Catégorie : Livres
Week end à Zuydcoote par Robert Merle

Fiche de Week end à Zuydcoote
Titre : Week end à Zuydcoote
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1949
Editeur : Le livre de poche
Première page de Week end à Zuydcoote
« Le soleil brillait toujours sur les deux files de voitures abandonnées qui, à perte de vue, flanquaient les deux côtés de la rue. Maillat remarqua tout en marchant une très belle Mercury kaki. Elle avait dû appartenir à un général : elle portait encore un fanion. Deux soldats y dormaient. Ils avaient démantelé le dossier du siège avant, l’avaient rabattu en arrière, et étendus de tout leur long sur les coussins, dormaient côte à côte, les mains ouvertes, avec un air de satisfaction profonde. Maillat entendit un bruit de roues sur les pavés, et au même instant, un petit charreton, poussé par un biffin, débouchait sur sa droite. Une femme y était étendue, jambes en avant. Sa robe, retroussée presque jusqu’au ventre, laissait voir deux cuisses roses et grasses qui, à chaque mouvement du charreton, tremblaient dans une espèce de danse obscène.
Le charreton tourna, grinçant de ses deux roues sur les pavés inégaux, s’engagea dans la rue que suivait Maillat, et arriva à sa hauteur. La femme avait les yeux fixes et un grand trou noir à la tempe. Ses cuisses n’arrêtaient pas de
trembloter à chaque cahot. »
Extrait de : R. Merle. « Weekend à Zuydcoote. »
Un animal doué de raison par Robert Merle

Fiche de Un animal doué de raison
Titre : Un animal doué de raison
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1967
Editeur : Gallimard
Première page de Un animal doué de raison
« À la maison, William, s’il vous plaît, dit Mrs. Jameson avec la politesse pincée qu’elle utilisait pour parler à son chauffeur (Dorothy, voyez-vous, mes domestiques m’adorent, je n’oublie jamais leur anniversaire et je leur parle toujours poliment), William inclina sa nuque grasse et rasée, il ne se prénommait d’ailleurs pas William, mais Mrs. Jameson appelait ainsi pour simplifier tous les chauffeurs qui s’étaient succédé chez elle depuis la mort de son mari, William posa ses deux mains potelées sur le volant, et loin en avant la Cadillac fit entendre un ronron suave, démarra avec une lenteur infinie, précautionneuse.
Mrs. Jameson appuya son dos massif sur le dossier de cuir havane du siège arrière garniture spéciale belle peausserie anglaise contre supplément, rajusta ses lunettes bordées de diamants petits mais vrais, cala son sac croco sur ses vastes cuisses, braqua sur sa gauche sa tête lourde, laissa pendre sa lippe, ouvrit tout grands ses yeux gris et les refermant sur le Professeur Sevilla, l’examina à loisir, en silence, sans aucune gêne, comme un objet, première impression confirmée, les yeux sombres, le visage mat, les cheveux aile-de-corbeau, il a l’air d’un gitan, aussi poilu, j’imagine que le pauvre John, un vrai gorille, des poils jusque dans le dos et une toison sur la poitrine, encore un de ces latins hyper virils à sang rouge, toujours un rut dans les reins. »
Extrait de : R. Merle. « Un Animal Doué De Raison. »
Malevil par Robert Merle

Fiche de Malevil
Titre : Malevil
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1972
Editeur : Gallimard
Première page de Malevil
« À l’École Normale des Instituteurs, nous avions un professeur amoureux de la madeleine de Proust. Sous sa houlette, j’ai étudié, admiratif, ce texte fameux. Mais avec le recul, elle me paraît maintenant bien littéraire, cette petite pâtisserie. Oh, je sais bien qu’un goût ou une mélodie vous redonnent, très vif, le souvenir d’un moment. Mais c’est l’affaire de quelques secondes. Une brève illumination, le rideau retombe et le présent, tyrannique, est là. Retrouver tout le passé dans un gâteau amolli par une infusion, comme ce serait délicieux, si c’était vrai.
Je pense à la madeleine de Proust, parce que j’ai découvert, l’autre jour, au fond d’un tiroir, un très, très vieux paquet de tabac gris qui avait dû appartenir à l’oncle. Je l’ai donné à Colin. Fou de joie à l’idée de retrouver, après tant de temps, son poison favori, il en bourre sa pipe et l’allume. »
Extrait de : R. Merle. « Malevil. »
Madrapour par Robert Merle

Fiche de Madrapour
Titre : Madrapour
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1976
Editeur : Points
Première page de Madrapour
« 13 novembre.
J’écris cette histoire en même temps que je la vis. De jour en jour. Ou plutôt – ne soyons donc pas si ambitieux – d’heure en heure. Nous serions bien avisés, d’ailleurs, de faire tenir un monde dans chaque minute qui passe. Nous n’en avons pas tant à notre disposition. La vie la plus longue peut se chiffrer en secondes. Faites le calcul : c’est un chiffre qui n’a rien d’astronomique – ni de particulièrement rassurant.
Tandis que j’écris ceci, je suis bien incapable de prévoir la fin de mon aventure. Je ne pénètre pas non plus sa signification. Ce n’est pourtant pas faute de hasarder des hypothèses.
Mon histoire aura sûrement un terme, ne serait-ce que le plus évident. Mais il n’est pas certain qu’elle ait un sens ou – ce qui revient au même – il n’est pas sûr que je sois capable de lui en trouver un : « Un moucheron qui naît à l’aube et meurt au coucher du soleil ne peut pas comprendre le mot nuit. »
Quand le taxi me dépose à l’aéroport de Roissy-en-France, une surprise m’attend. Tout est vide. Ni voyageurs, ni employés, ni hôtesses. Je suis seul, rigoureusement seul, dans ce monument de métal et de glace, où règne un silence de crypte. Comparaison absurde : Roissy ressemblerait plutôt, avec ses immenses vitres, à une serre démesurée.
Je pose mes valises sur un chariot et, dans ce désert lumineux, je pousse le chariot devant moi. En même temps, je sens tout le ridicule de convoyer ainsi mes biens terrestres, alors qu’aucun préposé ne peut les prendre en charge. »
Extrait de : R. Merle. « Madrapour. »
Les hommes protégés par Robert Merle

Fiche de Les hommes protégés
Titre : Les hommes protégés
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1974
Editeur : Gallimard
Première page de Les hommes protégés
« Pièce sans fenêtres à air conditionné. Boiseries de chêne à mi-hauteur. Au-dessus, les murs sont blancs avec une seule gravure représentant une scène de la vaccination antivariolique à Cuba en 1900. Moquette épaisse où, en entrant, j’ai enfoncé jusqu’aux chevilles. Gros siège confortable, où, sur un geste, je m’enfouis jusqu’aux hanches.
Là-dessus, un long silence. Je suis ici pour parler, mais on n’a pas l’air de m’y inviter volontiers. La parole n’est pas une chose dont les grands de ce monde aiment se dessaisir : ils préfèrent s’écouter qu’écouter. Au surplus, je m’en rends bien compte, je ne suis pas persona grata. Ni moi ni ce que j’ai à dire. On me laisse mijoter. Que je me
pénètre bien, au départ, de mon insignifiance.
Ils sont là tous les trois, muets, de l’autre côté d’une table ovale dont la largeur anormale symbolise, je suppose, toute la distance entre le Pouvoir et le simple citoyen. J’ai l’impression, qui me rajeunit sans me plaire, de passer un examen. D’ailleurs, bien que je sois un neurologue confirmé et connu, il y a bien un peu de ça, et je me demande si je ne vais pas me faire recaler. L’ironie, c’est que ma carrière n’est pas en jeu et que je suis ici pour défendre l’intérêt général auprès des gens qui en ont la charge. »
Extrait de : R. Merle. « Les hommes protégés. »
Le propre de l’homme par Robert Merle

Fiche de Le propre de l’homme
Titre : Le propre de l’homme
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1989
Editeur : Editions de Fallois
Première page de Le propre de l’homme
« Paris est probablement la capitale au monde où le patrimoine architectural est le mieux groupé. Et c’est aussi la ville où il est le plus pénible d’être sans femme, quand on les aime.
J’y suis né, ma mère étant française et désirant accoucher en France, au milieu des siens. Antérieurement, elle n’avait consenti à épouser mon père aux États-Unis qu’après l’avoir épousé en France. Elle convoqua à la cérémonie les quarante personnes qui composaient sa famille et à la grande surprise de son époux, elles vinrent toutes.
Je ne manquai pas, moi-même, d’amener à Paris Madame ma première épouse en voyage de noces, mais ce ne fut pas une très bonne idée, car elle ne s’intéressa à rien, sauf aux magasins le jour et aux boîtes la nuit. Notre séjour devait durer une quinzaine, mais la dépense fut telle que je dus l’écourter. Je ne fus pas autrement étonné quand, trois ans plus tard, mon épouse me quitta pour épouser un compte en banque qui ne risquait pas de tomber dans le rouge. »
Extrait de : R. Merle. « Le propre de l’homme. »
Le jour ne se lève pas pour nous par Robert Merle

Fiche de Le jour ne se lève pas pour nous
Titre : Le jour ne se lève pas pour nous
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1986
Editeur : Le livre de poche
Première page de Le jour ne se lève pas pour nous
« J’ai fait le projet de relater ici, à l’usage de Sophie, la patrouille à laquelle je suis sur le point de prendre part. Mais comme je nourris présentement quelque doute sur l’intérêt qu’elle me porte, et que j’ignore si à mon retour – dans soixante-dix jours environ – mes rapports avec elle seront encore ce qu’à mon départ ils paraissaient être, force m’est d’envisager que d’autres qu’elles liront ce texte.
J’aimerais que parmi ces autres il y ait des filles et qu’elles soient belles. Ce n’est pas parce que j’aime Sophie que je vais renoncer, du moins en pensée, à la moitié du genre humain. Autant entrer en religion.
D’ailleurs, il n’est même pas sûr que je l’aime. Je remarque que lorsque je me parle d’elle, l’ironie n’est jamais absente de mon discours intérieur. Je n’apprécie ni son milieu, ni ses parents, ni son éducation.
Son père, grâce au talent de ses ingénieurs et de ses directeurs, commercialisa un produit qui, dans son temps, révolutionna l’automobile. Il fit donc fortune et il mourut. »
Extrait de : R. Merle. « Le jour ne se lève pas pour nous. »
La mort est mon métier par Robert Merle

Fiche de La mort est mon métier
Titre : La mort est mon métier
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1952
Editeur : Gallimard
Première page de La mort est mon métier
« Je tournai l’angle de la Kaiser-Allee, une bouffée de vent et de pluie glaciale cingla mes jambes nues, et je me rappelai avec angoisse qu’on était un samedi. Je fis les derniers mètres en courant, je m’engouffrai dans le vestibule de l’immeuble, je montai les cinq étages quatre à quatre, et je frappai deux petits coups.
Je reconnus avec soulagement le pas traînant de la grosse Maria. La porte s’ouvrit, Maria releva sa mèche grise, ses bons yeux bleus me regardèrent, elle se pencha et dit à voix basse et furtivement :
— Tu es en retard. »
Extrait de : R. Merle. « La mort est mon métier. »
L’île par Robert Merle

Fiche de L’île
Titre : L’île
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1962
Editeur : Le livre de poche
Première page de L’île
« PURCELL traversa le gaillard d’avant en évitant de regarder les hommes. Comme chaque fois qu’il passait au milieu d’eux, il avait honte d’être si bien habillé, si bien nourri. Il se dirigea vers la proue et se pencha. Une belle moustache d’écume se dessinait de chaque côté de l’étrave. Le Blossom taillait de la route.
Il se retourna. Les hommes nettoyaient le pont dans un tintamarre de seaux. Il soupira, détourna les yeux, et les deux mains appuyées derrière son dos sur la rambarde, son regard embrassa le bateau. Une beauté! Le soleil brillait à perte de vue sur la houle longue du Pacifique, et le Blossom, ses trois mâts penchés à bâbord, recevait par le travers une brise Sud-Sud-Est. Chaque lame qui passait sous sa coque la soulevait, et le Blossom, bien appuyé de toutes ses voiles contre le vent, s’enlevait sur sa crête sans roulis et revenant sans à-coup dans le creux. Une beauté, pensa Purcell avec amour. De l’étrave à la poupe, tout était soigné, fini; la coque, bien passante dans l’eau; le gréement, neuf. Dix-huit mois plus tôt, en passant la Manche, le Blossom avait distancé un corsaire malouin. »
Extrait de : R. Merle. « L’ile. »
L’idole par Robert Merle

Fiche de L’idole
Titre : L’idole
Auteur : Robert Merle
Date de parution : 1987
Editeur : Plon
Première page de L’idole
« Il y a cinq ans – pour être plus précis, le 5 décembre 1572 à 7 heures du matin –, en gravissant les degrés qui mènent au Vatican, je tombai à terre si malencontreusement que mon cou porta sur le nez de la marche. Le choc me broya le larynx, et j’aurais succombé sur l’heure à l’étouffement si un barbier-chirurgien qui se trouvait là ne m’avait ouvert la gorge avec une paire de petits ciseaux. La blessure guérit, mais je restai muet.
En ce temps-là, il n’y avait pas plus de dix chirurgiens-barbiers à Rome. J’en conclus que si la Providence avait placé un des plus habiles sur mon chemin si tôt le matin, c’est que la suite à peine croyable des événements qui allaient marquer ma vie avait été expressément voulue par Elle : ma chute, l’écrasement de mon larynx, l’intervention du barbier, ma mutité et ma rencontre avec le cardinal Montalto.
J’étais, avant cet accident, un des prédicateurs les plus brillants de la ville éternelle et mes prêches où tout ce qu’il y avait de noble à Rome accourait me valaient, outre une grande renommée, la faveur des plus hautes dames. »
Extrait de : R. Merle. « L’idole. »