d’avoir mal –, elle l’abandonnerait aux flammes. Hélas, elle sait qu’elle en souffrirait, terriblement, et elle doit renoncer à cette petite vengeance qui lui apporterait un soulagement mesquin. »
Extrait de : S. Brussolo. « La maison des murmures. »
La main froide par Serge Brussolo

Fiche de La main froide
Titre : La main froide
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1995
Editeur : Le livre de poche
Première page de La main froide
« Le chien sentit la mort avant tout le monde. Mais c’était son travail, et il était doué pour ça.
Son maître l’appelait Dust ou Dusty, parce qu’il avait le pelage de la même couleur que la poussière du désert. C’était un nom comme un autre et le chien s’en fichait ; un nom inutile, du reste, car il devinait que l’homme allait l’appeler trois secondes avant que celui-ci n’ouvre la bouche. Les humains sont terriblement prévisibles.
En ce qui concernait Dust, on le prenait parfois pour un coyote. Un gros coyote de soixante-cinq kilos. Le chien s’en moquait. Il n’aimait pas qu’on le touche, l’odeur des hommes le gênait, il ne tolérait que celle de son maître. Celle des femmes, des enfants, l’incommodait plus encore. Les gosses lui donnaient envie de mordre. Ils étaient trop petits, toujours à se promener sous son nez comme pour le narguer. Ils ressemblaient à des lapins ou à des gerboises. Leur chair devait avoir un goût de lait, leurs os étaient probablement mous, sans aucune tenue sous la dent. Il y avait en eux quelque chose de « faible » qui appelait la morsure. Une sorte de provocation. »
Extrait de : S. Brussolo. « La main froide. »
La fille de la nuit par Serge Brussolo

Fiche de La fille de la nuit
Titre : La fille de la nuit
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1996
Editeur : Le livre de poche
Première page de La fille de la nuit
« Certaines personnes ont un trou de mémoire… un trou dans leur emploi du temps… elle, elle avait tout cela à la fois puisqu’elle avait un trou dans la tête.
Un beau trou, du diamètre d’une pièce de cinq cents. Ça ne paraît pas beaucoup une pièce de cinq cents, mais il est des circonstances où l’on découvre que c’est énorme. Un gouffre. Un abîme.
Depuis plusieurs minutes déjà elle s’étonnait d’être encore en vie. Tout avait commencé avec cette toile d’araignée apparue au beau milieu du pare-brise. Une toile gigantesque qui s’était matérialisée en une fraction de seconde, lui bouchant tout l’horizon et la plongeant dans la stupeur. Il lui avait fallu un demi-siècle avant de comprendre qu’il s’agissait d’un réseau de fêlures dû à la pénétration d’un projectile à grande vitesse visant son front. D’abord elle s’était réjouie : si elle pouvait contempler le trou ouvert par la balle c’est que celle-ci l’avait manquée, n’est-ce pas ? Et puis elle avait commencé à éprouver une sensation bizarre du côté du cerveau. Un peu comme si elle avait un bocal à poissons rouges au creux de la boîte crânienne. Quelque chose qui faisait « floc-floc » entre ses oreilles. Une masse liquide instable habitée par des bêtes affolées donnant des coups de nageoire en tous sens. »
Extrait de : S. Brussolo. « La fille de la nuit. »
La fenêtre jaune par Serge Brussolo

Fiche de La fenêtre jaune
Titre : La fenêtre jaune
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2007
Editeur : Le livre de poche
Première page de La fenêtre jaune
« L’hélicoptère survole la mesa. Un désert d’argile desséchée, que le souffle du rotor caresse en soulevant un nuage de poussière qui crépite sur le fuselage. Cassie songe qu’elle n’aimerait pas être happée par un tel tourbillon. Quand cela se produit, les grains vous décapent la peau avec l’efficacité d’un tampon à récurer ! Elle coule un regard en biais vers le pilote. Il se nomme William (Bill) Plume Rouge. C’est un Shoshone du bureau des affaires indiennes. Massif, la peau recuite par le soleil, il a les cheveux longs, gris, tressés en nattes qui lui battent les omoplates. Cassie ne sait pas ce qu’il pense d’elle, la petite blanche à la chevelure rousse, à la peau laiteuse criblée d’éphélides si peu à sa place dans ce paysage surdimensionné. Il n’a pas ouvert la bouche depuis le décollage, se concentrant sur les courants aériens qui bouleversent l’espace dès qu’on prend de
l’altitude.
Le désert court jusqu’à la ligne d’horizon. Les pitons rocheux se dressent à la façon des épieux plantés au fond d’un piège à ours. Ils ont tous la même forme conique. Des pains de sucre de granit. »
Extrait de : S. Brussolo. « La fenêtre jaune. »
La colère des ténèbres par Serge Brussolo

Fiche de La colère des ténèbres
Titre : La colère des ténèbres
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir
Première page de La colère des ténèbres
« L’autocar était constellé de graffiti. A l’intérieur comme à l’extérieur. David était fasciné par ces serpentins goudronneux dont les entrelacs avaient fini par recouvrir totalement la peinture d’origine. Crayons-feutre et pulvérisateurs s’étaient relayés pour tisser une jungle aux lianes cursives. Cela se nouait en boucles foisonnantes, tels ces rubans qu’on fait mousser au sommet des paquets-cadeaux en fleurs bruissantes et fragiles. Les inscriptions se chevauchaient, mille-feuille alphabétique que l’entassement rendait illisible. Le jeune homme laissait courir son regard dans le dédale des invectives, des imprécations. Mais il y avait surtout des noms et des dates agrémentés de signatures, et l’on pensait immédiatement à ces hiéroglyphes qu’on trace rituellement sur les plâtres des skieurs malchanceux au retour des sports d’hiver.
Oui, l’autobus avait été crayonné comme par une horde d’enfants armés de craies de couleur et lâchés dans un appartement aux murs fraîchement blanchis. David se tenait droit sur son siège, le dos décollé de la banquette afin d’encaisser un minimum de secousses. Le véhicule hurlait et grinçait dans les virages. On le sentait proche de la dislocation, son intégrité corporelle ne dépendant plus que du bon vouloir d’un essaim de boulons fatigués. »
Extrait de : S. Brussolo. « La colère des ténèbres. »
La chambre indienne par Serge Brussolo

Fiche de La chambre indienne
Titre : La chambre indienne
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2000
Editeur : Le livre de poche
Première page de La chambre indienne
« Un après-midi de désœuvrement, dans le capharnaüm de la chambre qu’elle partageait avec Jennifer Podowsky, sa coturne, à la résidence universitaire de l’UCLA, Sarah Devon s’amusa à établir une liste des catastrophes qui ne manqueraient pas de les menacer toutes deux dans les années à venir. La scène se déroulait dans le dorm des freshgirls, vide à cette heure de la journée car la plupart des étudiantes de première année avaient émigré sur le campus en raison de la chaleur étouffante. Un silence inhabituel pesait sur les lieux ; un silence qui amena instinctivement les deux jeunes filles à chuchoter. Par la suite, Sarah devait souvent se remémorer cette absence de bruit, les échos bizarrement sonores de leurs murmures au long des corridors. Il y avait eu là comme une mise en scène mélodramatique du destin, un avertissement analogue au silence brutal des forêts, lorsque les oiseaux se taisent dans la minute précédant l’attaque d’un prédateur. »
Extrait de : S. Brussolo. « La chambre indienne. »
L’oiseau des tempêtes par Serge Brussolo
Fiche de L’oiseau des tempêtes
Titre : L’oiseau des tempêtes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2016
Editeur : I2N
Première page de L’oiseau des tempêtes
« Artus de Bregannog contemple le navire encastré dans la fosse de la cale sèche. C’est davantage une épave qu’un trois-mâts ; une coque aux bordés disjoints, rongés en maints endroits par le taret. La quille rougeâtre a l’air de souffrir d’hémorragie, comme si elle abritait une blessure sournoise.
Le baron s’ébroue. Il a horreur de s’abandonner aux images saugrenues. D’ordinaire il tient la bride courte à son imagination. Il croit discerner dans toute ébauche d’emportement les prémices de la folie rampante dont il souffre depuis son retour des Amériques. Prestement, il tire un mouchoir de dentelle du revers de sa manche et s’en tamponne le front.
S’apercevant que Malotier, le contremaître du chantier naval, l’observe, il s’empresse de grogner :
— Foutues cuves, je ne supporte plus cette chaleur moite. Elle me rappelle trop le climat de ce pays de sauvages !
Dans l’espoir d’appuyer ses dires, il fait un geste en direction des énormes chaudrons où les ouvriers s’emploient à courber dans l’eau bouillante les planches destinées à épouser les rotondités de la coque. »
Extrait de : S. Brussolo. « L’Oiseau des tempêtes. »
