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Richard Coeur-de-Lièvre par Jacques Mondoloni

Fiche de Richard Coeur-de-Lièvre
Titre : Richard Coeur-de-Lièvre
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 1993
Editeur : L’Atalante
Première page de Richard Coeur-de-Lièvre
« IL FAIT à peine jour. Le froid pince. Les camions militaires se suivent à la queue leu leu. Un chauffeur du convoi s’est emmitouflé dans sa capote jusqu’aux oreilles, le menton protégé par un chiffon de laine sale. Derrière la cabine, sous la bâche kaki, des silhouettes muettes, engourdies, le nez pointé vers la route, regardent les images défiler par l’ouverture arrière – un village désert, noyé dans la brume, un homme à vélo immobile comme un épouvantail, un commerçant qui lève les rideaux de sa boutique. Et toujours le même interlude : la forêt, jaune, orange, rouge, qui s’est diluée, par contrat, dans l’automne.
Richard dort à moitié, la main sur sa valise, assis sur un banc au milieu des bleus, quelques-uns en treillis, la plupart encore en civil par défi.
Parfois, son crâne frotte contre la toile de la bâche. La fumée des cigarettes, la vapeur des respirations coulent entre ses cheveux comme des miasmes de goémon. »
Extrait de : J. Mondoloni. « Richard Cœur de Lièvre. »
Quand la mer monte par Jacques Mondoloni

Fiche de Quand la mer monte
Titre : Quand la mer monte
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 2002
Editeur : Editions Florent Massot
Sommaire de Quand la mer monte :
- Quand la mer reviendra
- Le peintre du muséum
- Amour transi
- Le faiseur de légendes
- Le conteur de la zone
- Déprime
- Fenêtre sur ville
- Les pionniers
- Le château
- Un appel en absence
- Bonne année
- Le défilé
- Frères ennemis
- Pourquoi j’ai tué mon clone
- Papa-chanteur
- Fiction
- L’agence de voyages
- Banlieue la bataille
- Quand la mer monte
Première page de Quand la mer reviendra
« 17 juillet
La mer a chassé l’été des vacanciers en se retirant de la rade de Giens. Nous ne sommes tous, humains, végétaux, poissons, que des débris en sursis qui fument, des prisonniers qui sèchent sur pieds et qui se demandent quand la marée reviendra pour réoccuper la vase chevelue et brune. Deux jours que la mer est partie, pour on ne sait quelle raison, tuant net les rascasses enfouies dans les herbiers, asphyxiant les feuilles de la posidonie[1] qui recouvre les fonds. L’horizon miroite, encore un peu liquide : on dirait un naufrageur qui s’enfuit.
On se dit que la mer nourricière ne peut abandonner ses petits, qu’il s’agit d’une erreur, d’une hallucination, et si c’est la réalité, on se dit qu’il s’agit alors d’un raz de marée à l’envers, que notre mer Méditerranée va rebondir contre l’Afrique et revenir baigner l’île de Porquerolles.
Celle-ci ne ressemble plus à une île, évidemment, bien qu’elle nous insularise. Du littoral, peut-être avons-nous l’air d’être sur une arche de Noé échouée ?
Sur place, c’est devenu un camp retranché : deux bons milliers de touristes, surpris par le reflux, n’ont pu rembarquer et sont encore sous le choc. »
Extrait de : J. Mondoloni. « Quand la mer monte. »
Papa 1er par Jacques Mondoloni

Fiche de Papa 1er
Titre : Papa 1er
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 1983
Editeur : Denoël
Sommaire de Papa 1er :
- Le cancer de l’escargot
- Un meurtre tous les cent ans
- Demain, je parle américain à mon chien
- Comestibles
- Le petit chat est mort
- Mémo-douleurs
- Papa 1er
Première page de Le cancer de l’escargot
« Tout gosse, la tourbe était mon terrain de jeu, le brouillard était ma fée qui me rendait invisible. C’était la guerre, c’était la misère, c’était l’euphorie : des bombes explosaient dans les marécages en dégageant des gaz délétères qui étaient, pour moi, autant de pets géants. Je m’amusais bien. Le ciel était constellé de jouets volants grandioses qu’envoyaient mes copains Eisenhower et Churchill. Leurs ventres s’ouvraient à chaque fois sur des cadeaux tonitruants qui éclaboussaient, obligatoirement, le jardin de mon grand-père : un étang nous séparait d’une poudrerie tentaculaire qui sortait de la bourbe. Les Allemands l’occupaient, et leurs trains parcouraient les marais, par bourrades craintives, avec de longs crissements qui perçaient la brume engourdie. Les bombardements avaient lieu plutôt à la tombée du jour : ils coïncidaient avec notre retour à la maison, autour de la soupe patchwork de la grand-mère, et près de la T.S.F. aux messages si ésotériques, si violemment poétiques, en provenance de Londres. Nous traversions, mon grand-père et moi, les chemins fangeux des tourbières, à la rigidité fantasque, et avions le temps de voir des wagons de munitions en flammes pétarader, qui coloraient le brouillard lentement comme de l’encre sur un papier buvard. »
Extrait de : J. Mondoloni. « Papa 1er. »
Le jeu du Petit Poucet par Jacques Mondoloni

Fiche de Le jeu du Petit Poucet
Titre : Le jeu du Petit Poucet
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 1994
Editeur : Gallimard
Première page de Le jeu du Petit Poucet
« Sous les prospectus, il remarqua la facture de l’E.D.F. C’était le seul courrier régulier qui lui parvenait et auquel il répondait sans délai, bien que ce ne fût pas adressé à son nom.
Il décacheta l’enveloppe sans inquiétude : les congélateurs, ça ne consommait pas beaucoup d’énergie. C’étaient les frigidaires qui coûtaient cher avec tous ces désirs qui s’ouvraient vingt fois par jour, la vie aller et retour.
Il nettoya la boîte à lettres de ses réclames, puis il pénétra dans l’entrepôt à bord de son vieux break DS. Derrière lui, le portail à bascule s’affaissa lentement le long des poulies.
Il mémorisa le montant de la facture avant de la ranger dans la doublure du siège passager – 652 francs et 54 centimes d’électricité, vraiment une misère, pour quatre congélateurs conservant jour et nuit ses cadavres, son trésor ! »
Extrait de : J. Mondoloni. « Le jeu du Petit Poucet. »
Je suis une herbe par Jacques Mondoloni

Fiche de Je suis une herbe
Titre : Je suis une herbe
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 1982
Editeur : J’ai lu
Première page de Je suis une herbe
« Comme tous les matins il visa le soleil et monta plein pot pour s’étourdir un peu, défaillir même. Mon Dieu, que de souvenirs déferlaient alors ! Tous ces avions qui avaient parcouru sa vie, qu’il avait aimés jusqu’à la mort – oui jusqu’à la mort, ah, il se trouvait emphatique quand il disait cela. Mais à soixante-cinq ans et mèche, la mémoire soûle vite.
Une hélice qui tourne et c’étaient des tours de rêve pour des heures. Tout ce temps passé dans les nuages, là, au-dessus des rivières – libre. Et ça durait toujours, guerre ou pas – jamais il ne se verrait vieillir comme un pochard qui ne sait plus ce qu’est la tempérance. Il lui fallait avaler son ciel quotidien comme d’autres leur gnôle. D’ailleurs, pour cette raison, toute sa vie il avait accepté n’importe quoi. En 1944 : des vols de reconnaissance au-dessus des lignes allemandes, maintenant : des pulvérisations d’arbres fruitiers au-dessus de la Haute-Provence. Certes, c’était moins prestigieux. Les combats étaient plus grisants en comparaison des piqués sur les poiriers. Mais le principal était de vibrer au rythme des carlingues, ce sacré manche entre les mains qui vous emmène loin de vous-même. »
Extrait de : J. Mondoloni. « Je suis une herbe. »
Il faut partir, Quilichini par Jacques Mondoloni

Fiche de Il faut partir, Quilichini
Titre : Il faut partir, Quilichini
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir
Première page de Il faut partir, Quilichini
« Mars 1932
Oui, l’île était bien loin derrière. Derrière l’horizon, derrière les brumes, derrière le paravent de brouillard que l’aube avait astucieusement placé entre elle et l’homme au bastingage pour la lui ravir sans violence.
Dominique Quilichini scrutait le ciel, puis la mer, à la recherche d’une ligne plus grise que les autres. Mais en vain. Il fallait se rendre à l’évidence : la terre, en catimini, avait disparu durant la nuit.
Dominique Quilichini revint à sa place, à contrecœur, les yeux rougis par l’insomnie. Il ne reverrait plus sa Corse natale. Les heures de veille n’avaient servi à rien.
La nuit l’avait trahi. La nuit s’était emparée de l’île, sournoisement, avec l’efficient concours du brouillard papelard. »
Extrait de : J. Mondoloni. « Il faut partir, Quilichini. »
Les vitrines du ciel par Jacques Mondoloni

Fiche de Les vitrines du ciel
Titre : Les vitrines du ciel (tome 4 sur 4 – Les goulags mous)
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 1987
Editeur : Fleuve noir
Première page de Les vitrines du ciel
« John Picard n’aimait pas présider les réunions d’état-major car, malgré la vareuse rouge et or que lui conférait son titre de chef suprême des forces armées, il se sentait civil : le langage, l’état d’esprit militaire, lui étaient étrangers, et les rapports qu’il devait écouter auraient eu besoin d’une traduction simultanée. Les phases de la guerre africaine lui arrivaient aux oreilles décalées, et lorsqu’il lui prenait l’envie d’interrompre l’un de ces habiles tacticiens qui se faisaient fort de mettre l’ennemi en déroute, John Picard avait l’impression de lui répondre avec un temps de retard. Ses propos dérapaient, et la pertinence qu’il avait voulu y mettre se noyait dans l’écho.
Mais se taire étant consentir, il demandait toujours : « Quel est le maître du terrain ? », pour ne pas paraître stupide ou indifférent.
Il ne se trouvait cependant pas à la hauteur car, autour des maquettes tridimensionnelles représentant le champ de bataille, dans la rumeur des conversations dites techniques, il y avait toujours un général avec sa baguette pour lui expliquer que les troupes fédérales étaient sur le chemin de la victoire. »
Extrait de : J. Mondoloni. « Les vitrines du ciel – Les goulags mous. »
Les idées solubles par Jacques Mondoloni

Fiche de Les idées solubles
Titre : Les idées solubles (tome 3 sur 4 – Les goulags mous)
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 1987
Editeur : Fleuve noir
Première page de Les idées solubles
« Il lui sembla entendre une voix protester derrière lui, une grosse voix profonde qui paraissait provenir de la mer, de la rive balayée par le vent.
Toni Marsiale se retourna et jeta un coup d’œil par-dessus le parapet : les forains avaient installé leurs baraques, leurs manèges, leurs chimères électriques contre les tranchées de décantation de la plage du Prado, et de la musique, des enchères écumaient cette partie du littoral.
On était en mai et, depuis Pâques, les annonces, les projections, le vacarme de « La Fête du Printemps » ne réchauffaient pas l’atmosphère car il pleuvait tous les jours, la tempête menaçait, l’orage faisait des apparitions, le mistral tourbillonnait en lisière. Personne ne se pressait sur les galets moelleux et le sable élastique qui recouvraient l’immense chape de béton que la municipalité de Marseille avait coulée entre l’Aéro-mer de Roucas et l’usine d’épuration de la Pointe Rouge. »
Extrait de : J. Mondoloni. « Les idées solubles – Les goulags mous. »
Carthage en Amérique par Jacques Mondoloni

Fiche de Carthage en Amérique
Titre : Carthage en Amérique (tome 2 sur 4 – Les goulags mous)
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir
Première page de Carthage en Amérique
« La congère, avec ses allures de groom dévalorisé, luisait devant le portail à moitié dégondé de l’hôtel. La glace fondait, il était deux heures de l’après-midi. Les passants entrebâillaient leur anorak, leur parka, leur pardessus, leur canadienne, les abominables vestes matelassées des surplus militaires qui empestaient la graisse ou l’insecticide, et regardaient le ciel, d’un gris métallique, s’ouvrir comme la porte coulissante d’un ascenseur de grand magasin. Le soleil, qui piétinait dans la cage, sortait avec impatience, avec violence, en faisant craquer les charnières. Les pannes de brouillard, d’un vert pus, allaient se réfugier vers d’autres rayonnages en marchant à reculons, et descendaient vers le sol en prenant les escaliers extérieurs des immeubles qui donnaient sur l’Hudson River. Des poches de grésil restaient stationnées à ras des gratte-ciel de Manhattan, le long de la rambarde de protection, semblant attirées vers le vide comme des candidats au suicide. »
Extrait de : J. Mondoloni. « Carthage en Amérique – Les goulags mous. »
Les goulags mous par Jacques Mondoloni

Fiche de Les goulags mous
Titre : Les goulags mous (tome 1 sur 4 – Les goulags mous)
Auteur : Jacques Mondoloni
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir
Première page de Les goulags mous
« Le nez en marmite de Fussier, mon geôlier, reparaît sur le mur TV de ma cellule : c’est l’heure de me tourmente
— Tu sais à quoi je pense? demande-t-il, avec un sourire en coin qui coule sous ses narines.
Je sais à quoi il pense : seuls les résultats des courses égayent, en fin d’après-midi, ses traits de brute maniérée, fac-similé de tous les visages de brutes que les feuilletons télévisés proposent au public pour le divertir ou le faire frémir. Mon geôlier ambitionne de leur ressembler. Seulement, il n’a pas réussi à grimer ce qui lui tient d’âme : sa méchanceté ne va pas plus loin que le bout de son nez. Sa niaiserie humanise nos rapports. L’espoir de toucher le tiercé, grâce à mes prévisions, inverse nos rapports — une paire d’heures par jour. Je me venge alors des humiliations quotidiennes en lui répondant invariablement : — Je ne connais pas l’ordre d’arrivée.
— Pourtant, t’es télépathe…
— Oui, mais la prémonition c’est pas mon genre… »
Extrait de : J. Mondoloni. « Les Goulags Mous. »