Auteur/autrice : CH91

 

Un enfant de dieu par Cormac McCarthy

Fiche de Un enfant de dieu

Titre : Un enfant de dieu
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 1973
Traduction : G. Belleteste
Editeur : Actes Sud

Première page de Un enfant de dieu

« Ils arrivèrent comme une caravane de forains à travers les basses terres envahies de laîches et franchirent la colline dans le soleil du matin, le camion bringuebalant et plongeant dans les ornières, les musiciens en équilibre instable sur des chaises dans la caisse, en train d’accorder leurs instruments ; le gros type avec sa guitare souriait et gesticulait en direction des autres dans la voiture derrière, se penchant pour donner la note au violoneux qui tournait une clef de son crincrin, l’oreille tendue, le visage plissé. Ils passèrent sous les pommiers en fleur, le long d’une mangeoire en rondins colmatée de boue orange, traversèrent un ruisseau à gué pour arriver en vue d’une vieille masure à essentes, ombre bleue sous la paroi montagneuse. Au-delà se dressait une grange. Un des hommes à l’arrière du camion donna un coup de poing sonore sur le toit de la cabine et le véhicule s’immobilisa. Des voitures et des camions arrivaient à travers les herbes folles dans la cour, il y avait des gens à pied. »

Extrait de : C. McCarthy. « Un Enfant de Dieu. »

Suttree par Cormac McCarthy

Fiche de Suttree

Titre : Suttree
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 1979
Traduction : G. Belleteste, I. Reinharez
Editeur : Actes Sud

Première page de Suttree

« Cher ami, maintenant qu’aux heures poudreuses et sans horloge de la ville les rues s’étirent sombres et fumantes dans le sillage des arroseuses, et maintenant que les ivrognes et les sans-logis ont échoué à l’abri des murs dans des ruelles ou des terrains vagues, que les chats vont étiques et les épaules saillantes dans les sinistres environs, en ces couloirs de brique pavés ou laqués de suie où les ombres des fils électriques muent en harpe gothique les portes des caves, nul être ne marchera hormis toi.
D’antiques murs de pierre, que les intempéries n’ont pas fouaillés, logeaient dans leurs strates des os fossiles, des scarabées de calcaire froissés au fond de cette mer intérieure disparue. Des arbres frêles et noirs de l’autre côté de ces grilles là-bas où les morts ont leur métropole en miniature. Étrange architecture de marbre, stèle et obélisque et croix et petites dalles usées par la pluie où les noms s’estompent avec le temps. »

Extrait de : C. McCarthy. « Suttree. »

Stella Maris par Cormac McCarthy

Fiche de Stella Maris

Titre : Stella Maris
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 2022
Traduction : P. Guivarch
Editeur : Editions de l’Olivier

Première page de Stella Maris

« Bonjour. Je suis le docteur Cohen.
Vous n’êtes pas le docteur Cohen auquel je m’attendais.
Désolé. Vous pensez probablement au docteur Robert Cohen.
Oui. J’ai l’impression qu’on ne manque pas de docteur Cohen.
Sans doute pas. Comment allez-vous ? Vous allez bien ?
Est-ce que je vais bien.
Oui.
Je suis chez les dingues.
Bon. À part ça, disons.
Vous faites ça depuis combien de temps ?
Environ quatorze ans.
Vous allez enregistrer.
Il me semble que c’est ce qui avait été convenu. Ça vous va ?
Oui, je pense. À l’époque, je croyais que vous étiez quelqu’un d’autre.
Ça ne vous va pas.
Si. C’est bon. Encore que, je précise que je ne me suis engagée qu’à bavarder. Pas à suivre une quelconque thérapie. »

Extrait de : C. McCarthy. « Stella Maris. »

Méridien de sang par Cormac McCarthy

Fiche de Méridien de sang

Titre : Méridien de sang
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 1985
Traduction : F. Hirsch
Editeur : Points

Première page de Méridien de sang

« Voici l’enfant. Il est pâle et maigre, sa chemise de toile est mince et en lambeaux. Il tisonne le feu près de la souillarde. Dehors s’étendent des terres sombres retournées piquées de lambeaux de neige et plus sombres au loin des bois où s’abritent encore les derniers loups. Sa famille ce sont des tâcherons, fendeurs de bois et puiseurs d’eau, mais en vérité son père a été maître d’école. Il ne dessoûle jamais, il cite des poètes dont les noms sont maintenant oubliés. Le petit est accroupi devant le feu et l’observe.

L’année de ta naissance. Trente-trois. On les appelait les Léonides. Mon Dieu toutes ces étoiles qui tombaient. Je cherchais du noir, des trous dans les nuées. La Grande Ourse sombrait.

La mère morte depuis quatorze ans a nourri dans son sein la créature qui allait l’emporter. Jamais le père ne prononce son nom, l’enfant ne le connaît pas. Il a en ce monde une sœur qu’il ne reverra pas. Il observe, pâle et pas lavé. Il ne sait ni lire ni écrire et déjà couve en lui un appétit de violence aveugle. Toute l’histoire présente en ce visage, l’enfant père de l’homme. »

Extrait de : C McCarthy. « Méridien de sang. »

Le passager par Cormac McCarthy

Fiche de Le passager

Titre : Le passager
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 2022
Traduction : S. Chauvin
Editeur : Editions de l’Olivier

Première page de Le passager

« Il avait un peu neigé dans la nuit et ses cheveux gelés étaient d’or et de cristal et ses yeux glacés et durs comme pierre. Une de ses bottes jaunes avait glissé et se dressait dans la neige en dessous d’elle. Son manteau se dessinait saupoudré de neige là où elle l’avait abandonné et elle ne portait plus qu’une robe blanche et elle pendait parmi les arbres de l’hiver, poteaux nus et gris, la tête inclinée et les paumes légèrement ouvertes comme ces statues œcuméniques qui réclament par leur attitude qu’on prenne en compte leur histoire. Qu’on prenne en compte les fondations du monde qui puise son essence dans le chagrin de ses créatures. Le chasseur s’agenouilla et ficha son fusil bien droit dans la neige et retira ses gants et les laissa tomber au sol et joignit les mains l’une sur l’autre. Il se dit qu’il devrait prier mais il n’avait pas de prière pour une chose pareille. Il inclina la tête. Tour d’Ivoire, dit-il. Maison d’Or. Longtemps il resta à genoux. »

Extrait de : C. McCarthy. « Le passager. »

Le gardien du verger par Cormac McCarthy

Fiche de Le gardien du verger

Titre : Le gardien du verger
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 1965
Traduction : F. Hirsch, P. Schaeffer
Editeur : Editions de l’Olivier

Première page de Le gardien du verger

« L’arbre était à terre et tronçonné, les rondins épars sur l’herbe. Se tenait là un homme trapu avec trois doigts enveloppés d’un bandage sale maintenu par une attelle. Il y avait à ses côtés un Noir et un jeune homme, tous trois rassemblés autour du pied de l’arbre. Le type trapu posa la scie et lui et le Noir empoignèrent le piquet de clôture et bandèrent leurs muscles en ahanant et en soufflant jusqu’à ce qu’ils aient réussi à retourner la bille. L’homme se baissa, s’appuyant sur un genou, et examina l’entaille. On ferait mieux d’attaquer de ce côté-ci, dit-il. Le Noir ramassa la scie de travers et lui et l’homme se remirent à scier. Ils continuèrent un moment et l’homme dit : Tiens-la. Nom de Dieu, voilà que ça recommence. Ils s’arrêtèrent et retirèrent la lame de l’entaille et regardèrent à l’intérieur de l’arbre. Oh là là, dit le Noir. Y a plus de doute maintenant, pas vrai ?Le jeune homme s’approcha pour regarder. Ici, dit l’homme, regarde ici sur le côté. Tu vois ? Il regardait. Ici jusqu’en haut ? Ouais, dit l’homme. »

Extrait de : C. McCarthy. « Le gardien du verger. »

La route par Cormac McCarthy

Fiche de La route

Titre : La route
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 2006
Traduction : F. Hirsch
Editeur : Points

Première page de La route

« Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. A chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures empuantis et regarda vers l’est en quête d’une lumière mais il n’y en avait pas. Dans le rêve dont il venait de s’éveiller il errait dans une caverne où l’enfant le guidait par la main. La lueur de leur lanterne miroitait sur les parois de calcite mouillées. Ils étaient là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus dans les entrailles d’une bête de granit. De profondes cannelures de Pierre où l’eau tombait goutte à goutte et chantait. Marquant dans le silence les minutes de la terre et ses heures et ses jours et les années sans s’interrompre jamais. »

Extrait de : C. McCarthy. « La Route. »

Des villes dans la plaine par Cormac McCarthy

Fiche de Des villes dans la plaine

Titre : Des villes dans la plaine (Tome 3 sur 3 – La trilogie des confins)
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 1998
Traduction : F. Hirsch, P. Schaeffer
Editeur : Points

Première page de Des villes dans la plaine

« ILS ÉTAIENT DEBOUT dans l’entrée et tapaient des pieds pour chasser l’eau de leurs bottes et agitaient leurs chapeaux et essuyaient leurs visages trempés d’eau. Dehors dans la rue les rouges et les verts criards des enseignes au néon dérivaient et moutonnaient sous la pluie cinglant les flaques et la pluie dansait sur les toits d’acier des voitures garées le long des trottoirs.
Nom d’un chien, pour un peu je me noyais, dit Billy. Il secouait son chapeau dégoulinant. Où il est passé, le cow-boy des Amériques ?
Il est déjà entré.
Allons-y. Il va se garder pour lui toutes les belles grosses.
Les putains assises sur les canapés miteux dans leurs déshabillés miteux levèrent la tête. Le local était pratiquement vide. »

Extrait de : C. McCarthy. « Des villes dans la plaine – La trilogie des confins. »

Le grand passage par Cormac McCarthy

Fiche de Le grand passage

Titre : Le grand passage (Tome 2 sur 3 – La trilogie des confins)
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 1994
Traduction : F. Hirsch, P. Schaeffer
Editeur : Points

Première page de Le grand passage

« QUAND ILS ARRIVÈRENT AU SUD après avoir quitté Grant County Boyd n’était guère qu’un nouveau-né et le comté récemment constitué baptisé Hidalgo était lui-même à peine plus âgé que l’enfant. Au pays qu’ils avaient laissé gisaient les ossements d’une sœur et les ossements d’une grand-mère maternelle. Le nouveau pays était riche et sauvage. On pouvait aller à cheval jusqu’au Mexique sans rencontrer une seule clôture en travers du chemin. Il transportait Boyd devant lui dans l’arçon de sa selle et lui décrivait le paysage qu’ils traversaient et lui annonçait les noms des animaux et des oiseaux à la fois en espagnol et en anglais. Dans la nouvelle maison ils couchaient dans la chambre contiguë à la cuisine et la nuit quand il restait éveillé il écoutait son frère respirer dans l’obscurité et il lui racontait tout bas pendant qu’il dormait les projets qu’il avait faits pour eux et la vie qu’ils mèneraient. »

Extrait de : C. McCarthy. « Le grand passage – La trilogie des confins. »

De si jolis chevaux par Cormac McCarthy

Fiche de De si jolis chevaux

Titre : De si jolis chevaux (Tome 1 sur 3 – La trilogie des confins)
Auteur : Cormac McCarthy
Date de parution : 1992
Traduction : F. Hirsch, P. Schaeffer
Editeur : Points

Première page de De si jolis chevaux

« LA FLAMME du cierge et l’image de la flamme du cierge captives dans le trumeau vacillèrent puis se relevèrent quand il entra dans le vestibule et de nouveau quand il referma la porte. Il retira son chapeau et s’avança lentement. Les lames du parquet craquaient sous ses bottes. Vêtu de son costume noir il se dressait dans la glace sombre parmi les si pâles lys penchés dans leur vase de cristal à la taille effilée. Il faisait froid dans le couloir où passaient à reculons les portraits d’ancêtres dont il n’avait qu’une vague idée et tous étaient sous verre et vaguement éclairés au-dessus de l’étroit lambris. Il baissa les yeux sur les restes du cierge fondu. Il pressa l’empreinte de son pouce dans la mare de cire tiède sur le chêne verni. Il finit par regarder le visage si creux parmi les plis du drap funéraire, les traits si tirés, la moustache jaunie, les paupières minces comme du papier. Ça ce n’était pas le sommeil. Ce n’était pas le sommeil. »

Extrait de : C. McCarthy. « De si jolis chevaux – La trilogie des confins. »