Étiquette : L’âge de nylon
L’âme par Elsa Triolet
Fiche de L’âme
Titre : L’âme (Tome 3 sur 3 – L’âge de nylon)
Auteur : Elsa Triolet
Date de parution : 1963
Editeur : Le livre de poche
Première page de L’âme
« Draculus est un con – Draculus est un brave type – Draculus est un satyre. Tout au long du couloir qui s’enfonçait jusqu’au cœur de l’immeuble, ces graffiti se répétaient comme les Dubonnet du métro. Le couloir était long, coudé et faiblement éclairé par des ampoules nues qui rosissaient les murs sales et des portes clouées ne s’ouvrant pas plus que si elles étaient fausses, et portant des numéros noirs, rapidement peints au pinceau. La seule à s’ouvrir était la porte des Petracci, dans le tournant ultime du couloir avant qu’il débouche sur la cour-puits. Et bien que personne ne sût qui était ce Draculus et que ce qu’on en disait ne fût pas une réclame pour lui, force de voir ce nom sur les murs, on avait baptisé Draculus cet automate distributeur de chewing-gum pour lequel Luigi Petracci avait pris dernièrement un brevet. Quand la femme de Luigi, Nathalie, versait à boire, elle disait : « C’est Draculus qui paye… »
Extrait de : E. Triolet. « L’âge de nylon – L’âme. »
Luna-Park par Elsa Triolet

Fiche de Luna-Park
Titre : Luna-Park (Tome 2 sur 3 – L’âge de nylon)
Auteur : Elsa Triolet
Date de parution : 1959
Editeur : Le livre de poche
Première page de Luna-Park
« La maison se vendait meublée. Il y avait des lilas dans le jardin, des masses de lilas, avec des grappes lourdes comme du raisin noir. L’épicière du village, qui détenait les clefs de la maison, se battait avec la serrure. L’acheteur la regardait faire. Puis il entra derrière elle dans un petit hall, traversa une salle à manger aux volets fermés, et, arrivé à la cuisine, dit : « C’est bon, je l’achète. »
Un homme plutôt gros et qu’on aurait dit très blond s’il avait encore assez de cheveux pour parler de leur couleur : il en restait juste de quoi faire une auréole derrière sa tête, comme à distance. Le bleu lui remplissait les yeux en entier, des yeux de nouveau-né, et l’insignifiance des cils clairs rendait ce bleu illimité. Il avait le nez court et de petites dents blanches dans une bouche moelleuse. Tel était cet acheteur qui ne prenait pas le temps de la réflexion, et il fallait être épicière d’un lieudit pour ne pas aussitôt reconnaître en lui le cinéaste Justin Merlin. D’habitude, un metteur en scène, c’est bien plus un nom qu’un visage, mais Justin Merlin était si célèbre qu’il avait fini par se matérialiser, et que sa stature rembourrée, son auréole d’or, son regard bleu ne faisaient plus qu’un avec ce nom : Justin Merlin. »
Extrait de : E. Triolet. « L’âge de nylon – Luna-Park. »
Roses à crédit par Elsa Triolet

Fiche de Roses à crédit
Titre : Roses à crédit (Tome 1 sur 3 – L’âge de nylon)
Auteur : Elsa Triolet
Date de parution : 1959
Editeur : Gallimard
Première page de Roses à crédit
« C’était cette mauvaise heure crépusculaire, où, avant la nuit aveugle, on voit mal, on voit faux. Le camion arrêté dans une petite route, au fond d’un silence froid, cotonneux et humide, penchait du côté d’un fantôme de cabane. Le crépuscule salissait le ciel, le chemin défoncé et ses flaques d’eau, les vagues d’une palissade, et une haie de broussailles finement emmêlées comme des cheveux gris enroulés sur les dents d’un peigne. Derrière, un gros chien, broussailleux lui aussi, de race indécise, traînait sa chaîne avec un bruit solitaire. Son long poil était collé par la boue du terrain, une boue tenace, où l’on distinguait la pointe d’un sabot d’enfant, englué. Cette boue retenait aussi une roue de bicyclette sans pneu, un seau, un pot de chambre, d’autres choses, indistinctes… Au fond, la cabane, comme une grande caisse vieille et sale, un assemblage de planches à échardes, clouées ensemble. Il n’y avait-pas de lumière dans la fenêtre aux vitres étrangement intactes pour cet univers brisé. Il aurait été grand temps d’allumer les feux arrière du camion que la nuit finissait d’effacer sur son tableau noir, mais le siège du camion était vide. La seule chose vivante ici était la fumée couleur de crépuscule qui s’échappait d’un tuyau piqué dans le toit de la cabane, en tôle mangée de rouille. »
Extrait de : E. Triolet. « Roses à Crédit – L’âge de nylon. »