Étiquette : livre
L’homme aux yeux de napalm par Serge Brussolo
Fiche de L’homme aux yeux de napalm
Titre : L’homme aux yeux de napalm
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Denoël
Première page de L’homme aux yeux de napalm
« Profitant de ce que la vendeuse vient de tourner la tête, Céline arrache le bras de la poupée. Le membre craque sans opposer de réelle résistance. Le bruit infime de la dislocation se perd dans le vacarme du grand magasin. La fillette se penche, lorgne dans l’ouverture corporelle ainsi pratiquée avec une excitation sourde, analogue à celle qui s’empare d’elle lorsqu’elle épie ses parents, le soir, par le trou de la serrure de la chambre à coucher. Mais il n’y a rien, la poupée est vide, désespérément creuse. La fillette se sent frustrée, flouée. Elle aurait voulu découvrir entre les flancs du jouet un amoncellement moite et secret. Une lourdeur viscérale charriant des fluides étranges. Parfois, lorsque sa mère prépare un poulet, Céline glisse ses petits doigts dans les blessures de la bête nue, dans le trou béant creusé par la décapitation. Elle touche l’intérieur du cadavre. Elle fouille au hasard dans cette architecture un peu gluante, elle force la plaie, enfouit sa main dans les entrailles de l’oiseau blême. Elle pose ses lèvres sur la chair blanche, grumeleuse, et se dit qu’on doit éprouver une sensation analogue quand on embrasse un cadavre. Elle s’entraîne ainsi, mine de rien, pour le jour où il lui faudra embrasser P’pa ou M’man sur leur lit de mort, comme cela arrive tout le temps dans les films. »
Extrait de : S. Brussolo. « L’homme aux yeux de Napalm. »
L’héritier des abîmes par Serge Brussolo

Fiche de L’héritier des abîmes
Titre : L’héritier des abîmes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2009
Editeur : Plon
Première page de L’héritier des abîmes
« L’odeur du sac resta à jamais gravée dans sa mémoire. Bien des années après que la « chose » se fut produite, et que les détails de l’aventure elle-même eurent fini par s’effacer de son esprit, il se rappelait toujours l’odeur du sac de toile. Quelque chose qui évoquait la poussière, la crasse, le tabac… À ces fragrances dominantes s’ajoutait une note plus animale, « une odeur de souris », comme si la poche de toile rugueuse avait séjourné dans un environnement insalubre : cave, grenier, hangar. Enfin, tapie derrière ces diverses couches olfactives se terrait un effluve plus ténu qu’il échouait à identifier. Cette impuissance l’agaçait, le torturait. Souvent, lorsqu’il était « en période de stress » (comme disaient les magazines), la puanteur du sac s’imposait à lui, surgie du néant, le submergeant à la manière de ces odeurs fantômes que les médecins considèrent comme le symptôme le plus évident d’une tumeur au cerveau. Quand cela se produisait, il avait coutume d’énumérer les composantes du malaise : poussière, crasse, tabac, souris, et… et… et quoi ? Il n’en savait rien. »
Extrait de : S. Brussolo. « L’héritier des abîmes. »
L’épave – intégrale par Serge Brussolo
Fiche de L’épave
Titre : L’épave – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1990
Editeur : Plon
Première page de L’épave
« L’enseigne représentait quelque chose comme deux clystères entrecroisés. Koekje, l’apothicaire, mon patron, en était très fier, car elle avait été forgée selon des plans qu’il avait lui-même dessinés. Pour ma part je la trouvais ridicule. Deux clystères ! Pourquoi pas deux poires à injections vaginales, ou deux bidets, ou…
Mais Koekje était un imbécile.
L’enseigne s’était très vite couverte de rouille. Elle grinçait dans le vent incessant, soufflant de la mer, que le lacis des ruelles ne parvenait pas à endiguer. Les deux clystères se balançaient, produisant un crissement régulier qui finissait par vous porter sur les nerfs.
Mon jeune âge et mes fonctions de commis ne me donnaient même pas accès à la boutique. J’étais moins qu’un esclave, même les trois benêts montés en graine faisant office de préparateurs avaient le droit de se moquer de moi. Koekje paradait au milieu des rangées de bocaux multicolores, se dandinant entre les pots de faïence agrémentés de noms latins qu’il mettait un point d’honneur à connaître par cœur. C’était un vieillard précoce de cinquante ans, rongé par l’étude, la macération, et les préparations douteuses qu’il avait pendant longtemps essayées sur lui-même. »
Extrait de : S. Brussolo. « L’épave – intégrale. »
L’Enfer, c’est à quel étage ? – intégrale par Serge Brussolo

Fiche de L’Enfer, c’est à quel étage ?
Titre : L’Enfer, c’est à quel étage ? – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Le livre de poche
Première page de L’Enfer, c’est à quel étage ?
« Les tigres vont et viennent. Chaque fois que leur queue fouette les barreaux, une note sourde et vibrante s’élève dans la nuit. Le jardin zoologique est désert, mais, de cage en cage, la nouvelle s’est répandue, éveillant les bêtes prisonnières qui gémissent en se pelotonnant les unes contre les autres. Déjà, les singes ne forment plus qu’une masse velue, frissonnante. Les oiseaux se cachent la tête sous l’aile ; seuls les charognards se dandinent encore sur leur branche en claquant du bec.
Quelque chose est tombé du ciel. Une proie, un gibier.
C’est inhabituel. Rien ne vient jamais d’en haut.
Les fauves s’énervent. L’objet s’est empalé à la pointe des barreaux. Maintenant le sang coule le long des tiges de fer rouillées. Les tigres se battent pour le lécher. Ils grognent, montrent les crocs, s’envoient des coups de patte.
Les gardiens ne se sont rendu compte de rien. Ils sont loin, claquemurés dans le poste de garde, à siroter des grogs au vin chaud. On est en novembre, il fait froid. La fourrure des animaux a commencé à s’épaissir en prévision de la mauvaise saison. »
Extrait de : S. Brussolo. « L’Enfer, c’est à quel étage ? – intégrale. »
L’armure maudite par Serge Brussolo

Fiche de L’armure maudite
Titre : L’armure maudite
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1992
Editeur : Plon
Première page de L’armure maudite
« C’était une pluie de fer qui crépitait sur les armures avec un bruit terrible. Comme si des milliers d’ongles invisibles battaient la mesure sur les cuirasses des jouteurs. Gilles marchait rapidement entre les tentes aux vives couleurs. L’averse se déversait le camp, et les fiers oriflammes des combattants pendaient, dégoulinants, au sommet des mâts. Il avait suffi d’un nuage noir pour que la fête prenne soudain cette allure sinistre. Le soleil s’était enfui, les chevaux avaient commencé à piaffer en secouant leur crinière. D’un seul coup la lumière avait déserté le ciel et la nuit s’était installée en plein jour.
Les écuyers, les palefreniers, avaient aussitôt fait la grimace. Un tournoi sous la pluie, c’était la pire chose qu’on puisse imaginer. Les bêtes allaient déraper dans la boue, se brisant les pattes. Les chevaliers ne pourraient mettre pied à terre sans perdre l’équilibre…
Gilles craignait également la foudre. Il la savait dangereuse, sournoise. L’acier des armures, des épées, des pointes de lance, l’attirait aussi sûrement que l’odeur du sang fait sortir le loup du bois. Il l’avait vue foudroyer un combattant au moment même où il levait son glaive à deux mains. »
Extrait de : S. Brussolo. « L’armure maudite. »
Hurlemort par Serge Brussolo

Fiche de Hurlemort
Titre : Hurlemort
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Gallimard
Première page de Hurlemort
« C’était un vilain livre d’heures acheté jadis à un colporteur arrivé au village à demi-mort de froid. Le bonhomme, qui claquait des dents et soufflait sur ses engelures, avait accepté de troquer l’album contre une soupe aux pois et un cube de lard posé sur un morceau de pain tranchet. Comme nul ne savait lire, on s’était contenté de caresser les grandes lettres d’or de la couverture de bois, et les doigts des paysans avaient peu à peu emporté la dorure bon marché de la calligraphie, ternissant l’inscription. Le marchand avait marmonné que le titre signifiait à peu près : Travaux des mois, et signes du Zodiaque. Selon lui, c’était la copie du livre d’heures personnel d’un très haut et très noble personnage, dont ici, au hameau, on ignorait le nom. Le bonhomme avait insisté : une telle œuvre d’art valait plus qu’une écuelle de soupe additionnée d’un bout de cochon fumé. Dans les villes, les gens de bien possédaient tous des livres d’heures, et des almanachs de bonne santé, et des… Il avait fini par se taire, comprenant qu’on ne savait même pas de quoi il parlait. « Mais, avait-il bafouillé, vous avez bien une clepsydre pour mesurer le temps ? » On s’était dévisagé, le sourcil haut. Une clepsydre, qu’est-ce que c’était ? »
Extrait de : S. Brussolo. « Hurlemort. »
Enfer vertical en approche rapide par Serge Brussolo

Fiche de Enfer vertical en approche rapide
Titre : Enfer vertical en approche rapide
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1985
Editeur : Fleuve noir
Première page de Enfer vertical en approche rapide
« Les prisonniers chuchotaient dans un angle de la cour. David, assis, le dos à la muraille, les écoutait d’une oreille distraite. Personne ne prêtait attention à sa présence. Son statut de « cinglé, de « tueur fou » faisait qu’on l’ignorait volontairement depuis le premier jour de son incarcération, il y avait de cela… des siècles.
La population carcérale se méfiait de ce qu’elle englobait sous l’appellation générique, de « psychos ». De David, on disait souvent « qu’il n’aurait pas dû se trouver là, au milieu d’honnêtes truands » que « sa place était chez les dingues ». Cette crainte diffuse lui avait valu de vivre sa détention en paix. On avait peur de lui, de son regard fixe, de ses absences, de ses manies incompréhensibles. Des légendes innombrables couraient sur son compte. On racontait qu’il ne dormait jamais, qu’il lisait dans les pensées, qu’il portait malheur. Pour cette dernière raison, il fallait se garder de le toucher, voire de le regarder dans les yeux.
D’une voix à peine audible, on évoquait ses crimes : il avait détourné un bus scolaire pour y mettre le feu, brûlant vifs une trentaine de gamins ; puis il était monté dans l’épave carbonisée pour dévorer les cadavres croustillants… »
Extrait de : S. Brussolo. « Enfer Vertical en Approche Rapide. »
Enfer vertical – intégrale – par Serge Brussolo
Fiche de Enfer vertical
Titre : Enfer vertical – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1985
Editeur : Vauvenargues
Première page de Enfer vertical
« Les prisonniers chuchotaient dans un angle de la cour. David, assis, le dos à la muraille, les écoutait d’une oreille distraite. Personne ne prêtait attention à sa présence. Son statut de « cinglé, de « tueur fou » faisait qu’on l’ignorait volontairement depuis le premier jour de son incarcération, il y avait de cela… des siècles.
La population carcérale se méfiait de ce qu’elle englobait sous l’appellation générique, de « psycos ». De David, on disait souvent « qu’il n’aurait pas dû se trouver là, au milieu d’honnêtes truands » que « sa place était chez les dingues ». Cette crainte diffuse lui avait valu de vivre sa détention en paix. On avait peur de lui, de son regard fixe, de ses absences, de ses manies incompréhensibles. Des légendes innombrables couraient sur son compte. On racontait qu’il ne dormait jamais, qu’il lisait dans les pensées, qu’il portait malheur. Pour cette dernière raison, il fallait se garder de le toucher, voire de le regarder dans les yeux.
D’une voix à peine audible, on évoquait ses crimes : il avait détourné un bus scolaire pour y mettre le feu, brûlant vifs une trentaine de gamins ; puis il était monté dans l’épave carbonisée pour dévorer les cadavres croustillants… »
Extrait de : S. Brussolo. « Enfer Vertical – intégrale. »
De l’autre côté du mur des ténèbres par Serge Brussolo

Fiche de De l’autre côté du mur des ténèbres
Titre : De l’autre côté du mur des ténèbres
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Fleuve noir
Première page de De l’autre côté du mur des ténèbres
« Il faisait une fois de plus le même vieux cauchemar quand le téléphone sonna. À vrai dire ce n’était pas réellement un cauchemar, mais plutôt un souvenir que son esprit ressassait depuis des années sans que jamais s’affaiblisse la terreur imprégnant chacune des images pourtant si familières. C’était…
C’était trente ans plus tôt, dans la maison qu’on avait louée après le départ de P’pa, au moment du divorce. Dans le rêve, il voyait avec une netteté hallucinante chaque détail de cette vieille baraque aux murs gorgés d’humidité et dont la peinture pelait comme le cuir d’un lézard en train de muer. David n’aimait pas le nouvel appartement situé au rez-de-chaussée, avec ses fenêtres protégées par des barreaux, et où la lumière n’entrait que trois heures par jour, au plus fort de l’été. L’hiver, c’était la nuit assurée du matin jusqu’au soir. Comme si les ténèbres campaient là pour éviter d’avoir à rentrer chez elles, leur travail fini. Les couloirs étaient pleins de leur présence caoutchouteuse, mi-solide, mi-liquide, tel un lait en train de cailler. Un lait noir. La nuit stagnait partout en flaques, dans les placards, derrière les portes. »
Extrait de : S. Brussolo. « De l’autre côté du mur des ténèbres. »
Danger, parking miné ! par Serge Brussolo

Fiche de Danger, parking miné !
Titre : Danger, parking miné !
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir
Première page de Danger, parking miné !
« Les pales de l’hélicoptère brassent la nuit avec un vrombissement d’arme de jet. Elles ronflent comme une étoile de ninja bien décidée à déchiqueter les nuages. Aux commandes de l’appareil Édith transpire, engoncée dans sa combinaison de pilotage. La grosse sphère du casque enveloppe son crâne d’une pesanteur moite. Des démangeaisons fourmillent dans ses cheveux coupés trop court. Les lunettes infrarouges lui masquent la moitié du visage, ne laissant à nuque sa bouche charnue aux lèvres gonflées.
L’hélicoptère file en translation horizontale, le nez bas, la queue surélevée. On dirait un bateau mal équilibré qui commence à faire naufrage.
C’est un Sky-Fender 3, une machine lourde, inesthétique. Une libellule obèse, boulonnée et proéminente. Le cockpit minuscule, à peine plus spacieux que l’habitacle d’une voiture de course, domine le corps ogival de l’appareil. D’ailleurs Édith, recroquevillée derrière son tableau de bord, a souvent l’impression d’être assise sur la tête d’un éléphant. Les gros réservoirs soudés aux flancs évoquent des ballasts de submersible. On dirait que le Sky-Fender gonfle les joues comme un enfant qui s’apprête à souffler une énorme bulle de savon. »
Extrait de : S. Brussolo. « Danger, parking miné !. »