Catégorie : Livres

 

Le disque rayé par Kurt Steiner

Fiche de Le disque rayé

Titre : Le disque rayé
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1970
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le disque rayé

« Assis sur un rocher dur et humide, il contemplait les monstrueuses structures qui se découpaient à contre-jour, sur le couchant. Il recevait en pleine face un vent qui lui piquait les yeux, et l’obligeait parfois à assurer son équilibre.

Rien de tout cela ne pouvait être vrai, et pourtant, cela était. Ou bien il voguait, immobile, dans un cauchemar. Le cauchemar de qui ? Le sien, celui d’un homme qui s’appelait Matt Wood et devait dormir quelque part dans un endroit à la mesure de l’humain. Rien, ici, ne rappelait quoi que ce fût. Rappeler ? Qu’était-ce que se souvenir ?

Il ne lui restait que son nom. Et encore, n’avait-il aucune preuve que ce fût vraiment le sien. Et aussi quelques images de choses vertes qui bruissaient au vent, contrairement à ces rocs silencieux, à ces vagues proches d’où s’élevait une formidable rumeur, à ces structures de fer rouillé qui s’enchevêtraient follement sur un ciel mauve, et dans lesquelles hurlait le vent. Dans l’esprit, quelques fantômes de souvenirs. Dans la main, un instrument froid et humide comme les rochers. »

Extrait de : K. Steiner. « Le disque rayé. »

Le bruit du silence par Kurt Steiner

Fiche de Le bruit du silence

Titre : Le bruit du silence
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1955
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le bruit du silence

« Dans le sifflement du vent sur la carrosserie, j’entendis la voix profonde d’un avertisseur de route derrière moi, en même temps qu’un éclair blafard, luttant avec le jour crépusculaire, m’aveuglait dans le rétroviseur. Non content d’utiliser son avertisseur, le conducteur lançait un appel de phares, comme si je lui bouchais la route depuis une demi-heure. J’imaginai instantanément un homme important au volant d’une grosse voiture, et serrai à droite pour m’en débarrasser.

Souple et silencieuse, une Studebaker me doubla et commença à me distancer. Par goût de la compétition, j’appuyai sur l’accélérateur. La vieille Ford répondit vaillamment et se rapprocha de sa concurrente, qui ne varia en rien sa vitesse. Je parvins à me maintenir un instant à son allure – cent quinze à mon compteur –, mais, peu à peu, je vis ses feux rouges rapetisser insensiblement.

Ils étaient déjà loin dans le jour tombant, au fond de la route droite, et je m’abandonnais au charme étrange de cette poursuite sans espoir… lorsqu’une série d’autres lumières plus pâles s’imposèrent. »

Extrait de : K. Steiner. « Le bruit du silence. »

Le 32 juillet par Kurt Steiner

Fiche de Le 32 juillet

Titre : Le 32 juillet
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1959
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le 32 juillet

« Le parachute s’ouvrit, comme à regret. Quelqu’un avait dit un jour que j’avais des nerfs d’acier… mais le meilleur acier se transforme en coton lorsqu’un parachute tarde à s’ouvrir…

Ma chute enfin ralentie se poursuivit dans une obscurité complète. J’ignorais comment allait s’effectuer l’atterrissage, bien qu’on m’eût averti que le sol était en principe dénudé. Le sifflement du vent me traversait le cerveau, mais je centrais toute mon attention autour de la nécessité de rendre mon corps aussi élastique que possible – en prévision du choc brutal qui m’attendait.

Quelque chose de plus sombre que le ciel montait rapidement vers moi. Je me comparai à un oiseau blessé, et je compris mieux que jamais l’expression française « ne battre que d’une aile »…

Des secondes passèrent, traversées par le même vent obscur et strident. Puis le choc. Mes jambes plièrent, et mes cuisses, et tout mon corps, comme un ressort fatigué. Je me retrouvai enroulé dans un lacis de cordages tandis que la fleur légère du parachute me recouvrait lentement. »

Extrait de : K. Steiner. « Le 32 juillet. »

La marque du démon par Kurt Steiner

Fiche de La marque du démon

Titre : La marque du démon
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1958
Editeur : Fleuve noir

Première page de La marque du démon

« Vraiment, je ne sais par quoi commencer. Cette histoire est tellement extraordinaire, les événements si nombreux, si enchevêtrés que j’ai remis cent fois le projet d’en faire le récit.

Il le faut pourtant, ne serait-ce que pour prouver aux incrédules, aux esprits forts, que nous côtoyons sans cesse le monde démoniaque de l’invisible, que des faits incompréhensibles se produisent dans une société qui s’ingénie à vouloir prouver que rien n’est secret, que rien n’est mystérieux.

Car cette étonnante succession d’aventures se déroula de toute évidence dans un univers qui n’a de commun avec le nôtre que ses formes extérieures. Les enveloppes se superposent, le contenu est différent. Mais qui oserait prétendre que deux bouteilles identiques renferment exactement le même vin ? Que deux pommes exactement semblables auront le même goût ? »

Extrait de : K. Steiner. « La marque du démon. »

La chaîne de feu par Kurt Steiner

Fiche de La chaîne de feu

Titre : La chaîne de feu
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1959
Editeur : Le Masque

Première page de La chaîne de feu

« — Un Bourbon… commanda Greg, l’air maussade.
Le barman jeta un coup d’œil interrogateur à la caissière. Gras et lourd, il avait fait, de la lèvre supérieure, une grimace qui avait accentué sa ressemblance naturelle avec un cheval de trait. La caissière posa ses yeux noirs aux paupières flétries sur Gregory Crane.
— Non, dit-elle sèchement. Greg, ton ardoise s’allonge, et tu n’as pas l’air de te renflouer.
— Écoute, Bessie, fit Greg en penchant en avant sa tête haut perchée, Bill m’aurait servi. Fais comme si…
— Je ne ferai rien, déclara Bessie. Banque d’abord.
Greg serra les lèvres, qu’il avait déjà minces. Son visage prit un air de méchanceté :
— Un de ces jours, dit-il du coin de la bouche, tu auras des ennuis, Bessie. Fais-moi confiance. »

Extrait de : K. Steiner. « La chaîne de feu. »

L’herbe aux pendus par Kurt Steiner

Fiche de L’herbe aux pendus

Titre : L’herbe aux pendus
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1958
Editeur : Fleuve noir

Première page de L’herbe aux pendus

« La classe était enfin vide. Du haut de l’estrade sur laquelle trônait son bureau de bois vernis, Carmeaux laissa errer son regard de pupitre en pupitre, sans parvenir à lier ses pensées entre elles.

Il flottait encore entre les tables cette odeur d’enfant poussiéreux que les instituteurs connaissent bien. Çà et là, la tache blanche d’une feuille de papier froissée mettait dans la grisaille louche de cette fin d’après-midi d’octobre comme une petite lumière abandonnée.

Octobre. La rentrée ne datait pas de huit jours. Et déjà Francis Carmeaux, responsable de ce cours moyen, sentait sur ses épaules le poids d’une nouvelle année scolaire. Il venait d’atteindre trente ans. Huit ans d’enseignement derrière lui éloignaient tout espoir d’un événement quelconque. Et le pli vertical qui creusait son front, à la racine du nez, contenait déjà les lassitudes à venir, la discipline à maintenir avec peine, l’amertume des fins de mois difficiles. »

Extrait de : K. Steiner. « L’herbe aux pendus. »

L’envers du masque par Kurt Steiner

Fiche de L’envers du masque

Titre : L’envers du masque
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1957
Editeur : Fleuve noir

Première page de L’envers du masque

« Lydia serra légèrement la main de son mari avant de descendre du bus.

— Déjeunez-vous au White Cat ? dit-elle avant de se lever de la banquette.

— Non, pas aujourd’hui, fit Jack en haussant les sourcils. Juste le tournoi d’échecs avec Cooley… J’avalerai un sandwich. Je rentre dans l’après-midi.

Lydia réprima un mouvement d’impatience.

— Comme vous voudrez…

Elle se leva. Le bus s’arrêtait dans Tottenham Court Road, à la station la plus proche du British Museum. Lydia dévala les marches qui reliaient l’impériale à la portière arrière et se retrouva sur le trottoir. « Ces sacrés échecs ! », pensait-elle en traversant la rue. Mais une certaine philosophie avait fait place chez elle aux contrariétés d’antan. Quand on vit avec un mari qui se jette sur un échiquier aussitôt qu’il a une heure de liberté, on finit par s’apercevoir qu’il existe d’autres hommes sur la terre. »

Extrait de : K. Steiner. « L’envers du masque. »

Grand-Guignol 36-88 par Kurt Steiner

Fiche de Grand-Guignol 36-88

Titre : Grand-Guignol 36-88
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1987
Editeur : Fleuve noir / Gore

Première page de Grand-Guignol 36-88

« À cheval sur un balai de série, une jeune sorcière très sexy amorce sa descente vers l’aéroport du sabbat. À la suite d’une fausse manœuvre, le balai est plaqué au sol, où il prend feu. La malheureuse est carbonisée malgré la diligence des secours.
On s’agite sur la piste d’atterrissage, on vérifie les balais entreposés dans les hangars. Le sorcier directeur du personnel sorcier fait de sévères commentaires.
— Les usines de Salem ne sont plus ce qu’elles étaient, dit-il. On y construit maintenant un matériel qui n’est plus fiable…
Il entre dans la tour de contrôle et s’adresse aux aiguilleurs sorciers du ciel.
— Je vous interdis de boire du sang de crapaud pendant les heures de service, dit-il d’une voix ferme.
Mais le trafic doit continuer. D’autres jeunes sorcières sexy prennent place sur un grand balai moyen-courrier. Les insouciantes voyageuses passent au-dessus des restes calcinés de leur sœur. L’une d’elles s’exclame :
— Voilà ce que c’est que le destin  ! On échappe au bûcher… »

Extrait de : K. Steiner. « Grand-Guignol 36-88. »

Glace sanglante par Kurt Steiner

Fiche de Glace sanglante

Titre : Glace sanglante
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1960
Editeur : Fleuve noir

Première page de Glace sanglante

« Dans la nuit noire rendue encore plus opaque par une furieuse tempête de neige, je me cramponnais au volant de ma De Soto, pour en maîtriser les bonds incohérents, mais elle tanguait dangereusement. Le capot plongeait et replongeait, soulevant des vagues de boue qui venaient aveugler le pare-brise.

J’étais alors contraint de freiner aussitôt en attendant que les essuie-glace aient, tant bien que mal, repoussé cette purée blanchâtre. Les phares eux-mêmes recouverts de neige glacée, ne diffusaient plus qu’une lumière tamisée, imprécise, ce qui augmentait encore l’impression que j’avais de voyager dans un monde irréel, dans un rêve ou plutôt dans un cauchemar…

Des fantômes d’arbres dépouillés et tordus surgissaient par instants, avançaient vers moi en agitant des bras parfois implorants, parfois menaçants, et disparaissaient à mes côtés. »

Extrait de : K. Steiner. « Glace sanglante. »

Brebis galeuses par Kurt Steiner

Fiche de Brebis galeuses

Titre : Brebis galeuses
Auteur : Kurt Steiner
Date de parution : 1974
Editeur : J’ai lu

Première page de Brebis galeuses

« Accoudé à la rambarde, Rolf admirait le monde. Il était au sommet de la tour du cinquième niveau, celle qui dominait la ville. De là, on avait une vision complète de l’horizon. Il suffisait de tourner la tête, de tourner sur soi-même à la limite de torsion du cou et de revenir à sa position primitive. Ainsi, on avait vu le monde.

Rolf sourit. Non, on ne pouvait tout voir d’un seul point. Le monde était trop grand. À partir des faubourgs déjà lointains, son œil erra vers l’horizon cotonneux. Au-delà, et d’une façon très progressive, c’était le néant : le sol se confondait avec le ciel, à force de monter. Si on continuait de lever la tête, il fallait fermer les yeux car le regard rencontrait le soleil. On pouvait toujours les rouvrir après l’avoir dépassé. Alors, on voyait l’autre partie du ciel et on rencontrait bientôt l’autre partie de l’horizon.

Car le monde avait la forme d’un œuf immense, avec le Soleil dedans. On pouvait faire le tour du Soleil sans jamais quitter le sol… enfin, théoriquement. »

Extrait de : K. Steiner. « Brebis galeuses. »