Étiquette : Fleuve noir

 

Les manipulateurs par Paul Béra

Fiche de Les manipulateurs

Titre : Les manipulateurs
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1980
Editeur : Fleuve noir

Première page de Les manipulateurs

« J’étais devenu fou. Mais non, je me trompe : je l’avais toujours été. Cela empirait, voilà tout.
Notez, si vous ne l’avez jamais été, que ce n’est pas gênant, et que c’est même plutôt amusant… à la condition que l’on se sache fou. Et je savais que je l’étais.


Ce matin-là, les grincements du vide-ordures me réveillèrent en sursaut. J’avais la bouche pâteuse. Comme je ne bois pratiquement jamais d’alcool, je savais ce que ça signifiait : j’allais entrer en crise. (Quand je dis « pas d’alcool », c’est tout simplement parce que mes moyens ne me le permettent pas. Il a atteint des tarifs prohibitifs !)
Je m’assis sur mon lit et je bâillai en m’étirant. Ma chambre mesurait trois mètres sur trois. Il y avait un lit, une armoire, une petite table et une chaise. J’y vivais depuis trois mois. Ni mieux ni plus mal logé que les autres CH3. CH3 parce que je « pointais » au chômage depuis trois mois. »

Extrait de : P. Béra. « Les Manipulateurs. »

Le vieux et son implant par Paul Béra

Fiche de Le vieux et son implant

Titre : Le vieux et son implant
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1975
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le vieux et son implant

« Il la regardait, très droit, très maigre, un ironique sourire aux lèvres, appuyé sur sa canne. Il ne s’était certainement pas rasé de toute la semaine : la barbe lui mangeait le visage.

Quel âge ? Apparemment, quatre-vingts ans. Un âge intéressant, surtout pour les filles, quand on ne voulait pas que le Vieux vous importune… du moins pas trop souvent. Mais aussi un âge périlleux car lorsque le Vieux mourait on se retrouvait à l’abandon. Et pour en trouver un autre !…

Pourtant, Laura était dans un tel état de faiblesse qu’elle était prête à courir ce risque. Si ce Vieux-là mourait, elle en chercherait un autre avec désespoir. Mais entre-temps elle aurait repris des forces. D’ailleurs, quatre-vingts ans, ce n’était pas très inquiétant. Les Humains vivaient plus longtemps depuis que la Maladie s’était abattue sur la Terre.

Oui, ils vivaient longtemps… ou bien ils mouraient jeunes. À l’âge de Laura… De toute façon, les Jeunes ne pouvaient plus se passer des Vieux. Et cela avait tout changé. Tout. »

Extrait de : P. Béra. « Le Vieux et son Implant. »

La nuit est morte par Paul Béra

Fiche de La nuit est morte

Titre : La nuit est morte
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1976
Editeur : Fleuve noir

Première page de La nuit est morte

« Dieu sait pourquoi Philippe Lemarchand pensait aux opérateurs et aux équipements radio de l’époque héroïque quand « Son Honneur » Hélène entra sans s’annoncer, comme de coutume. Elle en avait le droit puisque, sur décision de son père, elle avait été nommée Inspectrice générale, mais chaque fois Lemarchand grinçait des dents.
Il admettait mal de se sentir surveillé par une femme plus jeune que lui. Et quelle femme ! Aussi prétentieuse que belle, ce qui n’était pas peu dire…
Dans son fauteuil dont les contours imprécis relaxaient agréablement ses muscles, il attendait avec patience que se déclenchât l’impérieuse sonnerie de l’un des robots de surveillance.
Autrefois, l’opérateur radio passait des heures entières devant un récepteur, et même, oui, les historiens le prétendaient… il était obligé de traduire en « clair » le « langage morse », avec un vulgaire crayon ou un stylo à bille ! Que de temps perdu dans la transmission des messages, et quel casse-tête pour l’opérateur ! »

Extrait de : P. Béra. « La nuit est morte. »

La horde infâme par Paul Béra

Fiche de La horde infâme

Titre : La horde infâme
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1980
Editeur : Fleuve noir

Première page de La horde infâme

« Ce matin, j’ai reçu un merveilleux cadeau : un rétrokaléidoscope. Voilà des années que j’enviais les possesseurs de cet instrument qui, comme son nom l’indique, permet d’observer les scintillements du Passé.

Mon salaire d’enseignant ne me permettant pas d’en acquérir un (bien sûr, si je me privais un peu… mais comment se priver dans notre civilisation actuelle ?) et mes travaux littéraires (j’écris des romans S.-F.) n’étant pas pris au sérieux au point qu’un Cénacle pontifiant m’en offrît un, eh bien, je m’en passais.

C’est sur l’initiative de Vané que mes vœux furent comblés. Vané, c’est mon élève préférée. Une magnifique blonde aux yeux noirs. Mais le sort est injuste : elle a dix-huit ans à peine, j’en ai cinquante… »

Extrait de : P. Béra. « La horde infâme. »

L’ongle de l’inconnu par Paul Béra

Fiche de L’ongle de l’inconnu

Titre : L’ongle de l’inconnu
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1978
Editeur : Fleuve noir

Première page de L’ongle de l’inconnu

« Moi, Olivier, ingénieur en électronique, je n’avais jamais assisté à une séance au palais Bourbon ! Vous rendez-vous compte ? Nous votons pour élire les Représentants de la Nation, après quoi, une fois qu’ils sont élus, nous nous désintéressons de ce qu’ils font, sauf quand un scandale immobilier éclate.

Quelle bizarre conception de la démocratie ! Somme toute, nous donnons un mandat en blanc à un homme dont nous ignorons à peu près tout et puis hop ! nous rentrons chez nous pour nous livrer à des occupations beaucoup plus importantes : réparer un robinet qui fuit ou coller de nouveaux timbres dans notre collection.

J’ignore ce qui m’a poussé à dire ce jour-là à Gloria :

— On y va.

— Où ça ?

— A la Chambre. »

Extrait de : P. Béra. « L’Ongle de l’inconnu. »

L’ombre du tueur par Paul Béra

Fiche de L’ombre du tueur

Titre : L’ombre du tueur
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1983
Editeur : Fleuve noir

Première page de L’ombre du tueur

« J’ai compris que le Tueur était sur nos traces quand j’ai entendu les clameurs de souffrance et d’agonie au fond de la vallée, à nos pieds. Rol était allé chercher de l’eau à la source, deux ou trois cents pas plus bas.
Le soleil caressait les rochers. Une main invisible parut serrer ma gorge : est-ce qu’il aurait le courage de ne pas se précipiter vers le village, de laisser massacrer nos compagnons ?
S’il descendait, le Tueur l’abattrait, comme les autres, et je serais condamnée à errer seule dans la montagne…
Seule… La montagne… À cette idée, ma respiration devenait courte. Je regardais, un peu hébétée, ce spectacle que je voyais depuis des mois, depuis que j’avais décidé de vivre avec Rol, c’est-à-dire, suivant la Loi, de quitter le village.
Dans celui-ci, j’étais restée depuis ma naissance. Rol et moi, nous aurions pu, comme les autres couples, nous établir non loin de là, mais dans la vallée. Cette dernière offrait avec générosité les poissons de son torrent, les légumes de sa terre arable, les fruits de ses arbres et de ses buissons. »

Extrait de : P. Béra. « L’ombre du tueur. »

Jar-qui-tue par Paul Béra

Fiche de Jar-qui-tue

Titre : Jar-qui-tue
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1978
Editeur : Fleuve noir

Première page de Jar-qui-tue

« Jarah appuya ses mains moites à la paroi rocheuse et, lentement, se glissa vers l’entrée de la caverne. Dans les ténèbres épouvantables, il ne distinguait pas l’ennemi. Mais, à l’âcre senteur fauve, aux rauquements qui résonnaient sous la voûte, il devinait la présence de l’ours gris.

La bête avait senti l’homme. Elle quittait l’étroit couloir rocheux que, malheureusement, ils avaient négligé d’explorer la veille et, se dandinant, humant les senteurs chaudes, elle avançait sans hâte vers sa proie.

Frissonnant, Jarah se baissa et ses mains ouvertes frôlèrent le sol. Les armes n’étaient plus là ! Rama et Larvi, ses fidèles compagnons, les avaient rassemblées au centre de la caverne.

Aux frôlements qu’il percevait dans la nuit, il imagina les deux hommes, couchés sur le sol, entre la bête et le rocher, tendant les bras, quêtant éperdument les haches introuvables. Et d’ailleurs, dans la nuit, comment combattre ? »

Extrait de : P. Béra. « Jar-Qui-Tue. »

Comme un liseron par Paul Béra

Fiche de Comme un liseron

Titre : Comme un liseron
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1976
Editeur : Fleuve noir

Première page de Comme un liseron

« Pourquoi tous ces mystères alors que nous venions de passer une merveilleuse nuit d’amour ? Certes, j’étais très jeune, mais j’avais imaginé notre existence d’une façon si différente !

*

Je nous voyais, abandonnant le Clan, comme le font les nouveaux époux, rôdant de-ci de-là afin de nous accoutumer à l’isolement du couple désigné pour créer un nouveau clan. Car nous avions été désignés. Par qui ? Je l’ignorais, et je suppose que nul ne le savait.

Jamais je n’avais pu deviner qui dirigeait le Clan. Parfois, il semblait que c’étaient les vieux. Mais parfois aussi Joss élevait la voix, et les vieux baissaient la tête. Or Joss n’avait pas encore vingt-cinq ans !

Il était advenu que d’autres, de son âge, eussent tenté de briser la volonté d’un Ancien. Je me souvenais en particulier de la querelle qui avait opposé Kari, un des amis de Joss, à Mat aux cheveux blancs.

C’était au sujet d’un cerf que le Clan avait pourchassé pendant une journée entière avant de réussir à l’abattre dans la caverne où il s’était réfugié. »

Extrait de : P. Béra. « Comme un Liseron. »

Changez de bocal par Paul Béra

Fiche de Changez de bocal

Titre : Changez de bocal
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1981
Editeur : Fleuve noir

Première page de Changez de bocal

« Je me demande encore comment j’ai pu sortir de mon bocal. Hasard ? Impulsion due aux puissances surnaturelles ? Je ne sais. Peut-être le comportement de Sylvie y fut-il pour quelque chose.

Car je croyais aimer Sylvie. Comme un dingue. Et elle en profitait. C’est curieux : dans la vie, nombreux sont les couples chez lesquels l’un profite de l’autre, sans aucune réciprocité.

Par exemple, Sylvie. Depuis deux ans que nous nous connaissions, elle n’avait cessé de m’imposer sa loi. A moi, un jeune gars sans préjugés, qui ne croit à rien, ni à Dieu, ni au diable, ni à la société, ni à la fraternité… etc.

Bien qu’au fond, si je ne crois à rien de tout ça, c’est parce que je suis bourré de préjugés, dus non à mon ascendance mais à mon éducation. Un jour, je m’en souviens, j’ai dit à un ami qui se flattait de ne suivre aucun principe :

— Si fait.

— Comment ça ?

— Tu poses en principe que tu n’en as pas. »

Extrait de : P. Béra. « Changez De Bocal. »

Ceux d’ailleurs par Paul Béra

Fiche de Ceux d’ailleurs

Titre : Ceux d’ailleurs
Auteur : Paul Béra
Date de parution : 1979
Editeur : Fleuve noir

Première page de Ceux d’ailleurs

« Les premières feuilles mortes voltigeaient au soleil d’octobre. À travers les parois transparentes de la Bulle, je les regardais sans les voir, attristé et soucieux.
Depuis quelques heures, je le savais, Martha allait mourir. Et il n’y avait rien à faire. On ne rallume pas une lampe quand le réservoir est vide. Martha avait presque cent six ans… Moi, cent huit.
Je n’avais même pas appelé un médecin. Je savais trop bien ce qu’il allait dire : des phrases de consolation, en me frappant paternellement dans le dos. Paternel, un gars de soixante ans à peine !
Normalement, j’aurais dû disparaître avant Martha. Les femmes, sur notre monde de techniciens, vivent en général plus longtemps que les hommes. Pour notre couple, c’était le contraire. Martha allait mourir, et je pouvais vivre encore pendant quelques années… Vivre seul, avec le souvenir.


Je précise que, grâce aux progrès de notre chirurgie et de notre médecine, nos corps restaient robustes et sains jusqu’à l’heure dernière. Chez nous, on ne meurt que d’accident ou de vieillesse.
— Approche-toi un peu plus, souffla Martha.
Et, rêveuse :
La plus belle fin… comme dans les romans d’autrefois… ma main dans ta tienne… »

Extrait de : P. Béra. « Ceux d’Ailleurs. »