Catégorie : Livres

 

Les geôliers par Serge Brussolo

Fiche de Les geôliers

Titre : Les geôliers
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2017
Editeur : Gallimard

Première page de Les geôliers

« Humphrey Mallory court de toute la force de ses maigres jambes. Le souffle va bientôt lui manquer, son cœur frappe ses côtes à un rythme de plus en plus précipité. L’ironie serait qu’il succombe à une crise cardiaque alors qu’il est justement en train de s’échapper de l’enfer, mais on a vu des choses plus surprenantes.
Il n’a jamais été aussi terrifié. Jusqu’à ces derniers mois il menait une vie monotone et bien réglée d’historien aimant à se perdre dans le labyrinthe des grimoires et des documents poussiéreux. Jamais il ne se serait douté que…
Il doit s’arrêter, à bout de souffle. Les mains en appui sur les genoux, il vomit de la bile à jets parcimonieux et douloureux. Il n’a aucune intention de vérifier, mais il est à peu près certain d’avoir pissé dans son caleçon. Malgré Harvard, en dépit de tous ses diplômes, il se sent dans la peau d’un très jeune enfant perdu au cœur d’un bois hanté par les ogres. Le dernier jet de bile expulsé, il remarque qu’il a fui son domicile en enfilant des chaussettes dépareillées. Cette constatation lui arrache un rire stupide, à la limite de l’hystérie. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Geôliers. »

Les emmurés par Serge Brussolo

Fiche de Les emmurés

Titre : Les emmurés
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Le livre de poche

Première page de Les emmurés

« Elle s’appelait Jeanne, elle avait trente ans, elle portait un tailleur coûteux, des escarpins ruineux, un sac qui faisait saliver les femmes de cadres moyens, et pourtant elle était à la rue.

« Je suis une clocharde », pensa-t-elle en épiant son image dans la vitrine d’une boutique. C’était presque ça. Une clocharde de luxe. Une clocharde nantie d’un bel appartement où il n’était pas question, pourtant, qu’elle remette les pieds. Elle était à la rue. En transit. Interdite de séjour chez elle comme à son bureau. Elle n’avait plus le choix de sa destination. Ce soir, elle coucherait en enfer ou dans la salle d’attente d’une gare de grandes lignes. Mais non, c’était faux. Elle n’avait même pas ce recours, sa place était déjà réservée au purgatoire. Un abonnement d’un mois.

— Un logement de six pièces, lui avait précisé Georges son rédacteur en chef. Six pièces à la maison Malestrazza. Petite veinarde. Une turne qui n’a pas été habitée depuis quinze ans. Tu imagines ? »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Emmurés. »

Les démoniaques par Serge Brussolo

Fiche de Les démoniaques

Titre : Les démoniaques
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1991
Editeur : Plon

Première page de Les démoniaques

« Au milieu du XIXe siècle, une fois les derniers champs de bataille de l’Empire refroidis, Byron, le poète sulfureux, mort couvert de sangsues quelque part en Grèce, le roman gothique moribond, une jeunesse se réveilla tout à coup, frustrée de ses rêves de gloire et de ses combats.
Alors se déchaînèrent les excès du Romantisme noir. Des jeunes gens barbus et chevelus, arborant des gilets rouges, se rassemblèrent pour boire dans des crânes en récitant des poèmes lugubres et moyenâgeux. Troubadours efflanqués, grotesques, ils affrontèrent les austères Classiques dans la salle empuantie où l’on jouait Hernani et donnèrent naissance à une véritable révolution littéraire.
C’est dans ce climat qu’apparut un couple étrange : lui, lord en exil, roué, vicieux, grand amateur de Sade, passionné d’occultisme et vivant de commerces inavouables. Elle, jeune fille de province, dupée, pervertie contre sa volonté ; mère involontaire d’un enfant aux pouvoirs fabuleux…
Durant plusieurs années ce couple scandaleux défraya la chronique secrète du boulevard Saint-Germain. Dans les boudoirs, dans les ruelles, on les désigna bientôt d’un surnom toujours chuchoté avec crainte :
 
Les Démoniaques. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Démoniaques. »

Les cavaliers de la pyramide par Serge Brussolo

Fiche de Les cavaliers de la pyramide

Titre : Les cavaliers de la pyramide
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2012
Editeur : Le livre de poche

Première page de Les cavaliers de la pyramide

« — Tu vas mourir, prophétisa le Bédouin. Comme tous les autres. Tu n’y arriveras pas. Personne n’y arrive. Jamais.
Il se nommait Akaris Iz’ Nahal et mangeait, avec les doigts, des lentilles à la graisse d’antilope.

Antonus Crassus Samsala se contenta d’étirer ses lèvres minces en une parodie de sourire. Même ici, perdu au cœur du désert, il s’appliquait à conserver une mise romaine : toge blanche et crâne rasé. En quelques mois l’Égypte avait desséché son corps, creusé ses joues, plaqué sa chair sur les muscles et les os. Aujourd’hui, il paraissait plus vieux que ses quarante années d’existence. Il avait derrière lui un passé tumultueux d’organisateur de jeux. Il avait côtoyé, loué et vendu des gladiateurs pendant quinze ans… Un jour, il en avait eu assez ; cédant son écurie à un concurrent, il s’était embarqué pour l’Égypte, pour l’aventure… »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Cavaliers de la pyramide. »

Les bêtes enracinées par Serge Brussolo

Fiche de Les bêtes enracinées

Titre : Les bêtes enracinées
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir

Première page de Les bêtes enracinées

« La masse de la bête était telle qu’on ne pouvait se départir de l’impression qu’elle aurait pu avaler une ou deux montagnes en guise de repas, et se coucher là pour les digérer, se vautrant au milieu de la plaine comme un reptile monstrueux dont la panse dilatée masque les rayons du soleil couchant.

Souvent Jamin crispait les poings et fermait les yeux, attendant avec angoisse le moment où l’animal se mettrait brusquement à errer sur la lande, broutant à grands coups de mâchoires cornées des bribes de relief, engloutissant une colline, une crête, mâchonnant distraitement une dune ou décapitant un sommet enneigé d’un lent va-et-vient des maxillaires, mais ce n’était qu’un fantasme, la bête ne pouvait pas bouger.

La bête ne DEVAIT pas bouger…

D’un mouvement de nuque nerveux il rejeta ses longs cheveux noirs en arrière. Il avait les mains un peu moites. Le soleil baissait à l’horizon, bientôt l’ombre de l’animal s’étirerait sur le sol, recouvrant la ville. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les bêtes enracinées. »

Les bêtes par Serge Brussolo

Fiche de Les bêtes

Titre : Les bêtes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Plon

Première page de Les bêtes

« À l’hôpital ils lui passèrent une muselière. C’était en fait une sorte de cagoule de câbles tressés qui lui enveloppait la tête et lui interdisait d’ouvrir les mâchoires. Les torons métalliques rouillés blessaient sa peau et lui écorchaient les arcades sourcilières. Les hommes – gardiens infirmiers – qui devaient l’approcher avaient peur de lui, Zigfeld en eut tout de suite conscience. Une odeur de crainte s’élevait de leurs aisselles, aigre, de plus en plus puissante au fil des minutes. Ils avaient tous revêtu de
gros gilets blindés, des casques à visières de plexiglas antiballes et des gants de cuir cloutés. Cet équipement les gênait dans leurs déplacements et dans leurs gestes, mais pour rien au monde ils n’auraient accepté de s’en défaire. Engoncés dans cette armure, ils ressemblaient à des samouraïs patauds, sans prestance.

Ils lui arrachèrent d’abord ses vêtements, pas à la main, non, mais au moyen de bâtons munis de crochets. Ils agrippaient l’étoffe et tiraient jusqu’à ce qu’elle cède. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les bêtes. »

Le voleur d’icebergs par Serge Brussolo

Fiche de Le voleur d’icebergs

Titre : Le voleur d’icebergs
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1988
Editeur : Fleuve noir

Première page de Le voleur d’icebergs

« Les monstres se manifestèrent à l’aube du troisième jour, envahissant le vaisseau alors que Daniel Sangford dérivait au sein d’une torpeur due à l’ingestion de ces euphorisants, réputés inoffensifs, dont avaient coutume d’abuser tous les pilotes intersidéraux. Sur le tableau de bord de la salle des commandes, les détecteurs volumétriques se déclenchèrent, faisant clignoter un essaim de petites lampes rouges.

— « Présence d’un volume mobile inidentifiable en translation horizontale dans le couloir numéro sept du troisième niveau », bourdonna le haut-parleur d’alerte. 

Daniel ouvrit péniblement un œil. Il se sentait lourd. « Comme si on avait coulé du plomb dans chacun de mes os », songea-t-il en essayant de se mettre debout. Il était encore trop endormi pour percevoir la moindre sensation de menace. »

Extrait de : S. Brussolo. « Le voleur d’iceberg. »

Le visiteur sans visage par Serge Brussolo

Fiche de Le visiteur sans visage

Titre : Le visiteur sans visage
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1994
Editeur : Editions du Masque

Première page de Le visiteur sans visage

« Ne vous approchez pas du labyrinthe végétal ! lança tout de suite Annette de sa curieuse voix sifflante. C’est une vraie saloperie ce truc, personne ne sait plus comment en sortir. Même à l’agence immobilière, ils en ont perdu le plan.

Activant les roues de son fauteuil de paralytique, elle se déplaça jusqu’à la tache noire de l’entrée découpée dans la haie.

— Là, vous voyez, murmura-t-elle en désignant un fragment de stèle fiché dans le gazon à la manière d’une pierre tombale. C’était le plan du circuit vu d’en haut, il était gravé en creux, il suffisait de le recopier par frottis, avec un papier et un crayon… mais quelqu’un l’a cassé. Maintenant, pour se déplacer dans cet embrouillamini, il faudrait être Einstein… »

Extrait de : S. Brussolo. « Le visiteur sans visage. »

Le vestiaire de la reine morte par Serge Brussolo

Fiche de Le vestiaire de la reine morte

Titre : Le vestiaire de la reine morte
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2010
Editeur : Plon

Première page de Le vestiaire de la reine morte

« Mamm-gozh Yoëlle le racontait souvent : trois jours avant l’assassinat du capitaine, son mari, les présages s’étaient multipliés ; des signes, qu’avec une obstination typiquement masculine, il avait refusé de prendre en compte, tel l’arrogant Jules César se gaussant des ides de Mars.

La chose avait eu lieu trois jours après qu’on eut proclamé l’armistice, Yoëlle de Bregannog s’en souviendrait jusqu’à sa mort.

D’abord il y avait eu cette bête à l’agonie, au pelage imbibé de sang, qui avait jailli de la forêt, traversé le jardin pour s’engouffrer dans la salle commune et venir mourir devant l’âtre, aux pieds du capitaine.

« Un renard, expliquait Yoëlle, à moitié égorgé, la fourrure si mouillée de son propre sang qu’on l’aurait cru tombé dans un seau de peinture rouge.  »

Extrait de : S. Brussolo. « Le vestiaire de la reine morte.  »

Le vent noir par Serge Brussolo

Fiche de Le vent noir

Titre : Le vent noir
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1991
Editeur : Plon

Première page de Le vent noir

« Le chien courait sur la plaine grise, le nez au ras du sol, creusant dans le sable un long sillon en zigzag que David s’efforçait de suivre lorsque la bête bifurquant derrière un tas de cailloux – échappait à son regard. L’enfant avançait en se tordant les chevilles sur la pierraille encombrant les vestiges des anciennes rues. Au loin, à travers le brouillard perpétuel qui couvrait l’horizon, on distinguait les formes tourmentées de la chaîne de montagnes de la place Verneuve. David était maintenant assez âgé (treize ? quatorze ans ?) pour savoir qu’il ne s’agissait pas de vraies montagnes mais de grands immeubles détruits dont les ruines se dressaient au-dessus de la plaine telles les arêtes déchiquetées d’une cordillère. Mais, pendant longtemps, il avait bel et bien cru que ces masses de béton fracassées étaient un relief naturel. Le fait qu’elles soient trouées de portes et de fenêtres ne l’avait pas étonné outre mesure. Il s’était dit que des tribus de troglodytes astucieux avaient simplement décidé d’aménager les cavernes où elles avaient trouvé refuge en en perçant les parois pour laisser entrer la lumière… Quand on est petit, on est bête, c’est connu. Aujourd’hui, il savait parfaitement ce que voulait dire le mot « immeuble ». »

Extrait de : S. Brussolo. « Le vent noir. »