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De l’autre côté du mur des ténèbres par Serge Brussolo

Fiche de De l’autre côté du mur des ténèbres

Titre : De l’autre côté du mur des ténèbres
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Fleuve noir

Première page de De l’autre côté du mur des ténèbres

« Il faisait une fois de plus le même vieux cauchemar quand le téléphone sonna. À vrai dire ce n’était pas réellement un cauchemar, mais plutôt un souvenir que son esprit ressassait depuis des années sans que jamais s’affaiblisse la terreur imprégnant chacune des images pourtant si familières. C’était…

C’était trente ans plus tôt, dans la maison qu’on avait louée après le départ de P’pa, au moment du divorce. Dans le rêve, il voyait avec une netteté hallucinante chaque détail de cette vieille baraque aux murs gorgés d’humidité et dont la peinture pelait comme le cuir d’un lézard en train de muer. David n’aimait pas le nouvel appartement situé au rez-de-chaussée, avec ses fenêtres protégées par des barreaux, et où la lumière n’entrait que trois heures par jour, au plus fort de l’été. L’hiver, c’était la nuit assurée du matin jusqu’au soir. Comme si les ténèbres campaient là pour éviter d’avoir à rentrer chez elles, leur travail fini. Les couloirs étaient pleins de leur présence caoutchouteuse, mi-solide, mi-liquide, tel un lait en train de cailler. Un lait noir. La nuit stagnait partout en flaques, dans les placards, derrière les portes. »

Extrait de : S. Brussolo. « De l’autre côté du mur des ténèbres. »

Danger, parking miné ! par Serge Brussolo

Fiche de Danger, parking miné !

Titre : Danger, parking miné !
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir

Première page de Danger, parking miné !

« Les pales de l’hélicoptère brassent la nuit avec un vrombissement d’arme de jet. Elles ronflent comme une étoile de ninja bien décidée à déchiqueter les nuages. Aux commandes de l’appareil Édith transpire, engoncée dans sa combinaison de pilotage. La grosse sphère du casque enveloppe son crâne d’une pesanteur moite. Des démangeaisons fourmillent dans ses cheveux coupés trop court. Les lunettes infrarouges lui masquent la moitié du visage, ne laissant à nuque sa bouche charnue aux lèvres gonflées.

L’hélicoptère file en translation horizontale, le nez bas, la queue surélevée. On dirait un bateau mal équilibré qui commence à faire naufrage.

C’est un Sky-Fender 3, une machine lourde, inesthétique. Une libellule obèse, boulonnée et proéminente. Le cockpit minuscule, à peine plus spacieux que l’habitacle d’une voiture de course, domine le corps ogival de l’appareil. D’ailleurs Édith, recroquevillée derrière son tableau de bord, a souvent l’impression d’être assise sur la tête d’un éléphant. Les gros réservoirs soudés aux flancs évoquent des ballasts de submersible. On dirait que le Sky-Fender gonfle les joues comme un enfant qui s’apprête à souffler une énorme bulle de savon. »

Extrait de : S. Brussolo. « Danger, parking miné !. »

Crache-béton par Serge Brussolo

Fiche de Crache-béton

Titre : Crache-béton
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir

Première page de Crache-béton

« La lézarde rayait l’asphalte d’un zigzag rageur. Les roues du camion plongèrent dans la fissure, transmettant aussitôt le choc à toute la carrosserie. À l’arrière, les cages mal arrimées s’entrechoquèrent avec un affreux bruit de ferraille, et les chats poussèrent un miaulement de terreur strident. Penché sur le volant, Romo jura. Devant lui la route se présentait sous l’aspect d’un long ruban de bitume desquamé que les mauvaises herbes rongeaient de part et d’autre. Çà et là émergeait encore une pancarte violemment colorée, comme on en trouve généralement à proximité des villes d’eaux ou des centres de vacances.

— Je n’y comprends rien ! grommela le gros homme en s’essuyant les doigts sur son maillot de corps troué, la dernière fois que je suis passé tout était flambant neuf. On se serait cru dans un dessin animé plein de barrières blanches, de massifs de fleurs et de lapins en céramique sur les pelouses ! Un vrai piège à touristes ! Mais ça…

David acquiesça mollement. Ils roulaient depuis bientôt quatre heures, et les états d’âme de son éphémère patron le laissaient totalement indifférent. Le rétroviseur mal orienté lui renvoyait sa propre image. »

Extrait de : S. Brussolo. « Crache-béton. »

Catacombes par Serge Brussolo

Fiche de Catacombes

Titre : Catacombes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir

Première page de Catacombes

« Les tigres vont et viennent. Chaque fois que leur queue fouette les barreaux, une note sourde et vibrante s’élève dans la nuit. Le jardin zoologique est désert, mais, de cage en cage, la nouvelle s’est répandue, éveillant les bêtes prisonnières qui gémissent en se pelotonnant les unes contre les autres. Déjà, les singes ne forment plus qu’une masse velue, frissonnante. Les oiseaux se cachent la tête sous l’aile ; seuls les charognards se dandinent encore sur leur branche en claquant du bec.

Quelque chose est tombé du ciel. Une proie, un gibier.

C’est inhabituel. Rien ne vient jamais d’en haut.

Les fauves s’énervent. L’objet s’est empalé à la pointe des barreaux. Maintenant le sang coule le long des tiges de fer rouillées. Les tigres se battent pour le lécher. Ils grognent, montrent les crocs, s’envoient des coups de patte.

Les gardiens ne se sont rendu compte de rien. Ils sont loin, claquemurés dans le poste de garde, à siroter des grogs au vin chaud. On est en novembre, il fait froid. La fourrure des animaux a commencé à s’épaissir en prévision de la mauvaise saison. »

Extrait de : S. Brussolo. « Catacombes. »

Abîmes par Serge Brussolo

Fiche de Abîmes

Titre : Abîmes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Fleuve noir

Première page de Abîmes

« David avançait dans la coursive depuis trois jours déjà, et l’écho de ses pas s’envolait devant lui, s’enfonçant dans les ténèbres jusqu’à devenir inaudible. Le jeune homme fit décrire un demi-cercle au halo de sa torche pour tenter de lire les signes inscrits sur les parois par les précédents patrouilleurs. Il distingua des flèches, des injonctions : « Pas par là ! », ou encore « Danger ! ». Ces mots, tracés à la craie, faisaient penser aux commandements placés dans les cases de ces jeux de société sur lesquels on se déplace au moyen de pions et de dés : « Allez en prison », « Payez trois mille francs d’amende »… Leur présence vous donnait l’impression de participer à un grand jeu de piste… ou d’être – par l’entremise d’un inexplicable sortilège – devenu un simple pion perdu sur l’itinéraire d’un wargame de carton.

David s’agenouilla, consultant le plan gainé de plastique transparent. Sa course y figurait sous l’aspect d’un pointillé rouge aux zigzags insolites. Il constata qu’il avait légèrement dévié de sa route initiale et s’en irrita. »

Extrait de : S.Brussolo. « Abîmes. »

Opération « serrures carnivores » par Serge Brussolo

Fiche de Opération « serrures carnivores »

Titre : Opération « serrures carnivores » (Tome 4 sur 4 – Les soldats de goudron)
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Fleuve noir

Première page de Opération « serrures carnivores »

« L’homme était vêtu comme un clergyman, d’un costume noir verdi par l’usure. Il portait aux pieds des Rangers de l’armée et ses mains étaient gantées de cuir. Il avait un visage osseux, dur, aux sourcils rasés, et ses cheveux tirés en arrière se nouaient sur sa nuque en chignon de toréador.
Pour l’heure, il faisait tournoyer au-dessus de sa tête un interminable chapelet formé de boules de chrome reliées entre elles par une corde à piano. L’arme sifflait comme une chaîne de vélo maniée par un voyou en pleine baston. 
— Vivez-vous dans la crainte du Seigneur ? vociférait l’homme.
— Oui ! hurlaient les badauds rassemblés, dans la crainte du dieu inflexible qui nous punit pour notre bien !
Le chapelet de billes d’acier s’abattait alors sur leurs têtes et leurs épaules, leur faisant éclater les arcades sourcilières, les lèvres ou les joues. Sanglants, hagards, le visage constellé d’hématomes virant au noir, ils se dandinaient d’un pied sur l’autre sans chercher à esquiver les coups. Avec leurs figures martelées, ils ressemblaient à des boxeurs entamant la quinzième reprise d’un match particulièrement violent. »

Extrait de : S. Brussolo. « Opération serrures carnivores – Les soldats de goudron. »

Le rire du lance-flammes par Serge Brussolo

Fiche de Le rire du lance-flammes

Titre : Le rire du lance-flammes (Tome 3 sur 4 – Les soldats de goudron)
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1985
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le rire du lance-flammes

« Le feu s’ébroue, boule de lumière aux prolongements aciculaires, hérisson de chaleur qui apprend à faire le gros dos. Les flammes ne crépitent pas encore. Elles ont des grignotements de dentier dévorant des gaufrettes, des piétinements d’insecte montant à l’assaut d’une feuille de papier. Cela bruit comme une charge de cafards fouaillant une étendue de limaille. C’est presque imperceptible, négligeable.

En fermant les yeux on croirait entendre gémir un billet de banque dans une main impatiente, fétichiste ou sacrilège (?). Oui, c’est exactement ça… Le feu a des plaintes de papier-monnaie qu’on froisse avec
lenteur jusqu’à lui faire perdre son amidon filigrané.

Tout à l’heure il sera plus ambitieux. Il craquera avec insolence, émettant des protestations de squelette savamment torturé par des bourreaux armés de casse-noisettes, et dont les phalanges éclatent une à une telles des cacahuètes martyrisées.

Plus tard, beaucoup plus tard, il ronflera, haletant sourdement comme un troupeau de locomotives chargeant flanc contre flanc, et qui roule en une transhumance ponctuée de coups de sifflet ou de hurlements de soupape congestionnée. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le rire du lance flamme – Les soldats de goudron. »

Ambulance-cannibale non identifiée par Serge Brussolo

Fiche de Ambulance-cannibale non identifiée

Titre : Ambulance-cannibale non identifiée (Tome 2 sur 4 – Les soldats de goudron)
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1985
Editeur : Fleuve noir

Première page de Ambulance-cannibale non identifiée

« La ville rendait le son creux que les pas du promeneur soulèvent habituellement en traversant un décor ou un champ de mines.

La cité faisait songer à ces bêtes empaillées, baudruches de cuir et de poils, simulacres de vie cousus sur un rembourrage, et qui prennent racine sur un socle de bois.

Jane ressentait tout cela en remontant le boulevard désert. De part et d’autre de la chaussée, les boutiques n’étaient plus que des cubes d’obscurité reflétant le paysage de la rue comme de gros aquariums emplis d’encre noire.

Du coin de l’œil, la jeune femme y suivait le déplacement de son image, s’observant comme on observe un suiveur dont on ne parvient pas encore à percer les intentions.

L’image avançait avec son visage boudeur au front haut, bombé, couronné de cheveux blonds taillés en brosse rêche. Le tricot de corps fatigué ne dissimulait rien du balancement des seins aux pointes érigées par le frottement continu du coton imprégné d’huile et de cambouis. Une inscription le barrait sur toute sa largeur : « Fédération Nationale des Chauffeurs d’Immeubles-Paquebots ». Jane eut un sourire amer. Tout cela appartenait déjà au passé. »

Extrait de : S. Brussolo. « Ambulance cannibale non identifiée – Les soldats de goudron. »

Les foetus d’acier par Serge Brussolo

Fiche de Les foetus d’acier

Titre : Les foetus d’acier (Tome 1 sur 4 – Les soldats de goudron)
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir

Première page de Les foetus d’acier

« Le pont surplombait la maison, la dominant comme une arche d’acier et de ciment. Pour quelque obscure raison, les architectes chargés d’établir le tracé de l’autoroute n’avaient pu obtenir des services de la municipalité l’autorisation de raser cette bicoque de brique rouge qui contrariait leur avance. Il avait fallu se résoudre à bâtir un dos d’âne qui l’enjambait, la dominant telle une voûte grise de temple païen. Ce toit courbe, que la ruée permanente des voitures faisait vibrer de toutes ses membrures, jetait son ombre gigantesque et rectiligne sur la villa, la privant à jamais de la lumière du soleil.

Lise avait fini par s’habituer à cette grisaille, ce petit jour hivernal qui la contraignait à allumer l’électricité à trois heures de l’après-midi. De même, son oreille s’était accoutumée au vrombissement de la voûte, et, lorsqu’elle levait les yeux, elle n’était pas loin de penser qu’un orage perpétuel grondait au sein de ce nuage de béton stationnaire qui lui bouchait le ciel et pesait sur le toit d’ardoise de la maison à la manière d’une parenthèse horizontale. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les foetus d’acier – Les soldats de goudron. »

Docteur Squelette par Serge Brussolo

Fiche de Docteur Squelette

Titre : Docteur Squelette (Tome 1 sur 1 – Les chroniques d’épouvante)
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Fleuve noir

Première page de Docteur Squelette

« Jeanne roule sur le lit humide de sueur. La chambre n’est qu’un cube de chaleur solidifiée que transpercent les aiguilles incandescentes d’une lumière filtrant par les fentes des volets.

Le drap l’enveloppe, immense et pesant comme une voile de navire trempée. La jeune femme se débat, prisonnière de ce suaire géant trop grand pour elle, collant comme un piège.

À gauche le lit est froid. Sec. Marc n’est plus là. Il a probablement attendu que sa compagne s’endorme, terrassée par la chaleur pour se relever sans bruit et sortir…

Jeanne se redresse, le cœur battant.

Dehors c’est la fournaise de l’après-midi. Un souffle de lance-flammes qui remonte les rues et dessèche le crépi des façades, craquelant vernis et peintures.

Comment Marc a-t-il pu sortir et parcourir une fois de plus ces ruelles cent fois brûlées, ce désert urbain qui vous cuit la plante des pieds à travers l’épaisseur des semelles ?

Jeanne s’extirpe de la couche. Nue, moite, des rigoles au creux des reins, des gouttes salées fuyant des aisselles.

Il lui semble qu’elle voit Marc, titubant au long de la Calle Central, tête nue, sans chapeau, les cheveux décolorés, la peau rougie et trop sèche. »

Extrait de : S. Brussolo. « Docteur Squelette – Les chroniques d’épouvante. »