Auteur/autrice : CH91
Widjigo par Estelle Faye

Fiche de Widjigo
Titre : Widjigo
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2021
Editeur : Albin Michel
Première page de Widjigo
« Terre-Neuve, mai 1754.
La brume floutait les pointes des sapins noirs, caressait les branches nues et rouges, couleur de sang séché, des bouleaux sans feuilles. Des tentacules éthérés s’enroulaient autour de planches de bois à demi démantibulées, la ruine d’un grand chafaud, un entrepôt de morues abandonné après une saison de pêche. Un crochet de fer oublié pendait encore à la poutre maîtresse, un S couleur d’encre, rouillé par le givre et la pluie. Le brouillard nappait la plage de sable gris, et s’étalait au loin sur l’océan, jusqu’à noyer l’horizon. D’un pas d’automate, Justinien s’avança vers la berge. Le sable s’incrustait dans les plaies de ses pieds nus. Le sel aurait dû aviver les blessures, pourtant le jeune homme ne ressentait plus la douleur. La fatigue semblait l’avoir quitté, s’être détachée de lui et avoir coulé au sol comme une mue. Il était même devenu insensible au froid. Ça, au moins, il pouvait le mettre sur le compte de la fièvre. Le parfum de la créature, cette odeur douceâtre qu’il avait sentie pour la première fois flotter autour du cadavre du trappeur, s’insinuait entre les bouleaux, plus intense ici que partout ailleurs. Justinien refoula un haut-le-cœur. Au travers de la brume, il n’entendait même plus le murmure de la forêt, à peine celui du flux et du reflux de l’océan sur la plage. L’unique crochet de l’ancien chafaud tournait sur lui-même en grinçant. »
Extrait de : E. Faye. « Widjigo. »
Un reflet de lune par Estelle Faye

Fiche de Un reflet de lune
Titre : Un reflet de lune
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2021
Editeur : ActuSF
Première page de Un reflet de lune
« Je fixe le pied de tabouret dans ma main comme si je ne l’avais jamais vu. Plutôt un bel objet, en bois blond couleur miel, ciré, chantourné… et ébarbé sur le haut, là où je l’ai arraché à son meuble. Dommage d’avoir abîmé un aussi joli meuble, je me dis dans un état second. Un peu de sang goutte sur les ébarbures, quelques touches raisinées. Je n’ai brisé le crâne de personne. Enfin, j’espère que… Je secoue la tête et ma gueule de bois se resserre en étau des deux côtés de mon cerveau. Je jure de ne plus jamais toucher à un cocktail exotique, du moins, pas avant la nuit prochaine. Je me force à détacher les yeux du pied de tabouret, à relever la tête et à regarder vers le lit. L’homme que j’ai assommé est étendu en travers du matelas, sur les draps en désordre. Inconscient mais vivant. Mes mains tremblent et ma massue de fortune semble me glisser des doigts de sa propre volonté. Elle roule sur le plancher sans réveiller ma victime. J’ai froid soudain, je suis glacé dans ma robe légère, le pourpre de la rayonne s’étoilant des taches d’alcool, les plis de la jupe ramenés en éventail sur la hanche. La fleur à mon oreille, une passiflore Génétiquement Modifiée pour tenir des années hors-sol, oscille contre mon lobe malgré les épingles qui la retiennent. Les marques de doigts autour de mon cou m’élancent quand je bouge la tête, là où l’homme sur le lit a essayé de m’étrangler. »
Extrait de : E. Faye. « Un reflet de lune. »
Un éclat de givre par Estelle Faye

Fiche de Un éclat de givre
Titre : Un éclat de givre
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2014
Editeur : Les moutons électriques
Première page de Un éclat de givre
« Certains soirs, dans ma loge, je me laisse emporter par mon rituel, assouplissement, vocalises, costume, maquillage… J’oublie, en vrac, le fond de teint qui coule, la peinture qui pèle sur les murs, les relents de vieille sueur qui imprègnent ma robe, la chaleur étouffante que le ventilateur brasse sans conviction. Pendant quelques minutes, à peine un songe, je me crois revenu au temps d’avant. À cette civilisation que je n’ai pas connue.
Du bout des doigts, je change la couleur de mes yeux. Des lentilles de contact vert pâle recouvrent mes iris bruns. Une poignée d’épingles aplatit mes cheveux noirs et courts, déjà gominés par la transpiration. D’un ongle manucuré, je redresse le carton glissé dans le cadre du miroir. Une reproduction en petit format de Portrait of Chris. La pochette de son premier disque. L’original, je ne l’ai jamais vu. Et s’il existe encore, même en cent ans de cachets je ne me pourrais pas me le payer. Dans un cadre ovale, à côté du titre, Chris ne sait pas encore sourire. Elle tient ses mains croisées devant sa robe claire. Une jeune fille sage, en long vêtement de vestale. Sa chevelure remontée en lourdes boucles dégage la naissance du cou. »
Extrait de : E. Faye. « Un éclat de givre. »
Porcelaine par Estelle Faye

Fiche de Porcelaine
Titre : Porcelaine
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2012
Editeur : Les moutons électriques
Première page de Porcelaine
« L’air sent la sève des pins qu’on abat, plus haut dans la montagne, pour alimenter les fours à céramique. Nous sommes au vingtième jour du septième mois lunaire, période de la Fin des Chaleurs. Une pluie fine tombe sur le village des potiers, quelques maisons fragiles accrochées aux pentes escarpées du Hengsan.
La pluie est venue tôt cette année. Trop tôt. Sous les auvents en paille, on murmure que les dieux sont irrités, parce que les hommes ont creusé trop profond dans la roche leurs longs fours-dragons en forme de tunnel. Malgré l’averse, une poignée de vieilles femmes monte brûler des encens à la pagode, en haut de la cascade.
Seul le maître artisan Xiao Lu reste indifférent à ces craintes. Dans son atelier à l’écart, il modèle un vase au long cou de cygne. Le silence autour de lui est à peine troublé par les grincements du tour à poterie, le chant léger de la pluie au-dehors. Régulièrement, le potier s’humecte les mains pour ne pas assécher son ouvrage. Ses longs doigts se recouvrent peu à peu d’une gangue argileuse, tandis que la pièce s’affine, sous les yeux admiratifs de son fils Xiao Chen. »
Extrait de : E. Faye. « Porcelaine – Légende du tigre et de la tisseuse. »
Les nuages de Magellan par Estelle Faye

Fiche de Les nuages de Magellan
Titre : Les nuages de Magellan
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2018
Editeur : Scrineo
Première page de Les nuages de Magellan
« Damian Sabre, l’homme qui menait le mouvement des pilotes, la plus grande révolte que l’espace ait connue, grimpa d’un mouvement souple sur la barricade qui barrait la piste principale de l’immense astroport d’Ankou. Son long manteau en pseudo-cuir claqua comme une cape dans son dos. Autour de lui des drapeaux représentant toutes les constellations de la Voie lactée, toutes les fédérations de spatiaux depuis les débuts de l’exploration, depuis que l’humanité avait pour la première fois quitté le giron de l’Ancienne Terre. Derrière lui, les holoprojecteurs lançaient des slogans vers le ciel.
Il se posta debout, très droit, en haut de l’échafaudage de bric et de broc consolidé au fil des mois, depuis près d’un an que durait le bras de fer entre les pilotes et les Compagnies. Le vent venu des souffleries soulevait les cheveux blonds grisonnants, un peu longs, d’un des côtés de son crâne – de l’autre, la peau avait été brûlée lors d’une explosion de moteur. Sans ciller, il darda son regard asymétrique sur les forces anti-émeutes massées devant lui. L’un de ses yeux avait été remplacé par une prothèse sans paupière qui augmentait son champ de vision. Il avait subi l’opération si jeune que plus personne ne se rappelait son visage d’avant. »
Extrait de : E. Faye. « Les nuages de Magellan. »
Les guerriers de glace par Estelle Faye

Fiche de Les guerriers de glace
Titre : Les guerriers de glace
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2018
Editeur : Nathan
Première page de Les guerriers de glace

Le drakkar éternel par Estelle Faye

Fiche de Le drakkar éternel
Titre : Le drakkar éternel
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2020
Editeur : Scrineo
Première page de Le drakkar éternel
« Personne ne sait pourquoi Astrid a disparu. La plupart des gens, tous les adultes en fait, ne se souviennent pas qu’Astrid a existé. Même le proviseur du collège, celui qui a failli la renvoyer deux fois, si vous lui mettez le dossier d’Astrid sous le nez, ça ne lui dira vraiment rien. Et les ados, en général, ce n’est pas beaucoup mieux. Deux ou trois ont parfois des souvenirs flous d’une fille blonde, avec deux tresses jamais de la même longueur. Comme une élève qui aurait été là juste quelques jours, dans notre coin perdu de Normandie, pas loin de l’océan et d’une crique entourée de falaises.
Ici, il pleut plus souvent qu’il ne fait beau, et les lieux ont des noms d’origine viking, comme la Londe Noire, londe, ça signifie forêt, en vieux norrois. Ou encore le Hou, l’îlot du Néant… Ça a une importance pour la suite de mon histoire. Ah, et j’aime bien la pluie. Ça me fait une bonne excuse pour rester lire à l’intérieur, et ça n’a jamais empêché Astrid de sortir. »
Extrait de : E. Faye. « Le drakkar éternel. »
La Suriedad par Estelle Faye

Fiche de La Suriedad
Titre : La Suriedad
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2013
Editeur : Les moutons électriques
Première page de La Suriedad
« Pages trouvées dans la poche d’une vareuse, dans une friperie à Seasmouth.
J’écris pour ne pas oublier. J’ai déjà perdu la mémoire, une fois, et maintenant je vis dans la crainte que cela se produise à nouveau. Je ne peux pas me le permettre. Je ne peux plus.
J’écris dans un petit port de l’archipel des Galantes, il fait une chaleur étouffante. Ici, aujourd’hui, c’est la fête des morts, et c’est peut-être ce qui m’a décidé à coucher sur le papier cette histoire. Ou peut-être parce que j’ai trouvé le seul bouge qui serve de l’absinthe, sur cette poignée de cailloux perdus sur l’océan. Je ne sais pas. Je ne sais pas si j’écris pour que quelqu’un lise un jour ces lignes, ou tout simplement pour moi. Je suis certain par contre qu’aucun autre, parmi tout ceux qui ont survécu à cette aventure, ne témoignera. Quand je pense au reste de l’équipage, à des hommes comme Gibbons, Rock ou Andersen, je me dis qu’ils doivent déjà commencer à refouler cette histoire, et ils se convaincront bientôt qu’au fond rien n’a jamais eu lieu. Well, gentlemen, il y a plusieurs façons de perdre la mémoire. Quant aux gladinos, même s’ils parlent, rien ne sortira de leur communauté. Enfin, pour ce qui est de notre capitaine… »
Extrait de : E. Faye. « La Suriedad. »
La dernière lame par Estelle Faye

Fiche de La dernière lame
Titre : La dernière lame
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2012
Editeur : Le pré aux clercs
Première page de La dernière lame
« Julian ab Népenthès titubait sous l’averse, sur le chemin boueux qui suivait la Côte de Jade, entre les moulins à marée. Son corps entier hurlait de douleur. Le contact de l’eau avivait la morsure de ses tatouages. Les mots inscrits à l’encre noire, très récents, recouvraient jusqu’au moindre pouce de sa peau. Des filets de sang coulaient au coin des lettres, vite lavés par la pluie. Tous les alphabets du monde, ou presque, se mêlaient sur cet épiderme martyr : runes keltes, caractères latium, abjad, kwanjis…
L’homme manqua de déraper dans la boue, oscilla quelques secondes comme un marin ivre. Le crachin détrempait son pagne jaune, noué à la façon des M’Hongs. Un vêtement courant dans l’Archipel de Jade. Mais celui qui le portait était de toute évidence un Occidental. Un navigateur sans navire, perdu loin de ses eaux d’origine. Le dernier descendant de l’impressionnante dynastie Népenthès, réduit à un morceau de chair souffrante. Combien de lieues, encore, le séparaient de Pho Duc ? Aucune ville ne se dessinait à l’horizon. Aussi loin que portait son regard, s’étalaient seulement les moulins à marée. »
Extrait de : E. Faye. « La dernière lame. »
La dernière amazone par Estelle Faye

Fiche de La dernière amazone
Titre : La dernière amazone
Auteur : Estelle Faye
Date de parution : 2023
Editeur : Rageot
Première page de La dernière amazone
« Je n’ai jamais voulu être une héroïne. Le mot même ressemble sur moi à un costume mal ajusté, une armure brinquebalante et trop large, archaïque et guère plus pratique au combat que dans la vie quotidienne.
Je n’ai jamais voulu vivre une légende. Je ne sais que trop bien ce qu’il advient des femmes dans les mythes. Et, en règle générale, aux mortels qui attirent l’attention des monstres et des dieux.
J’ignore si j’étais vraiment satisfaite de mon sort, avant, quand je me débrouillais tant bien que mal dans les ruelles du Pirée, le port d’Athènes. Je n’ai jamais eu l’occasion d’y réfléchir, pour être honnête. Mais au moins, personne ne se préoccupait de mon existence, à part ma grand-mère, quelques marins sur les quais, quelques figures de la pègre, des habitués des tavernes, et une poignée de commerçants peu regardants sur la légalité… Ah, et un peu trop de gardes de la cité à mon goût, mais la plupart du temps je réussissais à les éviter… »
Extrait de : E. Faye. « La dernière Amazone. »