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Se souvenir encore des orages par Pierre Pelot

Fiche de Se souvenir encore des orages

Titre : Se souvenir encore des orages
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 2022
Editeur : Presses de la cité / Terres de France

Première page de Se souvenir encore des orages

« Ses paupières fripées pesantes de sommeil encore.
On apercevait des gens, parfois, à l’arrière des maisons, dans la lumière crue à peine née et les ombres sans fin dépliées au ras du sol ou plaquées sur les bardages au levant des choses. Des gens déjà debout, parmi les cabanes de jardin en planches grises et tôles marquées de rouille, rôdeurs matinaux bossus inspectant des espoirs de cultures rabougries. Le soleil livide n’avait pas encore choisi sa couleur.
Plaqué sur la vitre, à presque lui toucher le nez, un homme copiant son attitude posait sur lui de loin en loin un regard fatigué.
Un visage amaigri de Clooney mal barbu, le poivre noir et le sel gris des cheveux saupoudrés, en méplats plus ou moins marqués sous la barre des pommettes, joues et menton. Sur cet écran translucide au fond duquel se déroulait le paysage étiré, ce visage seul appuyé au creux d’une main, serti dans le reflet d’une partie du compartiment vide…
Un paysage plat, tout d’abord, bordé d’un horizon fondu sous des vagues opaques de consistance nuageuse, une succession écrasée de silhouettes urbaines, des bâtiments aplatis, des immeubles éparpillés – des désordonnements de villes méchamment régurgitées. »

Extrait de : P. Pelot. « Se souvenir encore des orages. »

Ceux qui parlent au bord de la pierre par Pierre Pelot

Fiche de Ceux qui parlent au bord de la pierre

Titre : Ceux qui parlent au bord de la pierre (Tome 5 sur 5 – Sous le vent du monde)
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 2001
Editeur : Milady

Première page de Ceux qui parlent au bord de la pierre

« Les yeux clos, celui qui entend, écoutait.

Assis, jambes croisées et le dos courbé, sa tête effleurait les branches entrecroisées qui soutenaient la grande peau couvrant l’abri du rêve et dont il pouvait, sans écarter les bras, toucher les parois courbes.

Les crépitements de la pluie ruisselante l’enveloppaient. Seul bruit. Dohuka n’entendait rien d’autre. La pluie. La pluie, sans discontinuer, tombait depuis toujours comme si elle ne devait jamais plus s’arrêter.

Avant Dohuka, Bak’o’hashieeodo savait changer la course des nuages du monde du dessus, mais son corps enseveli n’était pas revenu, son nom n’était plus prononcé, et plus personne, parmi les Doah de moins en moins nombreux, n’ordonnait aux nuages.

Dohuka était le dernier hisodrah, celui de maintenant. Il pouvait parler aux forces et aux gens de odrah, le monde du dessous qui soutient drah, celui de dessus – pas aux nuages.

Mais Dohuka se taisait, il s’était tu jour et nuit, avec au fond des oreilles et des yeux l’inextinguible brûlure des dernières paroles entendues et des dernières images vues, jaillies du ventre de odrah à travers la roche. »

Extrait de : P. Pelot. « Ceux qui parlent au bord de la pierre – Sous le vent du monde. »

Avant la fin du ciel par Pierre Pelot

Fiche de Avant la fin du ciel

Titre : Avant la fin du ciel (Tome 4 sur 5 – Sous le vent du monde)
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 2000
Editeur : Milady

Première page de Avant la fin du ciel

« Èheni allait dans le long cri du vent.

Il avait quitté l’anse de la rivière abritée par le grand ravin de roche alors que la lumière blême éclaboussait le ciel traversé de nuages effilochés encore silencieux. Et puis le vent, la voix des blanches et froides montagnes où sont les sources du ciel et de tout ce qui est sous le ciel, était descendu jusqu’à terre.

Èheni avait entendu le vent avant de le voir, avant de le sentir sur sa peau.

Il s’était arrêté de marcher. Écoutant.

Silhouette soudain dressée parmi les arbustes épars au sommet d’une pente d’herbe maigre, le regard levé dans la lumière épaissie vers le déferlement sombre maintenant ininterrompu des nuages. Dans une main le bâton court appointé, dans l’autre les bois de l’edroü tué plusieurs jours auparavant (toute sa chair n’était pas mangée), et la peau de la bête grossièrement écharnée, pas même saupoudrée de la terre rouge qui assouplit, poisseuse encore de son odeur, les pattes nouées sous le menton, portée par-dessus celles qui le vêtaient, épaississant son allure. Écoutant, là, debout. Le cou tendu, reniflant par ses larges narines qui palpitaient lentement… »

Extrait de : P. Pelot. « Avant la fin du ciel – Sous le vent du monde. »

Une jeune fille au sourire fragile par Pierre Pelot

Fiche de Une jeune fille au sourire fragile

Titre : Une jeune fille au sourire fragile
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 1991
Editeur : Bragelonne

Première page de Une jeune fille au sourire fragile

« Et dans moins de quinze jours, se disait-elle, ce serait Noël. Elle ne parvenait pas à y croire, ni même à se faire vraiment à cette idée.

C’était quelque peu différent des autres années. D’ordinaire, elle détestait cette période des fêtes comme une espèce de grand fleuve de lumières dans lequel vous vous retrouvez fatalement emportée malgré vous : vous avez beau tout faire pour vous en défendre, c’est inutile et parfaitement inefficace… à moins de vous exiler pour un temps en plein cœur de quelque désert, et encore… Mais là, oui, pour une fois, c’était quelque peu différent.

D’abord, il y avait cette crevasse noire dans le temps, cette faille profonde de laquelle elle venait de s’extraire et qui fatalement changeait tout. Le paysage n’est jamais tout à fait le même de l’autre côté du précipice, quand vous l’avez franchi. Fatalement. »

Extrait de : P. Pelot. « Une jeune fille au sourire fragile. »

Une autre terre par Pierre Pelot

Fiche de Une autre terre

Titre : Une autre terre
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 1972
Editeur : Hatier

Première page de Une autre terre

« Arian Dhaye n’était pas un tueur.
En son âme et conscience – car il possédait encore âme et conscience –, il était même tout le contraire d’un tueur.
Pourtant, il avait reçu pour mission de mener à bien une sorte de génocide parfait ; il avait reçu l’ordre de détruire, de tuer, d’anéantir totalement plus de cent mille individus. Cet ordre, Arian Dhaye l’avait reçu consciemment, et il l’exécuterait de son plein gré, sans qu’aucune contrainte, physique ou mentale, ne s’exerce sur lui.
Mais Arian Dhaye n’était pas un tueur. Il était simplement homme. Mais peut-être n’y avait-il plus beaucoup d’hommes en ce temps de la deuxième Ère, sur la vieille planète Terre. »

Extrait de : P. Pelot. « Une autre terre. »

Une autre saison comme le printemps par Pierre Pelot

Fiche de Une autre saison comme le printemps

Titre : Une autre saison comme le printemps
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 2016
Editeur : Editions Héloïse d’Ormesson

Première page de Une autre saison comme le printemps

« AVANT, LES PRÉS DESCENDAIENT en pente douce jusqu’à la rivière, en dessous de la maison. Des arbres bordaient le cours d’eau. La route passait de l’autre côté, à une dizaine de mètres au plus près de la rive, calquant ses méandres sur ceux de la rivière. Avant, quand les arbres avaient des feuilles, on ne voyait même pas la route.

Et puis le tout-venant des hommes politiques se retrouva à même de prendre des décisions, et ces gens-là ne s’adressaient plus à des « citoyens » mais à des « consommateurs », des « électeurs », des « automobilistes ». Ces gens-là estimaient manquer leur carrière s’ils n’avait pas à leur actif la création d’une portion quelconque d’autoroute, une voie de contournement ou une zone industrielle.

Ils tracèrent donc la route de ce côté-ci de la rivière, en plein milieu des prés, ce qui coupa quelques virages, permit aux usagers de rouler un peu plus vite, aux accidents de se multiplier. Au trafic des camions de s’écouler sans discontinuer. »

Extrait de : P. Pelot. « Une autre saison comme le printemps. »

Un autre pas dans la rivière par Pierre Pelot

Fiche de Un autre pas dans la rivière

Titre : Un autre pas dans la rivière
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 2021
Editeur : Presses de la cité

Première page de Un autre pas dans la rivière

« Je suis né, dans cette vallée de la montagne des bœufs sauvages étroitement serrée par les hauteurs rondes aux couleurs délavées, rousses et bleuies, comme des ressacs pétrifiés de vagues écumées.
Vosges.
Trois mots celtes composent à l’origine le nom Vouguerus : vou, signifiant bœuf, guez, sauvage, et us pour montagne, élévation.
Les romains donnèrent le nom de Vogesus, ou Vosegus à ces montagnes ; au Moyen Age elles devinrent Vosagus, et pour les Allemands Vasgau.
 
Elles ne sont pas montagnes de hautes volées, le sommet fatigué, et ce qui fut chez elles de trempe volcanique n’a laissé pour pauvre trace qu’un soupçon de cratère, en renfoncement, que la forêt comble sans hâte, inéluctablement. »

Extrait de : P. Pelot. « Un autre pas dans la rivière. »

Transit par Pierre Pelot

Fiche de Transit

Titre : Transit
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 1977
Editeur : Robert Laffont

Première page de Transit

« SON nom était une grosse bulle, ventrue et rebondie, de couleur safran. Il était sur le point de la reconnaître, de l’identifier, lorsqu’elle éclata – vilaine farce – en une multitude d’éclats dont l’apparente composition se trouvait en totale opposition avec celle de la bulle originelle – comme une sphère d’eau savonneuse qui se serait métamorphosée en myriades de cristaux de glace acérés et mauvais. Cette pluie scintillante retomba en gerbe dorée contre son crâne nu, cliquetant sur la peau luisante.
Il savait que l’image n’avait pas de sens ; il savait que ce crâne n’était pas le sien – ne pouvait pas être le sien. Pour une quelconque raison, aux fondements ensevelis sous la boue, il était persuadé que son crâne, s’il en avait un, n’était pas chauve. »

Extrait de : P. Pelot. « Transit. »

Si loin de Caïn par Pierre Pelot

Fiche de Si loin de Caïn

Titre : Si loin de Caïn
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 1988
Editeur : Bragelonne

Première page de Si loin de Caïn

« Parfait se retrouvait dehors, une fois de plus.

S’il en ressentait quelque satisfaction, elle ne se lisait pas sur son visage, renfrogné comme à l’ordinaire.

C’était un homme d’une quarantaine d’années Parfait Samson, né le 13 août 1944 exactement –, pas très grand, ni gros, mais des épaules larges et des vêtements flottants : un pantalon battle-dress sans couleur bien définie, une veste de drap noir usée et luisante au col et aux coudes… Aux pieds, des godillots qui bâillaient de la languette (faute de lacets) et de la semelle aussi, menaçant de tomber en pièces détachées au moindre mouvement. »

Extrait de : P. Pelot. « Si loin de Caïn. »

Roman de gare par Pierre Pelot

Fiche de Roman de gare

Titre : Roman de gare
Auteur : Pierre Pelot
Date de parution : 2015
Editeur : Le monde

Première page de Roman de gare

« Tous ces gens.

Tous ces gens sans nombre et sans nom. Innombrables et innommables. Ces anonymes dans leur monde, chacun le sien, qu’ils portent dans cette bulle autour d’eux, une bulle qui ne les quitte pas plus qu’ils ne la quittent. Cette espèce de gigantesque déferlement de bulles invisibles, chacune trimballant son petit passager unique, et le flot qui roule, cascade, le flot qui ne cesse de se déverser non seulement ici, là, sur les quais de la gare, mais de par le monde.

Quelquefois, ça me prend. J’essaie d’imaginer, c’est parfaitement impossible. À devenir fou d’imaginer, au moins autant que ne pas y parvenir.
Non : pas devenir fou, plus simplement ouvrir les yeux sur cet état dans lequel on trempe ordinairement. Tous ces gens dans leur bulle-monde qui se croisent et s’entrecroisent.

Nous vivons dans une réalité vertigineuse composée de sept milliards et quelques millions
de mondes. Sans compter les mondes animaux, les trucs pas humains. »

Extrait de : P. Pelot. « Roman de gare. »