Catégorie : Livres
Upside down par Richard Canal

Fiche de Upside down
Titre : Upside down
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 2020
Editeur : Mnémos
Première page de Upside down
« Up Above, nous vivions une époque merveilleuse. Nous étions jeunes, nous étions riches. Nous avions la santé et le temps en partage, c’était notre héritage. Nous vivions du bon côté du monde. Nous étions des anges, des étoiles filantes. Rien ne nous paraissait impossible.
Les autres, ceux de Down Below, n’existaient pas. C’était une masse confuse qui s’agitait de l’autre côté du miroir, des anonymes dont nous nous amusions à capter les échos sur les écrans immenses qui dérivaient dans les parcs, les soirs où l’alcool, les drogues et la chair devenaient si communs que seul le malheur des autres pouvait nous passionner.
La Terre se déréglait, Gaïa perdait la boule, et nous, du haut de notre inconscience, nous regardions le spectacle avec des mines d’enfants attardés, trop préoccupés par la quête infinie du bonheur pour sentir le vent tourner. Car il y a une beauté intolérable dans les désastres.
C’est alors que tout a commencé. »
Extrait de : R. Canal. « Upside Down. »
Swap-Swap par Richard Canal
Fiche de Swap-Swap
Titre : Swap-Swap
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 1990
Editeur : J’ai lu
Première page de Swap-Swap
« Ça va ? »
Penché à quelques centimètres de mon nez, un Saint-Hubert m’auscultait avec des yeux larmoyants. Son haleine empestait la liqueur de bissap. Il répéta d’une voix fatiguée :
« Ça va, p’tit père ? »
À ce moment-là, je serrai les dents et me mis à hurler. C’était horrible.
Dans ma mémoire, il n’y avait que du blanc, du blanc, du BLANC et, perdue dans un coin, sous des millions de toiles d’araignée, l’image de ce chien anxieux qui me voulait du bien. Je l’assimilai en un instant, depuis la truffe de poivrot jusqu’à la tache noire qui cerclait son œil gauche et lui donnait l’air d’un boxeur sonné avant de monter sur le ring. Je savais le nombre de poils qui lui piquaient le mufle, la tristesse des oreilles distendues à force de pendre et celle de ce corps qui n’en pouvait plus de ressembler à une saucisse. J’avais beau lire et relire le récit de ses défaites sur sa peau plissée, je revenais toujours à ce blanc qui me faisait hurler. »
Extrait de : R. Canal. « Swap-Swap. »
Ombres blanches par Richard Canal

Fiche de Ombres blanches
Titre : Ombres blanches
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 1993
Editeur : J’ai lu
Première page de Ombres blanches
« La molécule tournait au fond du Tunnel et le spectacle valait le coup d’œil. D’infimes décharges d’énergie, dues au mouvement gyrostatique, traçaient autour du germacrylate des équateurs de braise qui se propageaient en couronnes luminescentes au-delà du champ.
« Grossissement moins dix. »
Le Tunnel propulsa l’observateur au niveau supérieur. La plaquette entière était entrée en éruption, des milliards de volcans synchrones crachaient des marées de lave échelonnées dans le spectre des rouges. Au-dessus, le film de Langmuir-Blodgett, tel un dais d’azur liquide, dégringolait vers les cratères en fusion. En retard d’au moins trois picosecondes.
« Éjection. »
À peine débranché le cordon qui le reliait au Tunnel, Hassan se mit à claquer des dents. C’était terrible. Même après avoir quitté l’univers du supermicroscope, le jeune Libanais continuait à percevoir l’effroyable réseau d’infiniment petits qui sous-tendait la réalité, ce foisonnement de particules que son esprit assimilait à un assaut de microbes. »
Extrait de : R. Canal. « Ombres Blanches. »
Les paradis piégés par Richard Canal

Fiche de Les paradis piégés
Titre : Les paradis piégés
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 1997
Editeur : J’ai lu
Première page de Les paradis piégés
« C’était l’automne, comme toujours à LaGrange. Le vent d’ouest, arrivé tard dans la soirée, s’était installé au creux de la vallée et le bois de tilleuls aux feuilles racornies par la sécheresse frémissait telle une armée de criquets sur le pied de guerre.
Incapable de fermer l’œil, j’avais passé la nuit à écouter Les Poissons rouges de Klimt tandis que les étoiles se succédaient entre les chevrons du toit, balayant le plancher de leur regard laiteux, vibrant à la même fréquence que les ondes Martenot du musicodeur.
Je n’éprouvais aucune peur, couché sur ma paillasse, les bras croisés sous la nuque, mais je tremblais d’excitation. Même en repoussant le drap et la couverture jusqu’aux pieds, j’étais en nage. À vrai dire, les rythmes syncopés de Klimt entretenaient cet état de nervosité. J’aurais préféré du Turner ou du Monet, quelque paysage dont la douceur harmonique m’aurait calmé. Mais comment récupérer mes cartes à musique quand la Famille veillait ? »
Extrait de : R. Canal. « Les paradis piégés. »
Le cimetière des papillons par Richard Canal

Fiche de Le cimetière des papillons
Titre : Le cimetière des papillons
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 1995
Editeur : J’ai lu
Première page de Le cimetière des papillons
« Ils sont cinq. Ils seront toujours cinq, quoi qu’il arrive.
Vous les connaissez par leur nom et leur célébrité s’étend sur la planète entière. Des monts du Baïr’ham, balayés sans répit par les ouragans de verre pilé, au Grand Océan Blanc où se croisent en silence les icebergs de neige carbonique, leur visage s’étale sur les façades des usines, sur celles des entrepôts, des ministères ou des maisons de loisirs. Pas une semaine ne s’écoule sur Shamäyor sans qu’un journaliste en mal de copie se mette en tête de dresser un panorama prétendument exhaustif de leur psyché, quand ce n’est pas celui de leur profil astrologique. Je vais vous avouer une chose : j’ai vu des générations de chercheurs examiner le passé à la loupe, établir des corrélations, interpréter les mille événements anodins qui ont ponctué leur passage parmi vous, je les ai vus se succéder dans les musées, dépoussiérer de vieux livres, inventer des termes savants, mais, je suis désolé de vous le dire, aucun de ces vieux birbes n’a effleuré le moins du monde le secret de leur extraordinaire destinée. »
Extrait de : R. Canal. « Le cimetière des papillons. »
La malédiction de l’éphémère par Richard Canal
Fiche de La malédiction de l’éphémère
Titre : La malédiction de l’éphémère
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 1996
Editeur : J’ai lu
Première page de La malédiction de l’éphémère
« Les lumières du Relais à Hermann s’estompaient dans le rétroviseur. Phil conduisait vite et le vieux Saviem à chenilles se déhanchait sur les ornières comme un canard. À chaque secousse, les amortisseurs pourris de la cabine m’envoyaient des flèches dans les reins. Pour ne pas changer, Phil tirait la gueule.
Si un pékin s’avisait un jour de me demander pourquoi je m’obstine à faire équipe avec un cyclothymique notoire de la trempe de Phil le Corbac, je crois que je resterais comme un con un moment puis que je lui tirerais une balle entre les deux yeux. Tous les roadrunners de la région m’ont offert leurs services à un moment ou à un autre et je continue de me coltiner mon Phil comme s’il était le seul allumé à savoir toucher un volant. Faut dire à sa décharge que depuis qu’il trace la route pour moi, je n’ai plus trop de pépins dans les Cercles. En vieillissant, on devient superstitieux.
Ce n’était pas la première fois qu’il me touchait un mot de ses problèmes de fric. »
Extrait de : R. Canal. « La malédiction de l’éphémère. »
La guerre en ce jardin par Richard Canal
Fiche de La guerre en ce jardin
Titre : La guerre en ce jardin
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 1991
Editeur : Fleuve noir
Première page de La guerre en ce jardin
« Corps de troupes A et B, évacuation immédiate. »
L’avertissement traversa le camp de haut-parleur en haut-parleur, le transformant en un chenil dont on aurait soudain abattu les grilles. Comme des dogues fous, les militaires se mirent à dévaster les tentes de résine, à fracasser les coffres, à déraciner les souches.
Le bois de Reinham saignait en longues gouttes d’ambre, une merveilleuse aventure se terminait.
La Terre évacuait le point Zeta ainsi qu’elle avait évacué les différents avant-postes du système du Loup. D’ici la fin du jour, le Q.G. de la Dix-huitième Force de Soutien commandée par le colonel Ardyn Toméis serait devenu à son tour fer de lance de l’offensive goherd.
Sous l’œil impartial des Observateurs, une case de l’échiquier-univers allait changer de couleur.
Le plus impressionnant ? Sans doute le silence qui bloquait les mâchoires et éteignait le regard des mercenaires, un silence à peine entamé par le cliquetis des armes, la plainte du bois et le bourdonnement des jeeps. »
Extrait de : R. Canal. « La guerre en ce jardin. »
L’équilibre du mal par Richard Canal

Fiche de L’équilibre du mal
Titre : L’équilibre du mal
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 2019
Editeur : Séma Editions
Première page de L’équilibre du mal
« Des blocs de brume glissaient sur la rivière comme des souvenirs d’icebergs, à peine éclairés par une lune intermittente. C’était une de ces rivières qu’on peut traverser sans se mouiller plus haut que les genoux, une fois l’été venu. Suite à la fonte des neiges, son caractère s’était aigri et elle bouillonnait autour des rares rochers qui s’obstinaient à la défier depuis des siècles. Elle ruminait contre les obstacles, s’étouffait, éructait, s’emportait avant de se taire un instant, juste un instant, le temps de ramasser ses forces pour continuer la lutte immémoriale de la pierre et de l’eau.
Nul n’aurait pu témoigner des crises de colère de la rivière. Le plus proche village se trouvait à trois kilomètres en aval et à cette heure de la nuit, à l’exception de la femme du boulanger qui souffrait d’insomnie depuis le décès de son fils dans un accident de la route, ses habitants dormaient.
Un rat, niché entre deux souches, scrutait l’obscurité qui pesait sous la voûte du pont. Il inclina la tête, leva le museau vers la lune comme s’il suppliait l’astre de glisser un rai derrière la pile centrale, là où l’eau s’énervait, là où il avait détecté une activité inhabituelle. »
Extrait de : R. Canal. « L’équilibre du mal. »
Gandhara par Richard Canal

Fiche de Gandhara
Titre : Gandhara
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 2018
Editeur : Séma Editions
Première page de Gandhara
« Finalement, c’était la faute à mon père. Il avait coutume de dire que pour ce métier, je n’étais pas assez méchant. J’avais fini par tout détester chez lui, depuis son haleine viciée par le tabac, ses théories sur le cubisme et l’impressionnisme qui le ridiculisaient dans la profession, ses minables coups fourrés dont il ne se tirait qu’en y laissant des plumes, jusqu’au sourire méprisant qu’il adressait à ma mère quand il avait bu. C’était venu avec le temps. Il avait fait faillite. Il était parti. Il était mort et nous n’en avions rien su, maman et moi. Du moins sur le moment.
J’avais tout renié de lui. Tout sauf sa passion immodérée pour Gregory Shannon. Je m’y étais efforcé également, mais comment se débarrasser d’un poète chanteur qui s’était fendu de ces vers :
Je n’étais déjà plus là le jour où je suis né.
Un oiseau s’était posé sur mon berceau
Et m’avait emporté dans un ciel sans nuages. »
Extrait de : R. Canal. « Gandhara. »
Équinoxes par Richard Canal

Fiche de Équinoxes
Titre : Équinoxes
Auteur : Richard Canal
Date de parution : 2020
Editeur : Evidence Editions
Première page de Équinoxes
« C’était une journée belle à chasser les anges du paradis, une de ces journées à pardonner au monde d’être ce qu’il est, si nous n’avions laissé, quelques heures auparavant, grand-mère Jacqueline sous une dalle de marbre.
Le ciel, de ce bleu acier qu’on ne voit qu’en hiver, pesait sur le pré. Mon frère Étienne, debout en costume près de la rivière, au bout de ce pré vitrifié qui s’allongeait désespérément vers le soir, ressemblait à un pantin de givre. Bien à l’abri derrière le rideau à grosses mailles du salon, réfugié dans le ventre chaud de la vieille maison, j’éprouvais la sensation qu’il me suffisait de claquer des doigts pour briser sa silhouette et la transformer en pluie de cristaux.
Le temps d’enfiler mon pardessus, d’enrouler une écharpe, Étienne s’était assis sur un rondin à moitié enterré. Sans un mot, je m’installai à côté de lui. Je passai un bras sur ses épaules et le serrai très fort. Il avait les yeux humides, rivés sur les remous. Au bout d’un moment, il se dégagea doucement et enfonça la main dans la poche de sa veste. »
Extrait de : R. Canal. « Équinoxes. »