Catégorie : Livres

 

La jument verte par Marcel Aymé

Fiche de La jument verte

Titre : La jument verte
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1933
Editeur : Le livre de poche

Première page de La jument verte

« Au village de Claquebue naquit un jour une jument verte, non pas de ce vert pisseux qui accompagne la décrépitude chez les carnes de poil blanc, mais d’un joli vert de jade. En voyant apparaître la bête, Jules Haudouin n’en croyait ni ses yeux ni les yeux de sa femme.

— Ce n’est pas possible, disait-il, j’aurais trop de chance.

Cultivateur et maquignon, Haudouin n’avait jamais été récompensé d’être rusé, menteur et grippe-sou. Ses vaches crevaient par deux à la fois, ses cochons par six, et son grain germait dans les sacs. Il était à peine plus heureux avec ses enfants et, pour en garder trois, il avait fallu en faire six. Mais les enfants, c’était moins gênant. Il pleurait un bon coup le jour de l’enterrement, tordait son mouchoir en rentrant et le mettait sécher sur le fil. Dans le courant de l’année, à force de sauter sa femme, il arrivait toujours bien à lui en faire un autre. C’est ce qu’il y a de commode dans la question des enfants et, de ce côté-là, Haudouin ne se plaignait pas trop. Il avait trois garçons bien vifs et trois filles au cimetière, à peu près ce qu’il fallait. »

Extrait de : M. Aymé. « La jument verte. »

La belle image par Marcel Aymé

Fiche de La belle image

Titre : La belle image
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1941
Editeur : Le livre de poche

Première page de La belle image

« L’administration accueillait le public de deux à quatre dans un bureau étroit situé à l’entresol et donnant sur une cour sombre et profonde. Au hasard, je me dirigeai vers l’un des guichets, celui du milieu, et posai une question à l’employée. Elle ne répondit pas d’abord, mais acheva une addition et en commença une autre. Impatienté, je répétai ma question, non sans me plaindre du peu d’empressement qu’on mettait à renseigner le public. L’employée, une petite femme grisonnante au visage chétif, prit encore le temps d’aller jusqu’au bout de son addition et répondit d’une voix neutre, sans hostilité :

— C’est ici. Vous avez tous les papiers ?

Je lui tendis une liasse de papiers qu’elle étudia, sans hâte comme sans lassitude, et puis reclassa en mettant à part la demande sur papier timbré. Prévoyant que l’attente serait longue, je me mis à examiner ces lieux où je pénétrais pour la première fois. Côté public, l’espace était réduit et le mouvement ne devait jamais y être très important. »

Extrait de : M. Aymé. « La belle image. »

Gustalin par Marcel Aymé

Fiche de Gustalin

Titre : Gustalin
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1938
Editeur : Gallimard

Première page de Gustalin

« Au bruit d’un sabot sur le gravier de la cour, c’était sa femme qui sortait de la cuisine, Gustalin ferma son livre et le glissa sous un tas de vieilles chambres à air qui chargeaient un coin de l’établi. L’oreille tendue, le regard intérieur de l’anxiété, il saisit une lime comme à tâtons et se pencha sur son étau. Les pas se rapprochaient. Il fit grincer la lime sur l’acier et voulut siffloter un air, mais le sifflet venait mal, la tête n’y était pas. Enfin, les pas s’arrêtèrent à mi-chemin de la cuisine et du garage. Sa femme entrait dans l’écurie donner le fourrage aux bêtes. Avec un soupir de convalescent, il posa sa lime et, tandis qu’il regardait vers les chambres à air, un éclair de concupiscence brilla dans ses petits yeux bleus. Sauf imprévu, la Flavie en avait au moins pour un quart d’heure tant dans l’écurie que dans la grange et il l’entendrait refermer la porte. La chose à craindre était qu’elle ne sortît par-derrière la maison et, l’herbe étouffant le bruit de ses pas, ne jetât un coup d’œil dans l’atelier par la petite fenêtre du fond. Il y avait peu de chances, mais le fait s’était déjà produit. Sa main hésita, puis, du geste léger des voleurs à la tire, amena le volume sur le milieu de l’établi. »

Extrait de : M. Aymé. « Gustalin. »

Enjambées par Marcel Aymé

Fiche de Enjambées

Titre : Enjambées
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1967
Editeur : Gallimard

Sommaire de Enjambées :

  • Les chiens de notre vie
  • Oscar et Erick
  • A et B
  • Les bottes de sept lieues
  • La fabrique
  • Au clair de la lune
  • Le proverbe
  • Nos amis les chiens

Première page de Les chiens de notre vie

« Oui, je vais vous raconter les chiens, mais d’abord, ôtez vos sabots. J’en étais sûre, ils sont pleins de neige, et vos chaussons, dans quel état ! Si vous n’aviez pas lambiné dans les chemins, vous seriez rentrés les pieds secs, mais vous aimez mieux patauger avec des mauvais sujets de votre espèce. On m’a dit qu’un jour on vous avait vus glisser sur le creux Philippe, et juste à l’endroit le plus profond. Ah ! si je le savais ! Quand je pense à votre maman, pauvre agneau, que je la revois si douce, si sérieuse ! Ah ! ce n’est pas elle qui aurait glissé sur les creux ! S’en revenir de classe, hiver ou été, elle mettait à peine un quart d’heure. Et vous, trois quarts d’heure, des fois plus, et les pieds mouillés, quand ce n’est pas comme avant-hier avec des effets déchirés. J’ai bien envie de ne pas vous dire les chiens. Vos sabots, mettez-les dans le four, asseyez-vous là devant le fourneau, posez vos pieds sur la platine. »

Extrait de : M. Aymé. « Enjambées. »

Derrière chez Martin par Marcel Aymé

Fiche de Derrière chez Martin

Titre : Derrière chez Martin
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1938
Editeur : Le livre de poche

Sommaire de Derrière chez Martin :

  • Le romancier Martin
  • Je suis renvoyé
  • L’élève Martin
  • Le temps mort
  • Le cocu nombreux
  • L’âme de Martin
  • Rue de l’évangile
  • Conte de Noël
  • La statue

Première page Le romancier Martin

« Il y avait un romancier, son nom était Martin, qui ne pouvait pas s’empêcher de faire mourir les principaux personnages de ses livres, et même les personnages de moindre importance. Tous ces pauvres gens, pleins de vigueur et d’espoir au premier chapitre, mouraient comme d’épidémie dans les vingt ou trente dernières pages, et bien souvent dans la force de l’âge. Ces hécatombes avaient fini par faire du tort à l’auteur. On disait ordinairement qu’il avait un génie magnifique, mais que tant de morts prématurées rendaient par trop déprimante la lecture de ses romans les plus beaux. Et on le lisait de moins en moins. La critique elle-même, qui avait encouragé ses débuts, commençait à se lasser d’une aussi sombre disposition, insinuant que cet auteur était « à côté de la vie » et l’écrivant même.

Martin, pourtant, était un homme très bon. Il aimait bien ses personnages et n’aurait pas demandé mieux que de leur assurer une longue existence, mais c’était plus fort que lui. »

Extrait de : M. Aymé. « Derrière chez Martin. »

Clérambard par Marcel Aymé

Fiche de Clérambard

Titre : Clérambard
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1930
Editeur : Le livre de poche

Première page de Clérambard

« ACTE PREMIER

Le décor représente une grande pièce dans l’hôtel particulier des Clérambard. Côté jardin, deux portes. Côté cour, une porte et une fenêtre, entre lesquelles est placé un bahut surmonté d’un portrait. Au fond, grande cheminée à hotte. Au premier plan, quatre métiers à tricoter. Fauteuils et canapé ont été repoussés vers le fond. Au milieu de la pièce, table basse sur laquelle sont, entassés des pulovères.

SCÈNE PREMIÈRE

(La comtesse de Clérambard, sa mère Mme de Léré, son fils Octave sont assis chacun devant un métier à tricoter et travaillent. Le quatrième métier est inoccupé).

OCTAVE, s’arrêtant de travailler.
Je n’en peux plus. Je suis éreinté, abruti. »

Extrait de : M. Aymé. « Clérambard. »

Brûlebois par Marcel Aymé

Fiche de Brûlebois

Titre : Brûlebois
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1926
Editeur : Gallimard

Première page de Brûlebois

« Le 11 novembre 1918, qui fut le jour de l’armistice, il y eut, dans la seule rue des Nèfles, deux hommes qui guérirent, l’un d’une mauvaise phlébite, l’autre d’une affection cardiaque qu’ils traînaient depuis le 3 août 1914. La joie fait de ces miracles.
Des deux miraculés, le premier, par ordre d’importance sociale, était sans contredit M. Hector Reboudin. M. Reboudin possédait des immeubles aux quatre coins de la ville, et, bien qu’il fût détenteur de fonds russes, on estimait généralement que sa fortune n’allait pas à moins d’un demi-million. Aussi n’était-il pas une vieille fille à marier, un peu soucieuse de l’avenir de ses parents, qui ne fît des vœux pour que M. Reboudin devînt veuf dans l’année. Au café du Lion, où il jouait le bridge à l’heure de l’apéritif, on l’admirait beaucoup pour le sang-froid avec lequel il savait perdre cent sous et pour la grâce qu’il avait à parler des plus menues choses. Il citait Horace et Lucrèce avec un à-propos qui ne se démentait jamais, car les habitués du café n’entendaient pas le latin. »

Extrait de : M. Aymé. « Brûlebois. »

Aller retour par Marcel Aymé

Fiche de Aller retour

Titre : Aller retour
Auteur : Marcel Aymé
Date de parution : 1927
Editeur : Gallimard

Première page de Aller retour

« Par sa porte ouverte, un restaurant découpa un rectangle de lumière vive sur l’asphalte du trottoir et poussa un couple dans la nuit mouillée de novembre. L’homme ouvrit un parapluie et, donnant le bras à sa compagne, gagna la station d’autobus de la porte Saint-Martin.
Ils attendaient, patients, dans un mutisme sans promesses, lorsque l’époux, sollicité par un léger borborygme de l’estomac, émit :
— C’est meilleur que dans le restaurant de la rue de Turbigo et pour une différence de dix sous, il n’y a pas de quoi, au fond…
Elle eut un signe de tête marquant bien qu’elle appréciait les supériorités qui tenaient dans cette différence de cinquante centimes. Satisfait de l’approbation, il fit un rêve :
— Ah, pouvoir quitter la rue des Vertus… Seulement deux pièces et une cuisine. Tiens, on m’a parlé de quelque chose rue Sainte-Apolline, il faudra voir. Rue Sainte-Apolline, ça serait bien trouvé, comme tu t’appelles Apolline. »

Extrait de : M. Aymé. « Aller retour. »

Quand Somerset rêvait par Kate Wilhelm

Fiche de Quand Somerset rêvait

Titre : Quand Somerset rêvait
Auteur : Kate Wilhelm
Date de parution : 1978
Traduction : S. Audoly
Editeur : Denoël

Sommaire de Quand Somerset rêvait :

  • Quand Somerset rêvait
  • La rencontre
  • Une histoire de planète
  • Mrs Bagley va sur Mars
  • Symbiose
  • Mesdames et Messieurs, cette crise est la vôtre
  • Les chiens
  • L’état de grâce

Première page de Quand Somerset rêvait

« Je suis seule dans la maison de ma mère, j’écoute les fantômes qui ont maintenant élu domicile ici, j’observe les jeux d’ombre de la lune incroyablement blanche dans un ciel laiteux. Il est plus facile de croire à un visage bien dessiné que d’accepter l’idée de montagnes et de cratères. Voici le nez, long et crochu, la bouche sombre et légèrement ouverte. Un large front froncé… On prétend que les enfants croient que le soleil et la lune les suivent. Pas seulement les enfants… Pourquoi rien qu’un visage ? Où est le reste du corps ? Submergé dans un fluide éthéré pour tromper celui qui croit qu’il n’existe pas ? Ce n’est que lorsque ce corps captif apparaît, agitant les eaux, les assombrissant, qu’on se rend compte que l’espace n’est pas du tout vide. Quand la lune passe, et que le ciel s’éclaircit encore une fois, les autres lumières sont toujours là. D’autres visages à des distances incroyables ? Je me demande à quoi peuvent ressembler les corps de nageurs aussi brillants. Mais je détourne mon regard de la lune, je ressens son envoûtement hypnotique, d’un mouvement violent je m’en libère. »

Extrait de : K. Wilhelm. « Quand Somerset rêvait. »

Le village par Kate Wilhelm

Fiche de Le village

Titre : Le village
Auteur : Kate Wilhelm
Date de parution : 1975
Traduction : S. Audoly
Editeur : Denoël

Sommaire de Le village :

  • La boîte infinie
  • La montre à remonter le temps
  • Le canari rouge
  • Un premier avril éternel
  • La bombe à fusion
  • Le village

Première page de La boîte infinie

« Ce fut une mauvaise journée, du début à la fin. À la fin de l’après-midi, au moment précis où je m’apprêtais à brancher les fusibles qui allaient faire exploser le laboratoire où se trouvait Lenny, Janet appela de l’hôpital.

— Chéri, c’est le petit Bronson. On n’arrive à rien avec lui, sa mère et son père sont paniqués. Il est persuadé qu’on va l’électrocuter, et eux sont prêts à le croire. Ils exigent qu’on lui enlève le plâtre et la combinaison.

Lenny s’assit et me dévisagea. Il se mit à éloigner de moi les objets : le porte-crayon, les tasses à café, le cendrier…

— Groppi ne peut-il rien faire ? C’était le psychologue de l’équipe.

— Pas cette fois-ci. Lui non plus ne comprend pas très bien l’intérêt de la combinaison. Je crois qu’il en a peur. Peux-tu venir leur parler ? »

Extrait de : K. Wilhelm. « Le village. »