Catégorie : Livres

 

Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent… par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent…

Titre : Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent…
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2010
Editeur : Albin Michel

Première page de Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent…

« Entre Beethoven et moi, ce fut une histoire brève mais forte.

Il apparut dans ma vie lorsque j’avais quinze ans puis la quitta quand j’atteignais les vingt. Pendant cette période, il s’installa, poussa les meubles, cala ses disques à côté de mon électrophone, empila ses partitions sur le piano droit, enseigna à mes doigts ses pages les plus passionnées, m’arracha des larmes avec ses symphonies et devint le maître de mes émotions, m’en insufflant de nouvelles, bouleversantes. Afin de marquer son territoire dans ma chambre d’adolescent, il introduisit, par l’entremise d’une tante qui revenait d’Allemagne, son buste en résine peinte, sculpture tourmentée qu’il me conseilla de placer sur ma table de nuit, sous le portrait de Mozart épinglé au mur. Ce fut la seule fois où je lui résistai ; par je ne sais quelle prudence  – sans doute la crainte de ne pas m’endormir auprès de ce front où saillaient les tumultes du génie  –, je laissai trôner son effigie dans l’ombre de la bibliothèque paternelle, à plusieurs murs de distance. »

Extrait de : E-E Schmitt. « Quand Je Pense Que Beethoven Est Mort Alors Que Tant De Crétins Vivent. »

Odette Toulemonde par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Odette Toulemonde

Titre : Odette Toulemonde et autres histoires
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2006
Editeur : Albin Michel

Sommaire de Odette Toulemonde :

  • Wanda Winnipeg
  • C’est un beau jour de pluie
  • L’intruse
  • Le faux
  • Tout pour être heureuse
  • La princesse aux pieds nus
  • Odette Toulemonde
  • Le plus beau livre du monde

Première page de Wanda Winnipeg

« En cuir, l’intérieur de la Royce. En cuir, le chauffeur et ses gants. En cuir, les valises et les sacs bourrant la malle. En cuir, la sandale tressée qui annonce une jambe fine au bord de la portière. En cuir, le tailleur jupe écarlate de Wanda Winnipeg.

Les chasseurs s’inclinent.

Wanda Winnipeg franchit le seuil sans regarder personne ni vérifier que ses affaires suivent. Comment en serait-il autrement ?

Derrière le comptoir de l’hôtel, les employés frémissent. Faute de pouvoir capter son attention derrière ses lunettes fumées, ils débordent de formules accueillantes.

— Bienvenue, madame Winnipeg, c’est un grand honneur pour nous que vous descendiez au Royal Émeraude. Nous ferons tout pour rendre votre séjour le plus agréable possible.

Elle reçoit ces marques de haute estime ainsi qu’une menue monnaie due, sans y répondre. Les employés continuent la conversation comme si elle y participait. »

Extrait de : E-E Schmitt. « Odette Toulemonde. »

Mes évangiles par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Mes évangiles

Titre : Mes évangiles
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2004
Editeur : Albin Michel

Première page de Mes évangiles

« Dans quelques heures, ils vont venir me chercher.
Déjà ils se préparent.
Les soldats nettoient leurs armes. Des messagers s’éparpillent dans les rues noires pour convoquer le tribunal. Le menuisier caresse la croix sur laquelle je vais saigner demain.
Mon Dieu, qu’ils me tuent vite ! Et proprement !
J’aurais pu être ailleurs, ce soir. Dans une maison que je n’ai pas, m’auraient peut-être attendu une femme que je n’ai pas non plus et, derrière la porte, ravies de revoir leur père, des petites têtes bouclées et souriantes. Voici où ce rêve m’a réduit : attendre en ce jardin une mort que je redoute.
Comment tout cela commença-t-il ? Y a-t-il un début au destin ? »

Extrait de : E-E Schmitt. « Mes Évangiles. »

Ma vie avec Mozart par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Ma vie avec Mozart

Titre : Ma vie avec Mozart
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2005
Editeur : Albin Michel

Première page de Ma vie avec Mozart

« C’est lui qui a commencé notre correspondance.
Un jour, pendant l’année de mes quinze ans, il m’a envoyé une musique. Elle a modifié ma vie. Mieux : elle m’a gardé en vie. Sans elle, je serais mort.
Depuis, je lui écris souvent, petits mots griffonnés au coin d’une table pendant l’élaboration d’un livre, ou longues missives rédigées la nuit lorsqu’un ciel dépourvu d’étoiles pèse au-dessus de la ville orangée.
Quand ça lui chante, il me répond, lors d’un concert, dans le hall d’un aéroport, au coin d’une rue, toujours surprenant, toujours fulgurant.
Voici l’essentiel de nos échanges : mes lettres, ses morceaux. Mozart s’exprime en sons, je compose des textes. Plus que maître de musique, il est devenu pour moi un maître de sagesse, m’enseignant des choses si rares, l’émerveillement, la douceur, la sérénité, la joie…
Peut-on parler d’une amitié ? Dans mon cas, il s’agit d’un amour doublé de reconnaissance. »

Extrait de : E-E Schmitt. « ma vie avec Mozart. »

Lorsque j’étais une oeuvre d’art par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Lorsque j’étais une oeuvre d’art

Titre : Lorsque j’étais une oeuvre d’art
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2002
Editeur : Le livre de poche

Première page de Lorsque j’étais une oeuvre d’art

« J’ai toujours raté mes suicides.

J’ai toujours tout raté, pour être exact : ma vie comme mes suicides.

Ce qui est cruel, dans mon cas, c’est que je m’en rends compte. Nous sommes des milliers sur Terre à manquer de force, d’esprit, de beauté ou de chance, or ce qui fait ma malheureuse singularité, c’est que j’en suis conscient. Tous les dons m’auront été épargnés sauf la lucidité.

Rater ma vie, soit… mais rater mes suicides ! J’ai honte de moi. Incapable d’entrer dans la vie et pas fichu d’en sortir, je me suis inutile, je ne me dois rien. Il est temps d’insuffler un peu de volonté à mon destin. La vie, j’en ai hérité ; la mort, je me la donnerai !  »

Extrait de : E-E Schmitt. « Lorsque j’étais une oeuvre d’art. »

Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus

Titre : Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2012
Editeur : Albin Michel

Première page de Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus

« La Chine, c’est un secret plus qu’un pays.
Madame Ming, l’œil pointu, le chignon moiré, le dos raidi sur son tabouret, me lança un jour, à moi, l’Européen de passage :
– Nous naissons frères par la nature et devenons distincts par l’éducation.
Elle avait raison… Même si je la parcourais, la Chine m’échappait. À chacun de mes voyages, son sol s’étendait, son histoire s’évaporait, je perdais mes jalons sans en gagner de nouveaux ; malgré mes progrès en cantonais, en dépit de mes lectures, quoique je multipliasse les contrats commerciaux avec ses habitants, la Chine reculait à mesure que j’avançais, tel l’horizon.
– Au lieu de se plaindre de l’obscurité, mieux vaut allumer la lumière, affirma madame Ming.
Comment ? Quel individu choisir pour fouiller ce sol énigmatique ? Quelle proie harponner ? La Chine contenait autant de sujets que la Méditerranée de poissons.
– La planète porte un milliard de Chinois et cinq milliards d’étrangers, murmura madame Ming en ravaudant une paire de bas. »

Extrait de : E-E Schmitt. « Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus. »

Le libertin par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Le libertin

Titre : Le libertin
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 1997
Editeur : Albin Michel

Première page de Le libertin

« Anna Dorothea Therbouche, portraitiste prusso-polonaise, est en train de dessiner Denis Diderot, allongé sur le sofa, face à elle, dos au public. Il porte une sorte de toge antique qui lui laisse les épaules et les bras nus.

MME THERBOUCHE. Arrêtez de changer d’expression, je n’arrive pas à vous saisir. Allons ! Il y a une seconde vous étiez pensif, la seconde suivante vous aviez l’air rêveur et voilà maintenant que vous affichez une mine désolée. En dix minutes, vous avez cent physionomies diverses. Autant peindre un torrent !

DIDEROT. Je ne vois qu’une seule solution : assommez-moi. 

Mme Therbouche rit puis s’approche. Elle dénude l’épaule de Diderot.

MME THERBOUCHE. J’aime la philosophie.

DIDEROT. Vous devriez lui préférer les philosophes. »

Extrait de : E-E Schmitt. « Le Libertin. »

La vengeance du pardon par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La vengeance du pardon

Titre : La vengeance du pardon
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2017
Editeur : Albin Michel

Sommaire de La vengeance du pardon :

  • Les soeurs Barbarin
  • Mademoiselle Butterfly
  • La vengeance du pardon
  • Dessine-moi un avion

Première page de Les soeurs Barbarin

« Si l’on imaginait le paradis terrestre sous la forme d’un village, ce serait Saint-Sorlin.

Le long des rues pavées qui dévalaient la pente douce jusqu’au fleuve, chaque façade constituait un jardin. Pendant que les glycines suspendaient leurs lampions mauves aux étages, les géraniums flambaient aux fenêtres, la vigne illuminait les rez-de-chaussée, les digitales fusaient derrière les bancs, tandis que des brins de muguet pointaient entre les pierres, compensant leur taille menue par un puissant parfum.

À qui le traversait, Saint-Sorlin-en-Bugey donnait le souvenir de n’avoir qu’une saison : le mois de mai. La fleur y abondait, vive, drue, insolente, réduisant les maisons à des supports. Sous un ciel bleu et naïf, une conspiration de roses envahissait les murs, des roses roses, dodues, épanouies, plus mûres que des fruits mûrs, vibrantes, prospères, exhibant une chair de pétales qui appelait les caresses ou les baisers, des roses noires, pudiques et empourprées, des roses rouges, sèches et sveltes, des roses jaunes aux fragrances de poivre fin, des roses orange, muettes sans odeur, des roses blanches, effarouchées, éphémères, trop vite déçues, déjà oxydées. »

Extrait de : E-E Schmitt. « La Vengeance du pardon. »

La trahison d’Einstein par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La trahison d’Einstein

Titre : La trahison d’Einstein
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2014
Editeur : Albin Michel

Première page de La trahison d’Einstein

« Une fin d’après-midi, dans le New Jersey, au bord d’un lac.
Tandis que le soleil dore l’horizon de teintes cuivrées, un homme, assis sur le sol, se prépare un repas frugal avec du pain, du jambon, des cornichons.
C’est un vagabond. En sandales, couvert d’habits froissés, douteux, son sac à dos posé dans l’herbe, il regarde ce qui se passe au loin.
Ce qu’il voit – et qui l’amuse – nous échappe.
Lorsque l’action qu’il fixe amène ses yeux à se tourner vers la droite, Einstein entre.
En ce jour de 1934, Albert Einstein a cinquante-cinq ans.
Cheveux hirsutes, ample chemise, pantalon en lin, sans chaussettes dans ses chaussures, il rivalise de négligence vestimentaire avec le vagabond. Descendant, trempé, de son voilier, il s’ébroue sur la berge. Après un sourire au vagabond, il extrait une serviette de sa besace de sportif.

EINSTEIN
Alors ? Le spectacle vous a régalé ?


LE VAGABOND
Excellent. Joli voilier, éblouissante lumière sur le lac, quelques solides pointes de vitesse… et j’ai cru au moins cinq fois que vous alliez chavirer. »

Extrait de : E-E Schmitt. « La Trahison d’Einstein. »

La tectonique des sentiments par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La tectonique des sentiments

Titre : La tectonique des sentiments
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2008
Editeur : Albin Michel

Première page de La tectonique des sentiments

« CHEZ DIANE

Tout commence par un baiser.
L’homme garde la femme enlacée contre lui. Debout, ils s’embrassent de façon longue, soutenue.
Puis l’homme détache ses lèvres et murmure avec douceur :
 
RICHARD. Je reviens.
 
Aux gestes qu’elle a pour le retenir, on devine qu’elle souhaiterait que leurs caresses durent davantage.
Il insiste avec grâce.
 
RICHARD. Cinq minutes ?
 
On dirait qu’il négocie.
 
RICHARD. Cinq minutes ?
 
D’un sourire résigné, elle consent à son départ. »

Extrait de : E-E Schmitt. « La tectonique des sentiments. »