Catégorie : Livres

 

Le minotaure par Marcel Aymé

Fiche de Le minotaure

Titre : Le minotaure
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1967
Editeur : Gallimard

Première page de Le minotaure

« A Paris, de nos jours.
 
Le décor représente une perspective de deux salons en enfilade, peints sur une toile de fond et meublés avec recherche. Complétant le décor de la toile, de vrais meubles prolongent l’un des salons sur la scène. Au premier plan, vers la droite, un tracteur rouge, l’avant tourné au public. Porte à droite, porte à gauche.
 
MOURLON, quarante ans, vêtu d’une combinaison de mécanicien est assis sur le siège du tracteur.
GERARD FORESTIER, quarante-cinq ans, vêtu avec une élégance sévère, se tient au milieu de la pièce et considère le tracteur en fermant à demi les yeux.
 
MOURLON
Je l’ai mis juste dans la diagonale, mais si vous voulez, je peux le redresser, c’est facile.
GERARD
Non, l’inclinaison est bonne. Ce que vous pourriez faire, c’est reculer un peu… Quoique… Attendez… Je me demande…
(Un silence.) »

Extrait de : M. Aymé. « Le Minotaure. »

Le confort intellectuel par Marcel Aymé

Fiche de Le confort intellectuel

Titre : Le confort intellectuel
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1949
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le confort intellectuel

« C’est en 1935 ou 36 que je l’ai vu pour la première fois, à une représentation du Misanthrope au Français. J’étais son voisin. Grassouillet, il avait des yeux vifs, la physionomie d’un homme sensible et une large calvitie, coupée d’une oreille à l’autre par une mèche noire à quatre brins. De son vêtement, je ne me rappelle qu’un gilet de couleur crème, semé de fleurettes roses. Le reste m’a passé de la tête. Il avait vu la pièce souvent, il la suivait de cet air de liberté discrète de l’habitué qui attend les acteurs aux bons endroits et approuve d’un sourire ou blâme d’un froncement de sourcils. Le lendemain, passant sur les quais, je le vis devant la boîte d’un bouquiniste, qui feuilletait un livre en peau de veau. Il ne tourna même pas les yeux de mon côté et la rencontre n’eut pas d’autre effet que d’assurer les traits de sa figure dans ma mémoire. Depuis, il m’est arrivé assez souvent de le reconnaître dans la rue, dans une boutique, dans un café. Au début de 1939, un soir de janvier, nous étions l’un et l’autre dans un petit théâtre de la rive gauche où m’avaient entraîné des amis. »

Extrait de : M. Aymé. « Le confort intellectuel »

Le chemin des écoliers par Marcel Aymé

Fiche de Le chemin des écoliers

Titre : Le chemin des écoliers
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1946
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le chemin des écoliers

« Vers une heure après minuit, Michaud eut un cauchemar qui l’assaillait souvent sur le matin. Il lui semblait errer dans un terrain vague aux horizons noyés de nuit, au bord d’une ville invisible qui était peut-être sa ville natale dont l’image imprécise et déformée flottait dans sa mémoire. Après avoir marché longtemps et sans but sur une lande grise qui ne reflétait rien, il commençait à perdre la notion de lui-même lorsque surgissait à ses yeux un édifice en planches, d’où s’échappait un filet de musique traversé par des rires de filles. Soulagé de pouvoir enfin ressaisir le fil de son existence, il n’hésitait pas à entrer, mais, la porte franchie, ne trouvait devant lui que le terrain vague et se remettait à errer, sentant à nouveau sa conscience s’en aller en charpie dans une brume d’incertitudes.

Il ne s’éveilla que le lendemain à sept heures et, après avoir hésité un moment s’il avait mal au foie ou à la conscience, se souvint tout à coup de son rêve. »

Extrait de : M. Aymé. « Le chemin des écoliers. »

Le boeuf clandestin par Marcel Aymé

Fiche de Le boeuf clandestin

Titre : Le boeuf clandestin
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1939
Editeur : Gallimard

Première page de Le boeuf clandestin

« Mme Berthaud attendit que la bonne eût quitté la salle à manger et, sans espérer de le tenter, mais plutôt pour témoigner d’une compassion qu’elle jugeait décente, dit à son mari :
— Tu ne veux pas que j’arrose tes carottes avec le jus des biftèques ?
M. Berthaud, comme si l’offre lui eût été une injure, riposta en fronçant le sourcil :
— Mais non. Pourquoi ?
Mme Berthaud n’insista pas et prit un biftèque au plat. Roberte, en prenant le sien, eut sur la langue de dire à sa mère : « Voyons, maman, puisqu’il est végétarien », et réfléchit à l’inconvenance qu’il y aurait à prendre parti dans un débat en apparence anodin, mais dont l’intimité lui était sensible. Depuis longtemps, elle avait deviné qu’aux yeux de Mme Berthaud, ce régime végétarien dressait autour de l’époux une sorte de barrière où elle eût été heureuse de faire une brèche afin de resserrer le lien conjugal. Pourtant, comme son père se servait de carottes, Roberte leva sur lui un regard exprimant son assentiment total. Il mangeait avec distinction. »

Extrait de : M. Aymé. « Le bœuf clandestin. »

La vouivre par Marcel Aymé

Fiche de La vouivre

Titre : La vouivre
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1945
Editeur : Gallimard

Première page de La vouivre

« Arsène Muselier arriva à la Vieille Vaîvre vers six heures du matin et se mit à faucher le pré en forme de potence, qui bordait un champ de seigle sur deux côtés. La Vieille Vaîvre était une pièce de terre d’environ un hectare, découpée dans la forêt à cinq cents mètres de la lisière. Au pied des grands arbres, les ronciers ourlaient d’une ligne sombre les quatre côtés du rectangle ainsi creusé. Le pré appartenait aux Muselier et le champ aux Mindeur, leurs petits-cousins avec lesquels ils étaient en froid depuis trois générations. La brouille entre les deux familles était survenue quelques années après la mort de l’ancêtre commun qui avait essarté ce morceau de forêt sous le deuxième Empire.

Arsène, un garçon de vingt-trois ans, petit et puissamment charpenté, fauchait sans lever le nez, car la besogne exigeait une attention soutenue. Le pré manquait de pente et le fond argileux y retenait l’eau pendant la plus grande partie de l’année. À la belle saison, le terrain, semé de trous, avait le relief et la consistance d’une éponge sèche et la faucheuse mécanique s’y cassait les dents. »

Extrait de : M. Aymé. « La Vouivre. »

La table-aux-crevés par Marcel Aymé

Fiche de La table-aux-crevés

Titre : La table-aux-crevés
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1929
Editeur : Gallimard

Première page de La table-aux-crevés

« La cuisine était propre. Au milieu, l’Aurélie pendait à une grosse ficelle, accrochée par le cou. De grand matin, courbée sur son cuveau, elle avait entrepris de buander le linge. Au soir, elle avait eu envie de mourir, tout d’un coup, comme on a soif. L’envie l’avait prise au jardin, pendant qu’elle arrachait les poireaux pour la soupe. Du pied heurtant une motte de terre, l’Aurélie était tombée à plat ventre dans le carré de poireaux. Et la terre lui avait paru molle comme édredon, si douce à son grand corps séché de fatigue, qu’elle était restée un bon moment, le nez dans le terreau, à prier la Sainte Vierge. En se relevant, l’Aurélie avait regardé l’air sec d’avril, d’un bleu si dur dans les lointains. Alors elle avait baissé la tête et reposé ses yeux sur le coin du jardin où la haie vive faisait une ombre fraîche.

Troublée, elle regagnait sa cuisine en murmurant un ave à une Sainte Vierge poussée en terre grasse, une Madone d’abondance et de vin rouge, étrangère aux litanies qu’aux vêpres du dimanche l’Aurélie suivait dans son livre de messe relié en peau de cochon. »

Extrait de : M. Aymé. « La Table-aux-Crevés. »

Quand elles viendront… par Chris Burger

Fiche de Quand elles viendront…

Titre : Quand elles viendront…
Auteur : Chris Burger
Date de parution : 1977
Editeur : Fleuve noir

Première page de Quand elles viendront…

« Tout est calme dans l’appartement. Aucun de ses invités n’est arrivé. Il est seul. Le traiteur vient de livrer. Tout est prêt. Quelques pas vers la fenêtre. Il regarde la ville qui s’éclaire progressivement. Ce soir, les bureaux fermeront de bonne heure. Tout en bas dans la rue, le serpent rouge des voitures bloquées aux carrefours ou à l’entrée des tunnels de circulation s’allonge de minute en minute.
À la fin du XXe siècle, son grand-père se plaignait déjà. Un soir de Noël comme celui-là – il se souvient parfaitement, bien qu’il fût petit garçon – cela l’avait marqué. Le pauvre homme chargé de cadeaux était arrivé à neuf heures du soir.
— La civilisation de l’automobile est foutue ! se lamentait-il.
Mais la grand-mère faisait grise mine et morigénait :
— Tu aurais pu prendre tes précautions. Tu sais bien qu’un soir de Noël… »

Extrait de : C Burger. « Quand elles viendront. »

Le temps des autres par Chris Burger

Fiche de Le temps des autres

Titre : Le temps des autres
Auteur : Chris Burger
Date de parution : 1977
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le temps des autres

« — Mais moi, mademoiselle, je n’ai pas le temps d’attendre. Appelez-moi votre directeur !

Dans le hall de l’agence de voyages Transita, Settenberg s’agitait. Sa main droite, alourdie de bagues ostentatoires, tenait entre le pouce et l’index un cigare Upmann tout à fait confortable. Elle traçait dans l’espace des ronds d’impatience hautaine.

— Le directeur est à l’extérieur, monsieur.

Il haussa les épaules et dit :

— Moi, mademoiselle, je ne vois qu’une chose dans la vie : l’efficacité. Je suis dans les affaires et je peux vous dire que si je les menais de cette façon, il y a longtemps que j’aurais fait faillite !

Il tira fortement sur le Upmann et s’entoura d’un nuage gris et rose en continuant à tonner comme un Jupiter roulant son char un soir d’orage. »

Extrait de : C Burger. « Le Temps Des Autres. »

Incubation par Chris Burger

Fiche de Incubation

Titre : Incubation
Auteur : Chris Burger
Date de parution : 1975
Editeur : Fleuve noir

Première page de Incubation

« Fabre-Siritzsky, se renversant en arrière sur son fauteuil, s’étira.

— Au fond, je n’ai jamais aimé l’architecture du Centre.

Devant lui, une jeune femme d’une trentaine d’années fit une moue d’acquiescement.

— Oui, je comprends. Quand on entre ici, on pense être dans une clinique et puis on s’étonne de ne point y rencontrer de malades.

— Il faut reconnaître que lors de sa construction, il y a dix ans, personne n’avait une idée très précise sur le fonctionnement pratique d’un Centre de Génétique Différentielle.

Le professeur Paul-Etienne Fabre-Siritzsky prit la direction du C.G.D. dès sa création. Ses titres scientifiques, ses qualités indéniables d’animateur le désignaient d’emblée à ce poste éminent et redoutable, alors qu’il venait à peine d’atteindre la quarantaine. »

Extrait de : C Burger. « Incubation. »

La rue sans nom par Marcel Aymé

Fiche de La rue sans nom

Titre : La rue sans nom
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1930
Editeur : Gallimard

Première page de La rue sans nom

« Un homme qui n’était pas de la rue tenait le milieu de la chaussée. Son ombre marchait devant lui, projetée par la clarté du réverbère ; elle se fondit dans la nuit plus épaisse et l’homme s’arrêta, angoissé par la solitude, par l’odeur des maisons sales et la hargne des chiens qui cherchaient leur nourriture dans les détritus de la rue molle de boue. Il tira une cigarette qu’il ne put allumer à cause du vent et de la bruine. En jurant, il attira l’attention d’un chien maigre, plus inquiétant qu’une ombre de lune, et fit un pas en arrière. Le chien aboya longuement dans la nuit, d’autres abois répondirent et toute la rue lamenta des présages. Alors, au premier étage d’une maison basse, la Méhoule entrouvrit ses persiennes pour jeter un os et grommela :
— Mange donc, salaud.
Elle vit, immobile devant la maison et regardant sa fenêtre, l’homme qui n’était pas de la rue. Méfiante, elle interpella :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
L’inconnu salua en se touchant la tête, comme on apprend aux soldats. »

Extrait de : M. Aymé. « La rue sans nom. »