Étiquette : Fleuve noir

 

Guillotine pour demain par Benoît Becker

Fiche de Guillotine pour demain

Titre : Guillotine pour demain
Auteur : Benoît Becker
Date de parution : 1956
Editeur : Fleuve noir

Première page de Guillotine pour demain

« Il s’était tapi dans le renfoncement de la porte-cochère, attendant que la femme sortît de la pâtisserie. Son cœur battait à grands coups. Il le sentait se gonfler et puis se dégonfler dans ses oreilles. La peur irriguait son corps tout entier, plombait ses jambes, rendait tremblantes ses mains qu’il tendait machinalement à la pluie du soir.
En avançant un peu la tête, il pouvait voir la perspective fuyante des vitrines de la pâtisserie où la femme était entrée. Leur lumière se réfléchissait avec une étrange violence sur les pavés mouillés. Au bout de la rue déserte, il y avait d’autres lumières, colorées, papillotantes, qui étaient comme des appels d’une vie douce et quiète, il ne savait quel symbole d’une enfance perdue.
Il eut envie de quitter son coin, de s’échapper de cette rue où quelque chose allait se jouer – sa vie –, et de rentrer dans le centre de Nice, mains en poche, de retourner vers ces lumières, en laissant sa peur derrière lui. Sa peur. »

Extrait de : B. Becker. « Guillotine pour demain. »

Expédition épouvante par Benoît Becker

Fiche de Expédition épouvante

Titre : Expédition épouvante
Auteur : Benoît Becker
Date de parution : 1954
Editeur : Fleuve noir

Première page de Expédition épouvante

« Monica écoutait.
En cette fin d’octobre, le vent tournoyait follement dans le grand parc qui entourait la maison et, par instants, chassait la pluie contre les persiennes closes. Du clocher du village, qui se trouve dans la vallée, dix heures avaient sonné, puis onze heures. Bientôt la vieille cloche dominerait encore une fois le vent et le ruissellement de la pluie, et les douze coups de minuit monteraient vers la grande maison de la colline où Monica était seule.
Elle déposa son livre sur ses genoux et resta immobile à regarder vaguement devant elle.
La lumière qui tombait de la lampe de cuivre posée sur le guéridon à côté d’elle l’éclairait en plein, mais, hors du cercle de clarté jaune dans lequel elle se trouvait, le vaste salon n’était qu’ombre. Au fond, près de la grande porte-fenêtre qui donnait sur le parc, l’ébène du piano à queue luisait d’un insolite éclat. Sur ce piano, un grand cadre d’argent était posé. Un cadre d’argent où se trouvait une photographie indistincte. Par moments, il semblait à Monica qu’une lueur étroite se glissait hors des yeux de la photo pour se poser sur elle, et alors elle relevait les yeux. »

Extrait de : B. Becker. « Expédition épouvante. »

Rinocérox par Serge Brussolo

Fiche de Rinocérox

Titre : Rinocérox
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1992
Editeur : Fleuve noir

Première page de Rinocérox

« Souvent, Dan revivait en rêve l’arrivée du Rinocérox. La vibration du sol d’abord, telle une démangeaison sous la plante des pieds, quelque chose d’agaçant qui vous donnait envie de vous gratter, puis l’enchaînement des petits éclatements secs, comme des gifles. Paf-paf-paf. Il lui avait fallu un moment pour comprendre qu’il s’agissait en réalité du bruit des cailloux explosant sous la formidable pression des chenilles-squelettes. Ce n’est qu’en voyant le char à l’œuvre qu’il avait enfin entrevu l’incroyable puissance de l’engin. Au premier abord on avait l’illusion qu’un pan de roche jaune s’était détaché d’une falaise ou d’une colline pour rouler sur la plaine désertique. Cela n’avait pas l’aspect d’une machine fabriquée par l’Homme, cela semblait bizarrement naturel, plein de bosses, de saillies, de crevasses. C’était une vilaine sculpture taillée dans la pierre par des sauvages pas très doués, une espèce d’idole aplatie dont on ne savait si elle était pourvue d’une trompe, d’une corne, d’un long nez… ou d’une interminable quéquette ! Cette dernière possibilité faisait rire aux larmes les gosses de la tribu. En fait, il fallait de bons yeux pour s’apercevoir que la longue excroissance jaillissant du rocher ambulant était en fait un canon. Un énorme canon… »

Extrait de : S. Brussolo. « Rinocérox. »

Les lutteurs immobiles par Serge Brussolo

Fiche de Les lutteurs immobiles

Titre : Les lutteurs immobiles
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1983
Editeur : Fleuve noir

Première page de Les lutteurs immobiles

«  PLUS JAMAIS ÇA ! » proclamait l’affiche.
Les lettres rutilantes occupaient toute la base du panneau publicitaire surplombant la cohue des voitures.
« Plus jamais ça ! »…
David pencha la tête, essayant de distinguer la suite des inscriptions par la vitre latérale du taxi. La photo géante – quinze mètres sur dix – représentait un paysage de décharge publique. Une montagne d’objets échoués au centre d’un terrain vague, et qui avaient fini par s’agglutiner les uns aux autres pour prendre l’aspect d’une petite colline, d’un cratère aux flancs bosselés où se côtoyaient pêle-mêle jouets et instruments utilitaires de toute provenance. Un texte en capitales jaunes avait été surimprimé à cette vision d’abandon, il disait :
« De cette décharge ont été retirés INTACTS :
— 64 tasses à café, 150 couteaux, 28 plats en matière plastique colorée, 133 casseroles, 37 marmites, 85 poupées dormeuses, 15 ours en peluche lavable, 128 voitures miniatures, 22 ballons, 3 bicyclettes !
Tous ces objets, quoique défraîchis, étaient parfaitement aptes à subir encore de longues années d’utilisation intensive !
Halte au gâchis ! SPO VEILLE !
 »

Extrait de : S. Brussolo. « Les lutteurs immobiles. »

Les bêtes enracinées par Serge Brussolo

Fiche de Les bêtes enracinées

Titre : Les bêtes enracinées
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir

Première page de Les bêtes enracinées

« La masse de la bête était telle qu’on ne pouvait se départir de l’impression qu’elle aurait pu avaler une ou deux montagnes en guise de repas, et se coucher là pour les digérer, se vautrant au milieu de la plaine comme un reptile monstrueux dont la panse dilatée masque les rayons du soleil couchant.

Souvent Jamin crispait les poings et fermait les yeux, attendant avec angoisse le moment où l’animal se mettrait brusquement à errer sur la lande, broutant à grands coups de mâchoires cornées des bribes de relief, engloutissant une colline, une crête, mâchonnant distraitement une dune ou décapitant un sommet enneigé d’un lent va-et-vient des maxillaires, mais ce n’était qu’un fantasme, la bête ne pouvait pas bouger.

La bête ne DEVAIT pas bouger…

D’un mouvement de nuque nerveux il rejeta ses longs cheveux noirs en arrière. Il avait les mains un peu moites. Le soleil baissait à l’horizon, bientôt l’ombre de l’animal s’étirerait sur le sol, recouvrant la ville. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les bêtes enracinées. »

Le voleur d’icebergs par Serge Brussolo

Fiche de Le voleur d’icebergs

Titre : Le voleur d’icebergs
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1988
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le voleur d’icebergs

« Les monstres se manifestèrent à l’aube du troisième jour, envahissant le vaisseau alors que Daniel Sangford dérivait au sein d’une torpeur due à l’ingestion de ces euphorisants, réputés inoffensifs, dont avaient coutume d’abuser tous les pilotes intersidéraux. Sur le tableau de bord de la salle des commandes, les détecteurs volumétriques se déclenchèrent, faisant clignoter un essaim de petites lampes rouges.

— « Présence d’un volume mobile inidentifiable en translation horizontale dans le couloir numéro sept du troisième niveau », bourdonna le haut-parleur d’alerte. 

Daniel ouvrit péniblement un œil. Il se sentait lourd. « Comme si on avait coulé du plomb dans chacun de mes os », songea-t-il en essayant de se mettre debout. Il était encore trop endormi pour percevoir la moindre sensation de menace. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le voleur d’iceberg. »

Le puzzle de chair par Serge Brussolo

Fiche de Le puzzle de chair

Titre : Le puzzle de chair
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1983
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le puzzle de chair

« Les chaussons de danse jonchaient le sol de la loge, emmêlant leurs rubans comme autant de serpentins argentés. Agenouillée au milieu des emballages multicolores, Elsy ouvrait les boîtes, froissait les feuilles de papier de soie à un rythme de plus en plus mécanique. Depuis près d’une heure et demie elle se tenait accroupie sur la moquette de la loge, fuyant le regard courroucé de la Grande Léonora. Des crampes durcissaient ses mollets et elle avait dû remonter sa jupe à mi-cuisses pour se déplacer plus commodément. Elle n’ignorait pas que le garçon livreur boutonneux qui se tenait sagement à l’écart des essayages en profitait pour lorgner sa culotte, mais elle n’avait plus la force de lui adresser la moindre remontrance. Elle sentait la sueur. Une odeur acide, née de sa peur, montait de ses aisselles. Ses cheveux blonds collaient à ses joues, lui emplissaient la bouche. En passant devant la glace à maquillage elle remarqua les taches de transpiration qui marbraient son chemisier d’auréoles sombres, soulignant chaque sein. Léonora repoussa la trentième paire de chaussons avec un glapissement hystérique et se drapa dans son peignoir de soie rose comme une divinité outragée. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le puzzle de chair. »

La nuit du venin par Serge Brussolo

Fiche de La nuit du venin

Titre : La nuit du venin
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Fleuve noir

Première page de La nuit du venin

« La barque, à peine un gros canot flanqué d’un moteur cabossé, déchire les vagues avec une obstination soyeuse de scalpel lancé en une trajectoire d’éventration parfaite.

Seule l’écume, moussant de part et d’autre de l’étrave, met un peu de blancheur dans l’obscurité pesant sur le lac.

Cécile relève contre ses joues les revers du trench-coat. L’humidité de la nuit la pénètre. Elle songe que les vêtements soigneusement rangés dans la valise qui bringuebale présentement entre les bancs de nage seront sans aucun doute poisseux lorsqu’elle les déballera.

La brume flottant à la surface du lac semble dotée d’un étrange pouvoir de dissolution. À son contact les étoffes deviennent molles, gluantes, comme si leurs fibres, perdant toute cohérence, privaient le tissage d’une trame solide. D’ailleurs le bois de la barque n’est-il pas beaucoup plus spongieux qu’au moment du départ ? Les ongles de la jeune femme tailladent maintenant le bastingage sans rencontrer la moindre résistance.

Si la traversée s’éternise, le canot va s’alourdir telle une grosse éponge, se défaire, abandonnant ses passagers dans le ventre des eaux noires. »

Extrait de : S. Brussolo. « La nuit du venin. »

La colère des ténèbres par Serge Brussolo

Fiche de La colère des ténèbres

Titre : La colère des ténèbres
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir

Première page de La colère des ténèbres

« L’autocar était constellé de graffiti. A l’intérieur comme à l’extérieur. David était fasciné par ces serpentins goudronneux dont les entrelacs avaient fini par recouvrir totalement la peinture d’origine. Crayons-feutre et pulvérisateurs s’étaient relayés pour tisser une jungle aux lianes cursives. Cela se nouait en boucles foisonnantes, tels ces rubans qu’on fait mousser au sommet des paquets-cadeaux en fleurs bruissantes et fragiles. Les inscriptions se chevauchaient, mille-feuille alphabétique que l’entassement rendait illisible. Le jeune homme laissait courir son regard dans le dédale des invectives, des imprécations. Mais il y avait surtout des noms et des dates agrémentés de signatures, et l’on pensait immédiatement à ces hiéroglyphes qu’on trace rituellement sur les plâtres des skieurs malchanceux au retour des sports d’hiver.

Oui, l’autobus avait été crayonné comme par une horde d’enfants armés de craies de couleur et lâchés dans un appartement aux murs fraîchement blanchis. David se tenait droit sur son siège, le dos décollé de la banquette afin d’encaisser un minimum de secousses. Le véhicule hurlait et grinçait dans les virages. On le sentait proche de la dislocation, son intégrité corporelle ne dépendant plus que du bon vouloir d’un essaim de boulons fatigués. »

Extrait de : S. Brussolo. « La colère des ténèbres. »

Enfer vertical en approche rapide par Serge Brussolo

Fiche de Enfer vertical en approche rapide

Titre : Enfer vertical en approche rapide
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1985
Editeur : Fleuve noir

Première page de Enfer vertical en approche rapide

« Les prisonniers chuchotaient dans un angle de la cour. David, assis, le dos à la muraille, les écoutait d’une oreille distraite. Personne ne prêtait attention à sa présence. Son statut de « cinglé, de « tueur fou » faisait qu’on l’ignorait volontairement depuis le premier jour de son incarcération, il y avait de cela… des siècles.

La population carcérale se méfiait de ce qu’elle englobait sous l’appellation générique, de « psychos ». De David, on disait souvent « qu’il n’aurait pas dû se trouver là, au milieu d’honnêtes truands » que « sa place était chez les dingues ». Cette crainte diffuse lui avait valu de vivre sa détention en paix. On avait peur de lui, de son regard fixe, de ses absences, de ses manies incompréhensibles. Des légendes innombrables couraient sur son compte. On racontait qu’il ne dormait jamais, qu’il lisait dans les pensées, qu’il portait malheur. Pour cette dernière raison, il fallait se garder de le toucher, voire de le regarder dans les yeux.

D’une voix à peine audible, on évoquait ses crimes : il avait détourné un bus scolaire pour y mettre le feu, brûlant vifs une trentaine de gamins ; puis il était monté dans l’épave carbonisée pour dévorer les cadavres croustillants… »

Extrait de : S. Brussolo. « Enfer Vertical en Approche Rapide. »