Auteur/autrice : CH91

 

Les sentinelles d’Almoha par Serge Brussolo

Fiche de Les sentinelles d’Almoha

Titre : Les sentinelles d’Almoha
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1981
Editeur : Fernand Nathan

Première page de Les sentinelles d’Almoha

« C’était comme une mer de lave solidifiée avec des vagues figées, sculptées dans une croûte sombre par endroits plus dure que le ciment. L’été, les enfants couraient sur les crêtes effritées des lames immobiles comme sur les tuiles d’un toit gigantesque. Était-ce une plaine? Était-ce la mer ? L’hiver, la pluie minait la croûte terreuse et une boue fluide jaillissait d’entre les craquelures pour former des mares et des lacs ou il ne faisait pas bon s’aventurer. Au sud, l’œil pouvait courir sur ce désert jusqu’à la ligne d’horizon sans rencontrer d’obstacle ; au nord par contre, le regard venait buter sur un mur de brouillard compact de gaz marécageux, courant à l’infini comme une titanesque muraille chinoise qui semblait marquer le bout du monde.
Entre l’horizon et la brume était la ville.
La proue de fer de la barque fendit le sommet de la vague durcie et Nath sentit les éclaboussures de boue ruisseler sur son visage. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les sentinelles d’Almoha. »

Les ombres du jardin par Serge Brussolo

Fiche de Les ombres du jardin

Titre : Les ombres du jardin
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1996
Editeur : Gallimard

Première page de Les ombres du jardin

« C’était le temps du café Mokarex avec ses figurines grises ou dorées, cachées dans chaque paquet au tréfonds des grains odorants. De drôles de petits bonshommes plantés sur des socles légendés, que les gosses « déterraient » fiévreusement, et qui formèrent la série « Révolution française », puis la collection « Guerre de 14 », puis…
C’était le temps des premiers yaourts (une invention sans avenir, disaient les crémiers), le temps où presque tous les films étaient en noir et blanc. Eddie Constantine – Lemmy, pour les dames – y balançait des uppercuts sans jamais perdre ni son chapeau ni son sourire de requin sympathique. Angélique, marquise des Anges paraissait en feuilleton dans France-Soir, parcourant le monde à la recherche de son grand boiteux du Languedoc. Les premiers stylos à bille venaient à peine de faire leur apparition qu’ils se retrouvaient déjà proscrits par l’Éducation nationale parce qu’on leur prêtait le redoutable pouvoir de déformer l’écriture et d’empoisonner les élèves qui en suçaient l’encre réputée vénéneuse. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les ombres du jardin. »

Les mangeurs de murailles par Serge Brussolo

Fiche de Les mangeurs de murailles

Titre : Les mangeurs de murailles
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Fleuve noir

Première page de Les mangeurs de murailles

« C’était comme un champ de bataille à la tombée du jour. Une plaine de corps enchevêtrés, mêlés en un inextricable fouillis de bras, de têtes et de jambes. Parfois, au milieu de ce tapis de membres brisés, une main se mettait à pianoter, une bouche à former des mots sans suite. Mais ni David ni le chef éboueur n’y prenaient garde.

La cave avait les dimensions d’une petite ville. C’était un univers de béton, avec un ciel de béton, un horizon de béton…

— Avec de bonnes jambes, il faut deux jours de marche pour atteindre le bout de la salle ! avait coutume de ricaner Waldo le chef éboueur. Et presque une semaine pour en faire le tour ; une sacrée excursion, pas vrai, petit ?

Généralement, David répondait par un grognement inintelligible. La géographie de la soute d’évacuation avait toujours éveillé en lui une vague angoisse.

— J’espère que tu n’es pas claustrophobe, mon gars ! s’était esclaffé le gros Waldo lorsque le garçon avait débarqué pour la première fois de l’ascenseur de liaison. Quand on travaille dans un bloc de nettoyage, pas question de se payer des nostalgies de ciel bleu ! »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Mangeurs de murailles. »

Les lutteurs immobiles par Serge Brussolo

Fiche de Les lutteurs immobiles

Titre : Les lutteurs immobiles
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1983
Editeur : Fleuve noir

Première page de Les lutteurs immobiles

«  PLUS JAMAIS ÇA ! » proclamait l’affiche.
Les lettres rutilantes occupaient toute la base du panneau publicitaire surplombant la cohue des voitures.
« Plus jamais ça ! »…
David pencha la tête, essayant de distinguer la suite des inscriptions par la vitre latérale du taxi. La photo géante – quinze mètres sur dix – représentait un paysage de décharge publique. Une montagne d’objets échoués au centre d’un terrain vague, et qui avaient fini par s’agglutiner les uns aux autres pour prendre l’aspect d’une petite colline, d’un cratère aux flancs bosselés où se côtoyaient pêle-mêle jouets et instruments utilitaires de toute provenance. Un texte en capitales jaunes avait été surimprimé à cette vision d’abandon, il disait :
« De cette décharge ont été retirés INTACTS :
— 64 tasses à café, 150 couteaux, 28 plats en matière plastique colorée, 133 casseroles, 37 marmites, 85 poupées dormeuses, 15 ours en peluche lavable, 128 voitures miniatures, 22 ballons, 3 bicyclettes !
Tous ces objets, quoique défraîchis, étaient parfaitement aptes à subir encore de longues années d’utilisation intensive !
Halte au gâchis ! SPO VEILLE !
 »

Extrait de : S. Brussolo. « Les lutteurs immobiles. »

Les louvetiers du roi par Serge Brussolo

Fiche de Les louvetiers du roi

Titre : Les louvetiers du roi
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2010
Editeur : Plon

Première page de Les louvetiers du roi

« C’était un beau jour pour mourir, ainsi en avait décidé le baron Artus de Bregannog – ancien capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires à cheval de la Garde du Roy – en se levant aux premières lueurs de l’aube, comme il en avait l’habitude depuis quarante ans.

Il serra les dents pour étouffer ses gémissements lorsqu’il s’extirpa du lit. Le froid hivernal réveillait ses vieilles blessures et lui verrouillait les articulations. L’âge lui faisait payer l’humidité des tranchées, les nuits passées sous la tente ou dans l’herbe détrempée, roulé dans une couverture de cheval, l’épée à portée de main. Il clopina jusqu’à la cheminée mais renonça à sonner Goblon, son serviteur, pour qu’il allumât une flambée. À quoi bon ? Et puis Goblon était encore plus âgé que son maître ; il n’arrivait plus à grimper les escaliers qu’en geignant à chaque marche.

« Nous avons fait notre temps », songea amèrement le baron en caressant à rebrousse-poil le crin gris hérissant ses joues. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Louvetiers du Roi. »

Les geôliers par Serge Brussolo

Fiche de Les geôliers

Titre : Les geôliers
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2017
Editeur : Gallimard

Première page de Les geôliers

« Humphrey Mallory court de toute la force de ses maigres jambes. Le souffle va bientôt lui manquer, son cœur frappe ses côtes à un rythme de plus en plus précipité. L’ironie serait qu’il succombe à une crise cardiaque alors qu’il est justement en train de s’échapper de l’enfer, mais on a vu des choses plus surprenantes.
Il n’a jamais été aussi terrifié. Jusqu’à ces derniers mois il menait une vie monotone et bien réglée d’historien aimant à se perdre dans le labyrinthe des grimoires et des documents poussiéreux. Jamais il ne se serait douté que…
Il doit s’arrêter, à bout de souffle. Les mains en appui sur les genoux, il vomit de la bile à jets parcimonieux et douloureux. Il n’a aucune intention de vérifier, mais il est à peu près certain d’avoir pissé dans son caleçon. Malgré Harvard, en dépit de tous ses diplômes, il se sent dans la peau d’un très jeune enfant perdu au cœur d’un bois hanté par les ogres. Le dernier jet de bile expulsé, il remarque qu’il a fui son domicile en enfilant des chaussettes dépareillées. Cette constatation lui arrache un rire stupide, à la limite de l’hystérie. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Geôliers. »

Les emmurés par Serge Brussolo

Fiche de Les emmurés

Titre : Les emmurés
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Le livre de poche

Première page de Les emmurés

« Elle s’appelait Jeanne, elle avait trente ans, elle portait un tailleur coûteux, des escarpins ruineux, un sac qui faisait saliver les femmes de cadres moyens, et pourtant elle était à la rue.

« Je suis une clocharde », pensa-t-elle en épiant son image dans la vitrine d’une boutique. C’était presque ça. Une clocharde de luxe. Une clocharde nantie d’un bel appartement où il n’était pas question, pourtant, qu’elle remette les pieds. Elle était à la rue. En transit. Interdite de séjour chez elle comme à son bureau. Elle n’avait plus le choix de sa destination. Ce soir, elle coucherait en enfer ou dans la salle d’attente d’une gare de grandes lignes. Mais non, c’était faux. Elle n’avait même pas ce recours, sa place était déjà réservée au purgatoire. Un abonnement d’un mois.

— Un logement de six pièces, lui avait précisé Georges son rédacteur en chef. Six pièces à la maison Malestrazza. Petite veinarde. Une turne qui n’a pas été habitée depuis quinze ans. Tu imagines ? »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Emmurés. »

Les démoniaques par Serge Brussolo

Fiche de Les démoniaques

Titre : Les démoniaques
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1991
Editeur : Plon

Première page de Les démoniaques

« Au milieu du XIXe siècle, une fois les derniers champs de bataille de l’Empire refroidis, Byron, le poète sulfureux, mort couvert de sangsues quelque part en Grèce, le roman gothique moribond, une jeunesse se réveilla tout à coup, frustrée de ses rêves de gloire et de ses combats.
Alors se déchaînèrent les excès du Romantisme noir. Des jeunes gens barbus et chevelus, arborant des gilets rouges, se rassemblèrent pour boire dans des crânes en récitant des poèmes lugubres et moyenâgeux. Troubadours efflanqués, grotesques, ils affrontèrent les austères Classiques dans la salle empuantie où l’on jouait Hernani et donnèrent naissance à une véritable révolution littéraire.
C’est dans ce climat qu’apparut un couple étrange : lui, lord en exil, roué, vicieux, grand amateur de Sade, passionné d’occultisme et vivant de commerces inavouables. Elle, jeune fille de province, dupée, pervertie contre sa volonté ; mère involontaire d’un enfant aux pouvoirs fabuleux…
Durant plusieurs années ce couple scandaleux défraya la chronique secrète du boulevard Saint-Germain. Dans les boudoirs, dans les ruelles, on les désigna bientôt d’un surnom toujours chuchoté avec crainte :
 
Les Démoniaques. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Démoniaques. »

Les cavaliers de la pyramide par Serge Brussolo

Fiche de Les cavaliers de la pyramide

Titre : Les cavaliers de la pyramide
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2012
Editeur : Le livre de poche

Première page de Les cavaliers de la pyramide

« — Tu vas mourir, prophétisa le Bédouin. Comme tous les autres. Tu n’y arriveras pas. Personne n’y arrive. Jamais.
Il se nommait Akaris Iz’ Nahal et mangeait, avec les doigts, des lentilles à la graisse d’antilope.

Antonus Crassus Samsala se contenta d’étirer ses lèvres minces en une parodie de sourire. Même ici, perdu au cœur du désert, il s’appliquait à conserver une mise romaine : toge blanche et crâne rasé. En quelques mois l’Égypte avait desséché son corps, creusé ses joues, plaqué sa chair sur les muscles et les os. Aujourd’hui, il paraissait plus vieux que ses quarante années d’existence. Il avait derrière lui un passé tumultueux d’organisateur de jeux. Il avait côtoyé, loué et vendu des gladiateurs pendant quinze ans… Un jour, il en avait eu assez ; cédant son écurie à un concurrent, il s’était embarqué pour l’Égypte, pour l’aventure… »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Cavaliers de la pyramide. »

Les bêtes enracinées par Serge Brussolo

Fiche de Les bêtes enracinées

Titre : Les bêtes enracinées
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir

Première page de Les bêtes enracinées

« La masse de la bête était telle qu’on ne pouvait se départir de l’impression qu’elle aurait pu avaler une ou deux montagnes en guise de repas, et se coucher là pour les digérer, se vautrant au milieu de la plaine comme un reptile monstrueux dont la panse dilatée masque les rayons du soleil couchant.

Souvent Jamin crispait les poings et fermait les yeux, attendant avec angoisse le moment où l’animal se mettrait brusquement à errer sur la lande, broutant à grands coups de mâchoires cornées des bribes de relief, engloutissant une colline, une crête, mâchonnant distraitement une dune ou décapitant un sommet enneigé d’un lent va-et-vient des maxillaires, mais ce n’était qu’un fantasme, la bête ne pouvait pas bouger.

La bête ne DEVAIT pas bouger…

D’un mouvement de nuque nerveux il rejeta ses longs cheveux noirs en arrière. Il avait les mains un peu moites. Le soleil baissait à l’horizon, bientôt l’ombre de l’animal s’étirerait sur le sol, recouvrant la ville. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les bêtes enracinées. »