Étiquette : Castier

 

Temps futurs par Aldous Huxley

Fiche de Temps futurs

Titre : Temps futurs
Auteur : Aldous Huxley
Date de parution : 1948
Traduction : J. Castier
Editeur : Plon

Première page de Temps futurs

« C’était le jour de l’assassinat de Gandhi ; mais sur le Calvaire les curieux s’intéressaient plus au contenu de leurs paniers de pique-nique qu’aux répercussions possibles de l’événement, somme toute assez banal, auquel ils étaient venus assister. En dépit de tout ce que peuvent dire les astronomes, Ptolémée avait parfaitement raison : le centre de l’univers est ici, et non là-bas. Gandhi était mort, soit ; mais penché par-dessus sa table de travail dans son bureau, penché par-dessus la table de la Cantine du Studio, Bob Briggs ne pensait qu’à parler de lui-même.
« Vous avez toujours été pour moi un tel soutien ! » m’assura Bob, cependant qu’il se préparait, non sans délectation, à conter le dernier épisode de son histoire.
Mais, au fond, comme je le savais fort bien, et comme Bob lui-même le savait mieux que moi, il ne désirait pas véritablement être soutenu. Il aimait se trouver en difficulté, et il aimait encore davantage parler de son infortune. La difficulté et sa dramatisation verbale lui permettaient de se voir sous la forme de tous les poètes romantiques réunis en un seul – Beddoes recourant au suicide, Byron recourant à la fornication, Keats mourant de Fanny Brawne, Harriet mourant de Shelley. Et, se voyant sous la forme de tous les poètes romantiques, il pouvait oublier pendant quelques instants les deux sources primordiales de son malheur, le fait qu’il n’eût aucun de leurs talents et fort peu de leur puissance sexuelle. »

Extrait de : A. Huxley. « Temps futurs. »

Les portes de la perception par Aldous Huxley

Fiche de Les portes de la perception

Titre : Les portes de la perception
Auteur : Aldous Huxley
Date de parution : 1954
Traduction : J. Castier
Editeur : 10/18

Première page de Les portes de la perception

« C’est en 1886 que le pharmacologiste allemand Ludwig Lewin publia la première étude systématique du cactus auquel on donna ultérieurement son nom. Anhalonium Lewinii était une nouveauté pour la science. Pour la religion primitive et les Indiens du Mexique et du sud-ouest américain, il était un ami des temps immémoriaux. Voire, il était beaucoup plus qu’un ami. Comme l’a dit l’un des premiers visiteurs espagnols du Nouveau Monde, « ils mangent une racine qu’ils appellent Peyotl, et qu’ils vénèrent comme si elle était une divinité ».

La raison pour laquelle ils la vénéraient comme une divinité devint apparente lorsque des psychologues éminents, tels que Jaensch, Havelock Ellis et Weir Mitchell, commencèrent leurs expériences sur la mescaline, principe actif du peyotl. Certes, ils s’arrêtèrent bien en deçà de l’idolâtrie ; mais tous furent d’accord pour assigner à la mescaline une position parmi les drogues d’une distinction suprême. Administrée à doses convenables, elle modifie la qualité du conscient d’une façon plus profonde, tout en étant moins toxique, que toute autre substance figurant au répertoire du pharmacologiste. »

Extrait de : A. Huxley. « Les portes de la perception. »

Les diables de Loudun par Aldous Huxley

Fiche de Les diables de Loudun

Titre : Les diables de Loudun
Auteur : Aldous Huxley
Date de parution : 1952
Traduction : J. Castier
Editeur : Pocket

Première page de Les diables de Loudun

« C’EST en 1605 que Joseph Hall, le satirique, et futur évêque, visita pour la première fois la Flandre. « Le long de notre route, combien avons-nous vu d’églises démolies, dont il ne restait que des tas de décombres pour dire au voyageur qu’il y avait eu à la fois de la dévotion et des hostilités. Ah ! ces misérables empreintes de la guerre !… Mais (ce dont je m’étonnai), les églises tombent, et les collèges des Jésuites s’élèvent partout. Il n’y a point de ville où ils ne soient en construction, ou bâtis. A quoi cela tient-il ? Est-ce parce que la dévotion n’est pas aussi nécessaire que la politique ? Ces hommes (comme nous le disons du renard) prospèrent d’autant mieux qu’ils sont plus maudits. Il n’en est point qui soient aussi malveillants entre eux ; aussi haïs de tous ; à tel point en butte à l’opposition des nôtres ; et pourtant, ces mauvaises herbes poussent. »
Elles poussaient, pour une raison fort simple et suffisante : le public en voulait. Pour les Jésuites euxmêmes, la « politique », comme le savaient fort bien Hall et toute sa génération, était la première considération. »

Extrait de : A. Huxley. « Les Diables de Loudun. »

Le meilleur des mondes par Aldous Huxley

Fiche de Le meilleur des mondes

Titre : Le meilleur des mondes
Auteur : Aldous Huxley
Date de parution : 1932
Traduction : J. Castier
Editeur : Plon

Première page de Le meilleur des mondes

« Un bâtiment gris et trapu de trente-quatre étages seulement. Au-dessus de l’entrée principale, les mots : CENTRE D’INCUBATION ET DE CONDITIONNEMENT DE LONDRES-CENTRAL, et, dans un écusson, la devise de l’État mondial : COMMUNAUTÉ, IDENTITÉ, STABILITÉ.

L’énorme pièce du rez-de-chaussée était exposée au nord. En dépit de l’été qui régnait au-delà des vitres, en dépit de toute la chaleur tropicale de la pièce elle-même, ce n’étaient que de maigres rayons d’une lumière crue et froide qui se déversaient par les fenêtres. Les blouses des travailleurs étaient blanches, leurs mains, gantées de caoutchouc pâle, de teinte cadavérique. La lumière était gelée, morte, fantomatique. Ce n’est qu’aux cylindres jaunes des microscopes qu’elle empruntait un peu de substance riche et vivante, étendue le long des tubes comme du beurre.
— Et ceci, dit le Directeur, ouvrant la porte, c’est la Salle de Fécondation.
Au moment où le Directeur de l’Incubation et du Conditionnement entra dans la pièce, trois cents Fécondateurs, penchés sur leurs instruments, étaient plongés dans ce silence où l’on ose à peine respirer, dans ce chantonnement ou ce sifflotement inconscient, par quoi se traduit la concentration la plus profonde. »

Extrait de : A. Huxley. « Le meilleur des mondes. »

La philosophie éternelle par Aldous Huxley

Fiche de La philosophie éternelle

Titre : La philosophie éternelle
Auteur : Aldous Huxley
Date de parution : 1945
Traduction : J. Castier
Editeur : Les belles lettres

Première page de La philosophie éternelle

« Dans l’étude de la Philosophia Perennis, on peut commencer soit par le bas, par la pratique et la morale ; soit par le haut, par la considération des vérités métaphysiques ; soit enfin par le milieu, au point focal où l’esprit et la matière, l’action et la pensée ont leur lieu de rencontre dans la psychologie humaine.

La porte inférieure est celle que préfèrent les maîtres strictement pratiques — les hommes qui, tel Gautama Bouddha, n’ont pas l’emploi de la spéculation, et dont le but primordial est d’éteindre, au cœur des hommes, les feux hideux de la convoitise, du ressentiment et de l’aveuglement. Par la porte supérieure passent ceux dont la vocation est de penser et de spéculer — les philosophes et les théologiens-nés. La porte intermédiaire donne l’accès aux interprètes de ce qu’on a appelé la « religion spiritualiste », — aux contemplatifs dévots de l’Inde, aux soufis de l’Islam, aux mystiques catholiques de la fin du Moyen Âge, et, dans la tradition protestante, à des hommes tels que Denk, Franck et Castellion, qu’Everard et John Smith, que les premiers Quakers et William Law. »

Extrait de : A. Huxley. « La Philosophie éternelle. »

La fin et les moyens par Aldous Huxley

Fiche de La fin et les moyens

Titre : La fin et les moyens
Auteur : Aldous Huxley
Date de parution : 1937
Traduction : J. Castier
Editeur : Les belles lettres

Première page de La fin et les moyens

« Pour ce qui est du but idéal de l’effort humain, on est d’accord dans notre civilisation, et l’on a été d’accord depuis près de trente siècles, sur les grandes lignes. Depuis Isaïe jusqu’à Karl Marx, les prophètes ont parlé d’une seule voix. Dans l’Âge d’Or auquel ils aspirent, il y aura la liberté, la paix, la justice et l’amour fraternel. « Aucune nation n’élèvera plus l’épée contre une autre nation » ; « le libre développement de chacun conduira au libre développement de tous » ; « la terre sera pleine de la connaissance du Seigneur, comme les flots recouvrent la mer. »

Pour ce qui est du but, je le répète, on est d’accord, et on l’a été depuis longtemps, sur les grandes lignes. Il n’en est pas de même en ce qui concerne les voies qui mènent à ce but. Ici, l’unanimité et la certitude cèdent la place à la confusion totale, au choc des opinions contradictoires, que l’on soutient dogmatiquement et suivant lesquelles on agit avec la violence du fanatisme.

Il en est qui croient — et c’est là une croyance fort répandue à l’époque présente — que le chemin royal vers un monde meilleur est le chemin de la réforme économique. »

Extrait de : A. Huxley. « La Fin et les Moyens. »

L’éminence grise par Aldous Huxley

Fiche de L’éminence grise

Titre : L’éminence grise
Auteur : Aldous Huxley
Date de parution : 1941
Traduction : J. Castier
Editeur : Les belles lettres

Première page de L’éminence grise

« Le moine avait retroussé son froc, et ses jambes nues étaient crottées jusqu’aux genoux. Après les pluies du printemps, la route ressemblait à un marécage. Elle avait été semblable à un four à chaux, songeait-il, la dernière fois qu’il était passé par là. Il se rappela le poème qu’il avait écrit lors d’un autre de ses voyages :

Quand, au plus haut du jour, l’ardente canicule
Fait de l’air un fourneau,
Des climats basanés mon pied franc ne recule,
Quoy que je coule en eau.


Cet été de 1618, lorsqu’ils s’étaient, tous les trois, mis en route pour l’Espagne ! Le pauvre Frère Zénon de Guingamp était mort d’une insolation à Toulouse. Et, huit jours plus tard, près de Burgos, le Père Romanus avait été terrassé par la dysenterie. En trois jours, tout avait été fini. Il était arrivé à Madrid en boitillant, et tout seul… Et c’est tout seul, à présent, qu’il arriverait en boitillant à Rome. Car il avait dû laisser le Père Ange derrière lui, chez les Capucins de Viterbe, en proie à une fièvre qui l’empêchait de faire un pas de plus. Puisse Dieu le rétablir bientôt en bonne santé ! »

Extrait de : A. Huxley. « L’Éminence Grise. »

Jouvence par Aldous Huxley

Fiche de Jouvence

Titre : Jouvence
Auteur : Aldous Huxley
Date de parution : 1939
Traduction : J. Castier
Editeur : Plon

Première page de Jouvence

« Tout avait été convenu par télégramme : Jeremy Pordage devait chercher des yeux un chauffeur « de couleur » vêtu d’un uniforme gris, avec un oeillet à la boutonnière ; et le chauffeur de couleur devait chercher des yeux un Anglais entre deux âges tenant à la main les Oeuvres Poétiques de Wordsworth. Malgré la foule qui encombrait la gare, ils se reconnurent sans difficulté.

« Le chauffeur de Mr Stoyte ?»

« Mr Pordage, Massah ?»

Jeremy fit de la tête un signe affirmatif, et, son Wordsworth dans une main, son parapluie dans l’autre, étendit à demi les bras, du geste d’un mannequin cherchant à excuser les imperfections de sa personne, tout en exhibant, avec une conscience totale et amusée de leurs défauts, une silhouette déplorable qu’accentuaient les vêtements les plus ridicules. « Une chose misérable, semblait-il insinuer, mais c’est bien moi. » Le dénigrement défensif et pour ainsi dire préventif était, chez lui, devenu habituel. »

Extrait de : A. Huxley. « Jouvencel. »

Contrepoint par Aldous Huxley

Fiche de Contrepoint

Titre : Contrepoint
Auteur : Aldous Huxley
Date de parution : 1926
Traduction : J. Castier
Editeur : Le livre de poche

Première page de Contrepoint

« – Tu ne rentreras pas tard ? – La voix de Marjorie Carling était chargée d’inquiétude, et de quelque chose, même, qui ressemblait à une prière.
– Non, je ne rentrerai pas tard, dit Walter, avec la certitude malheureuse et coupable qu’il n’en serait rien. – Elle l’ennuyait avec sa façon même de parler, un peu traînante, un peu trop raffinée, fut-ce dans la douleur.
– Pas plus tard que minuit. – Elle eût pu lui rappeler le temps où il ne sortait jamais, le soir, sans elle. Elle eût pu le faire, mais elle ne le voulait pas ; c’eût été contraire à ses principes ; elle ne voulait pas forcer son amour, de quelque façon que ce fût.
– Mettons… une heure. Tu sais ce que c’est, des soirées comme celle-là… – En réalité, elle n’en savait rien, pour la bonne raison que, n’étant point sa femme, elle n’y était pas invitée. Elle avait quitté son mari pour vivre avec Walter Bidlake, et Carling, qui avait des scrupules religieux avec des goûts légèrement sadiques, goûtait sa vengeance et refusait de divorcer. Il y avait maintenant deux ans qu’ils vivaient ensemble. Deux ans seulement ; et déjà il avait cessé de l’aimer, il avait commencé d’en aimer une autre. La faute perdait sa seule excuse, les désagréments d’ordre social, leur seule contrepartie. Et elle était enceinte. »

Extrait de : A. Huxley. « Contrepoint. »