Étiquette : Brussolo
Vue en coupe d’une ville malade par Serge Brussolo

Fiche de Vue en coupe d’une ville malade
Titre : Vue en coupe d’une ville malade
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1980
Editeur : Denoël
Sommaire de Vue en coupe d’une ville malade
- Vue en coupe d’une ville malade
- La mouche et l’araignée
- La sixième colonne
- Comme un miroir mort
- Soleil de soufre
- … de l’érèbe et de la nuit
- Mémorial in vivo
- Off
- Anamorphose ou les liens du sang
- Funnyway
Première page de Vue en coupe d’une ville malade
« L’enseigne du motel s’alluma brusquement sur l’autoroute, jetant un flot de lumière colorée à l’intérieur du bungalow plongé dans l’obscurité. Georges s’étendit sur le lit ouvert, entre les valises prêtes à être bouclées, la tête tournée vers le cadre lumineux de la salle de bains. Le souffle rauque d’Henna lui parvint, amplifié par la caisse de résonance de la baignoire. Il n’eut aucune peine à se l’imaginer : nue ou simplement vêtue d’un tee-shirt sérigraphié au sigle de l’école, les mains soudées au carrelage saupoudré de sciure, rythmant de son souffle sa centième traction. S’épiant d’un œil sans indulgence dans la glace carrée qu’elle avait l’habitude d’orienter au ras du sol pour mieux déceler toute éventuelle faiblesse. La sueur devait sourdre de ses cheveux en brosse jaune paille, inonder les méplats de son visage, charger ses sourcils de gouttelettes brillantes. À moins que le goût salé poissant en ce moment ses lèvres ne fût plus celui des larmes que celui de la sueur… »
Extrait de : S. Brussolo. « Vue en coupe d’une ville malade. »
Traque-la-mort par Serge Brussolo

Fiche de Traque-la-mort
Titre : Traque-la-mort
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : J. C. Lattès
Première page de Traque-la-mort
« La constellation de l’Aveugle venait d’allumer son étoile majeure, Uta la blanche, dont les pulsations irrégulières propres aux variables explosives pouvaient — dans des périodes de grande brillance — brûler la rétine de quiconque tentait de la fixer plus de quelques minutes. Pendant cinq nuits sa lumière crèverait le ciel noir du désert, attisée par les émissions éruptives ou les déflagrations. Boule de feu liquide en perpétuelle turbulence dont l’éclat blême donnait aux hommes et aux choses un étrange aspect fantomatique.
Lisiah jura et ses mains gantées de blanc se serrèrent sur le volant. Le camion progressait régulièrement, indifférent au vent de sable qui crépitait sur le cube de tôle blindé formé par la cabine. De part et d’autre des flancs noircis par la fumée d’explosions anciennes, les chenillettes ronronnaient, avalant la route dans un mouvement de déglutition ponctué de cliquetis gourmands.
Avec son pare-brise réduit à une étroite fente, les lignes d’épais boulons quadrillant sa surface, le mastodonte évoquait davantage l’image d’un char d’assaut que celle d’un semi-remorque. »
Extrait de : S. Brussolo. « Traque-la-mort. »
Trajets et itinéraires de l’oubli par Serge Brussolo

Fiche de Trajets et itinéraires de l’oubli
Titre : Trajets et itinéraires de l’oubli
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1981
Editeur : Gallimard
Première page de Trajets et itinéraires de l’oubli
« Georges aurait voulu porter des œillères. Deux plaques de cuir ou de métal harnachées de chaque côté de ses joues et limitant son champ de vision à un étroit chemin juste assez large pour ses pieds. Chaque fois qu’il abordait l’escalier monumental du musée, il aurait aimé amputer son regard de toute perspective, de toute échappée, pouvoir le réduire à cet itinéraire étriqué qui le conduisait du parking jusqu’au hall d’entrée, les yeux fixés sur le cuir mal ciré de ses chaussures. Le bâtiment éveillait en lui une nausée indéfinissable proche de l’agoraphobie. Une ivresse malsaine, plutôt un vertige, né de l’alignement parallèle des degrés, de leur blancheur aveuglante sous le soleil. Parfois il avait la certitude que l’escalier, tel un accordéon immaculé, allait se déformer sous ses pas, gonfler, rouler, se distendre en une cacophonie monstrueuse qu’il serait seul à entendre et qui le jetterait là, au beau milieu du trottoir après que les marches – devenues brusquement molles – auraient charrié son corps comme celui d’un noyé ballotté par les vagues. »
Extrait de : S. Brussolo. « Trajets et itinéraires de l’oubli. »
Tambours de guerre par Serge Brussolo
Fiche de Tambours de guerre
Titre : Tambours de guerre
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2015
Editeur : Editions du Masque
Première page de Tambours de guerre
« Naomi rêve souvent du feu…
Dans la première partie du cauchemar, si elle ne le voit pas encore, elle flaire néanmoins son odeur âcre. Cette puanteur si particulière de peinture et de vernis brûlés. Elle se voit, au bout de la rue encombrée de camions et de taxis coincés par la barrière de sécurité des pompiers.
Elle voit les combattants du feu du NYFD, avec leur casque énorme, leur veste jaune. Ils portent un masque respiratoire à cause des émanations toxiques.
La nuit d’hiver pèse sur la ville ; dans une semaine ce sera Noël. Des poupées gonflables à l’effigie de Santa Claus trônent aux carrefours ou se balancent, pendues aux balcons. Naomi n’a jamais aimé ce personnage de légende. Petite, déjà, il lui faisait peur, avec sa barbe, sa face rubiconde. Elle lui trouvait une trogne de violeur et de pillard viking. C’est idiot, elle en a conscience, mais elle n’y peut rien.
Elle sait déjà que, désormais, le barbu en houppelande couleur sang restera associé à l’incendie, comme si… Comme s’il s’en réjouissait, ou pire : comme s’il en était l’auteur. Elle imagine sa hotte remplie de bidons d’essence et d’allumettes. »
Extrait de : S. Brussolo. « Tambours de guerre. »
Sommeil de sang par Serge Brussolo

Fiche de Sommeil de sang
Titre : Sommeil de sang
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Denoël
Première page de Sommeil de sang
« La montagne ne commença à saigner qu’à l’aube du troisième jour.
La veille, l’enfant avait bien entrevu le galop des chevaux-carapaces à travers les vibrations molles de l’air surchauffé mais il n’avait pas voulu y prêter véritablement attention, préférant se pelotonner au creux de la tente de toile blanche dans le fouillis des linges qui buvaient doucement sa sueur. Une voix à l’extérieur avait toutefois murmuré un groupe de syllabes gutturales que le gosse savait devoir traduire par « les pillards » ou « les brigands ». C’était sans importance, jamais les écumeurs des sables ne se hasardaient à grimper sur les montagnes vertes jaillissant du désert, bosses illogiques aux pentes raides couvertes d’une herbe drue, si fournie qu’en aucun endroit elle ne laissait voir le sol.
Tout de suite la nourrice s’était redressée sur les genoux, faisant trembler la monumentale architecture de ses cuisses graisseuses sur lesquelles venaient s’abattre en vagues successives les multiples bourrelets de son ventre à la peau brillante et tendue. »
Extrait de : S. Brussolo. « Sommeil de sang. »
Soleil de soufre par Serge Brussolo
Fiche de Soleil de soufre
Titre : Soleil de soufre et autres nouvelles
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1999
Editeur : Librio
Sommaire de Soleil de soufre
- Soleil de soufre
- Car ceci est de la chair et ceci est du sang
- La mouche et l’araignée
- Visite guidée
Première page de Soleil de soufre
« C’était comme un bûcher gigantesque érigé au centre de la plaine argileuse et grise. Une titanesque imbrication de fagots au sommet desquels la ville paraissait bizarrement posée en équilibre instable avec ses tours plus larges à la base qu’au sommet, ses donjons curieusement resserrés à la hauteur des créneaux, à tel point qu’on pouvait de loin fort bien les confondre avec ces cheminées d’usine qui semblent ne jamais devoir finir. Les fortifications entourant la cité présentaient la même allure de cône tronqué, et l’on avait à tout instant la sensation que les sentinelles arpentant les chemins de ronde allaient soudain basculer dans le vide pour glisser le long de ces murailles en pente vive, leurs casques arrachant des gerbes d’étincelles aux blocs noirs et luisants percés çà et là de l’ouverture filiforme des meurtrières. En s’approchant davantage on remarquait que les versants de la montagne où s’enracinait la ville étaient, dans leur totalité, recouverts par une multitude de troncs fraîchement abattus, émondés, scalpés ; réduits à l’état de grandes bûches anonymes, et constituant un enchevêtrement inextricable dont l’empilement venait buter sur les premières pierres des murailles encerclant la cité. »
Extrait de : S. Brussolo. « Soleil de soufre et autres nouvelles. »
Rinocérox par Serge Brussolo

Fiche de Rinocérox
Titre : Rinocérox
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1992
Editeur : Fleuve noir
Première page de Rinocérox
« Souvent, Dan revivait en rêve l’arrivée du Rinocérox. La vibration du sol d’abord, telle une démangeaison sous la plante des pieds, quelque chose d’agaçant qui vous donnait envie de vous gratter, puis l’enchaînement des petits éclatements secs, comme des gifles. Paf-paf-paf. Il lui avait fallu un moment pour comprendre qu’il s’agissait en réalité du bruit des cailloux explosant sous la formidable pression des chenilles-squelettes. Ce n’est qu’en voyant le char à l’œuvre qu’il avait enfin entrevu l’incroyable puissance de l’engin. Au premier abord on avait l’illusion qu’un pan de roche jaune s’était détaché d’une falaise ou d’une colline pour rouler sur la plaine désertique. Cela n’avait pas l’aspect d’une machine fabriquée par l’Homme, cela semblait bizarrement naturel, plein de bosses, de saillies, de crevasses. C’était une vilaine sculpture taillée dans la pierre par des sauvages pas très doués, une espèce d’idole aplatie dont on ne savait si elle était pourvue d’une trompe, d’une corne, d’un long nez… ou d’une interminable quéquette ! Cette dernière possibilité faisait rire aux larmes les gosses de la tribu. En fait, il fallait de bons yeux pour s’apercevoir que la longue excroissance jaillissant du rocher ambulant était en fait un canon. Un énorme canon… »
Extrait de : S. Brussolo. « Rinocérox. »
Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes par Serge Brussolo
Fiche de Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes
Titre : Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Denoël
Première page de Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes
« Georges observe son reflet dans la vitre ternie de la fenêtre. L’image transparente, sans épaisseur, a quelque chose de fantomatique. Le visage raviné, auréolé de cheveux blancs, paraît momifié au creux d’une crinière de lion albinos. Georges Sarella passe une main gantée sur ses joues. Les poils argentés d’une barbe de trois jours crissent sur le coton immaculé. Plus bas il y a le cou, sillonné de tendons, accordéon de peau flétrie.
« Vieillard », murmure doucement Georges en reculant dans la pénombre de l’appartement abandonné.
Des hommes en colère courent dans la rue. De temps à autre ils jettent contre les façades de lourds outils – clefs à molette, marteaux, cisailles – qui rebondissent sur le béton ou font éclater les dernières vitres encore en place.
Au bout de l’avenue, des prêtres défroqués dressent un bûcher sur lequel ils entassent des réfrigérateurs, des téléviseurs, et même des grille-pain. »
Extrait de : S. Brussolo. « Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes. »
Portrait du diable en chapeau melon par Serge Brussolo

Fiche de Portrait du diable en chapeau melon
Titre : Portrait du diable en chapeau melon
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Denoël
Première page de Portrait du diable en chapeau melon
« Rivé à un rocher l’iguane découpait son profil d’écailles grises sur le fond de sable de la plage, gargouille immobile dont seule la gorge palpitante trahissait encore l’appartenance au monde des vivants. Sirio bloqua au creux de son épaule la crosse poisseuse du vieux Renfield. La chaleur faisait vibrer l’air au bout du canon et, derrière le point de mire, le reptile semblait subir à présent d’étranges déformations.
À côté de l’homme figé, un petit bâtard à longs poils noirs attendait plaqué sur le sable, le museau frémissant posé sur ses pattes, la truffe au ras des puces de mer dont le ballet incessant ne le troublait même plus. Sirio enfonça la détente avec douceur. Le coup roula sur l’océan, s’amplifiant jusqu’à prendre les proportions d’une explosion ou d’un orage. La tête hachée par la charge l’iguane se rejeta en arrière. Il resta une seconde dressé sur ses pattes postérieures, les longues épines osseuses de son dos parcourues de spasmes convulsifs, puis dégringola le long du rocher. Il n’y eut plus que le bruit de sa queue raclant une dernière fois la pierre. »
Extrait de : S. Brussolo. « Portrait du diable en chapeau melon. »
Mange-monde par Serge Brussolo

Fiche de Mange-monde
Titre : Mange-monde
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Denoël
Sommaire de Mange-monde
- Mange-monde
- Funnyway
- Subway
- … car ceci est de la chair
- et ceci est du sang
Première page de Mange-monde
« La pluie se mit à tomber alors que la canonnière arrivait en vue de l’île. Mathias disait toujours “la canonnière” en parlant du bateau. Marie, elle, penchait plutôt pour une ancienne vedette lance-torpilles. En fait ni l’un ni l’autre ne savait au juste de quoi il s’agissait. C’était une épave de tôle grise sur laquelle la saillie des boulons faisait comme des verrues. Des verrues parfaitement alignées, grises elles aussi. C’était un vieux bateau rouillé, plus rouge que gris en réalité. Une architecture de fer qui sonnait creux, compliquée, pleine de replis et de tourelles, de passerelles, de chicanes. Dès qu’on se mettait à courir, le pont oxydé résonnait comme un bidon vide. Blam-blam-blam…
Le gosse aimait ça, il riait en émettant des bruits avec la bouche. Mathias disait toujours “le gosse”, Marie elle préférait l’appeler par son prénom. Chacun ses goûts. Cette fois durant toute la traversée l’enfant s’était obstinément glissé à l’intérieur des anciennes tourelles de tir. »
Extrait de : S. Brussolo. « Mange-monde. »