Auteur/autrice : CH91

 

Lorsque j’étais une oeuvre d’art par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Lorsque j’étais une oeuvre d’art

Titre : Lorsque j’étais une oeuvre d’art
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2002
Editeur : Le livre de poche

Première page de Lorsque j’étais une oeuvre d’art

« J’ai toujours raté mes suicides.

J’ai toujours tout raté, pour être exact : ma vie comme mes suicides.

Ce qui est cruel, dans mon cas, c’est que je m’en rends compte. Nous sommes des milliers sur Terre à manquer de force, d’esprit, de beauté ou de chance, or ce qui fait ma malheureuse singularité, c’est que j’en suis conscient. Tous les dons m’auront été épargnés sauf la lucidité.

Rater ma vie, soit… mais rater mes suicides ! J’ai honte de moi. Incapable d’entrer dans la vie et pas fichu d’en sortir, je me suis inutile, je ne me dois rien. Il est temps d’insuffler un peu de volonté à mon destin. La vie, j’en ai hérité ; la mort, je me la donnerai !  »

Extrait de : E-E Schmitt. « Lorsque j’étais une oeuvre d’art. »

Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus

Titre : Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2012
Editeur : Albin Michel

Première page de Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus

« La Chine, c’est un secret plus qu’un pays.
Madame Ming, l’œil pointu, le chignon moiré, le dos raidi sur son tabouret, me lança un jour, à moi, l’Européen de passage :
– Nous naissons frères par la nature et devenons distincts par l’éducation.
Elle avait raison… Même si je la parcourais, la Chine m’échappait. À chacun de mes voyages, son sol s’étendait, son histoire s’évaporait, je perdais mes jalons sans en gagner de nouveaux ; malgré mes progrès en cantonais, en dépit de mes lectures, quoique je multipliasse les contrats commerciaux avec ses habitants, la Chine reculait à mesure que j’avançais, tel l’horizon.
– Au lieu de se plaindre de l’obscurité, mieux vaut allumer la lumière, affirma madame Ming.
Comment ? Quel individu choisir pour fouiller ce sol énigmatique ? Quelle proie harponner ? La Chine contenait autant de sujets que la Méditerranée de poissons.
– La planète porte un milliard de Chinois et cinq milliards d’étrangers, murmura madame Ming en ravaudant une paire de bas. »

Extrait de : E-E Schmitt. « Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus. »

Le libertin par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de Le libertin

Titre : Le libertin
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 1997
Editeur : Albin Michel

Première page de Le libertin

« Anna Dorothea Therbouche, portraitiste prusso-polonaise, est en train de dessiner Denis Diderot, allongé sur le sofa, face à elle, dos au public. Il porte une sorte de toge antique qui lui laisse les épaules et les bras nus.

MME THERBOUCHE. Arrêtez de changer d’expression, je n’arrive pas à vous saisir. Allons ! Il y a une seconde vous étiez pensif, la seconde suivante vous aviez l’air rêveur et voilà maintenant que vous affichez une mine désolée. En dix minutes, vous avez cent physionomies diverses. Autant peindre un torrent !

DIDEROT. Je ne vois qu’une seule solution : assommez-moi. 

Mme Therbouche rit puis s’approche. Elle dénude l’épaule de Diderot.

MME THERBOUCHE. J’aime la philosophie.

DIDEROT. Vous devriez lui préférer les philosophes. »

Extrait de : E-E Schmitt. « Le Libertin. »

La vengeance du pardon par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La vengeance du pardon

Titre : La vengeance du pardon
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2017
Editeur : Albin Michel

Sommaire de La vengeance du pardon :

  • Les soeurs Barbarin
  • Mademoiselle Butterfly
  • La vengeance du pardon
  • Dessine-moi un avion

Première page de Les soeurs Barbarin

« Si l’on imaginait le paradis terrestre sous la forme d’un village, ce serait Saint-Sorlin.

Le long des rues pavées qui dévalaient la pente douce jusqu’au fleuve, chaque façade constituait un jardin. Pendant que les glycines suspendaient leurs lampions mauves aux étages, les géraniums flambaient aux fenêtres, la vigne illuminait les rez-de-chaussée, les digitales fusaient derrière les bancs, tandis que des brins de muguet pointaient entre les pierres, compensant leur taille menue par un puissant parfum.

À qui le traversait, Saint-Sorlin-en-Bugey donnait le souvenir de n’avoir qu’une saison : le mois de mai. La fleur y abondait, vive, drue, insolente, réduisant les maisons à des supports. Sous un ciel bleu et naïf, une conspiration de roses envahissait les murs, des roses roses, dodues, épanouies, plus mûres que des fruits mûrs, vibrantes, prospères, exhibant une chair de pétales qui appelait les caresses ou les baisers, des roses noires, pudiques et empourprées, des roses rouges, sèches et sveltes, des roses jaunes aux fragrances de poivre fin, des roses orange, muettes sans odeur, des roses blanches, effarouchées, éphémères, trop vite déçues, déjà oxydées. »

Extrait de : E-E Schmitt. « La Vengeance du pardon. »

La trahison d’Einstein par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La trahison d’Einstein

Titre : La trahison d’Einstein
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2014
Editeur : Albin Michel

Première page de La trahison d’Einstein

« Une fin d’après-midi, dans le New Jersey, au bord d’un lac.
Tandis que le soleil dore l’horizon de teintes cuivrées, un homme, assis sur le sol, se prépare un repas frugal avec du pain, du jambon, des cornichons.
C’est un vagabond. En sandales, couvert d’habits froissés, douteux, son sac à dos posé dans l’herbe, il regarde ce qui se passe au loin.
Ce qu’il voit – et qui l’amuse – nous échappe.
Lorsque l’action qu’il fixe amène ses yeux à se tourner vers la droite, Einstein entre.
En ce jour de 1934, Albert Einstein a cinquante-cinq ans.
Cheveux hirsutes, ample chemise, pantalon en lin, sans chaussettes dans ses chaussures, il rivalise de négligence vestimentaire avec le vagabond. Descendant, trempé, de son voilier, il s’ébroue sur la berge. Après un sourire au vagabond, il extrait une serviette de sa besace de sportif.

EINSTEIN
Alors ? Le spectacle vous a régalé ?


LE VAGABOND
Excellent. Joli voilier, éblouissante lumière sur le lac, quelques solides pointes de vitesse… et j’ai cru au moins cinq fois que vous alliez chavirer. »

Extrait de : E-E Schmitt. « La Trahison d’Einstein. »

La tectonique des sentiments par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La tectonique des sentiments

Titre : La tectonique des sentiments
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2008
Editeur : Albin Michel

Première page de La tectonique des sentiments

« CHEZ DIANE

Tout commence par un baiser.
L’homme garde la femme enlacée contre lui. Debout, ils s’embrassent de façon longue, soutenue.
Puis l’homme détache ses lèvres et murmure avec douceur :
 
RICHARD. Je reviens.
 
Aux gestes qu’elle a pour le retenir, on devine qu’elle souhaiterait que leurs caresses durent davantage.
Il insiste avec grâce.
 
RICHARD. Cinq minutes ?
 
On dirait qu’il négocie.
 
RICHARD. Cinq minutes ?
 
D’un sourire résigné, elle consent à son départ. »

Extrait de : E-E Schmitt. « La tectonique des sentiments. »

La secte des égoïstes par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La secte des égoïstes

Titre : La secte des égoïstes
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 1994
Editeur : Le livre de poche

Première page de La secte des égoïstes

« C’était un soir de décembre à la Bibliothèque nationale.
Lassé d’avoir fiché, noté, annoté, relevé, discuté, dépouillé, médité tout le jour, les yeux usés et la main lourde, je posai ma plume et repoussai ma chaise.
Alentour, des corps cassés sur les bureaux, des crânes luisant sous les lampes, et de longs murs de livres fermés, muets, impénétrables. Une glu liquide et glauque figeait la Grande Salle dans un silence étale. Rien ne bougeait. Il stagnait une odeur de poussière propre, de celles que l’on remue tous les matins.
« Je rêve… je ne vis plus… Je me suis fait épingler dans un trompe-l’œil… »
Pour la première fois, je pris mon travail en haine. Je regardai mes piles de dossiers comme des choses lointaines, étrangères, ces dossiers sur lesquels me pliait depuis des années mon labeur d’érudit, d’obscures recherches sur la linguistique médiévale qui n’intéressaient personne, pas même moi. »

Extrait de : E-E Schmitt. « La secte des égoistes. »

La rêveuse d’Ostende par Eric-Emmanuel Schmitt

Fiche de La rêveuse d’Ostende

Titre : La rêveuse d’Ostende
Auteur : Eric-Emmanuel Schmitt
Date de parution : 2007
Editeur : Albin Michel

Sommaire de La rêveuse d’Ostende :

  • La rêveuse d’Ostende
  • Crime parfait
  • La guérison
  • Les mauvaises lectures
  • La femme au bouquet

Première page de La rêveuse d’Ostende

« Je crois que je n’ai jamais connu personne qui se révélât plus différente de son apparence qu’Emma Van A.

Lors d’une première rencontre, elle ne donnait à voir qu’une femme fragile, discrète, sans relief ni conversation, d’une banalité promise à l’oubli. Pourtant, parce qu’un jour j’ai touché sa réalité, elle ne cessera de me hanter, intriguante, impérieuse, brillante, paradoxale, inépuisable, m’ayant pour l’éternité accroché dans les filets de sa séduction.

Certaines femmes sont des trappes où l’on tombe. Parfois, de ces pièges, on ne veut plus sortir. Emma Van A. m’y tient.

Tout a commencé un timide, frais mois de mars, à Ostende.

J’avais toujours rêvé d’Ostende. »

Extrait de : E-E Schmitt. « La rêveuse d’Ostende. »

Hugues le Loup par Erckmann-Chatrian

Fiche de Hugues le Loup

Titre : Hugues le Loup
Auteur : Emile Erckmann et Alexandre Chatrian
Date de parution : 1859
Editeur : Bibliothèque numérique romande

Première page de Hugues le Loup

« Vers les fêtes de Noël de l’année 18…, un matin que je dormais profondément à l’hôtel du Cygne, à Fribourg, le vieux Gédéon Sperver entra dans ma chambre en s’écriant :
« Fritz, réjouis-toi !… je t’emmène au château de Nideck, à dix lieues d’ici. Tu connais Nideck ?… la plus belle résidence seigneuriale du pays : un antique monument de la gloire de nos pères ! »
Notez bien que je n’avais pas vu Sperver, mon respectable père nourricier, depuis seize ans ; qu’il avait laissé pousser toute sa barbe, qu’un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque, et qu’il me tenait sa lanterne sous le nez.
« D’abord, m’écriai-je, procédons méthodiquement : qui êtes-vous ?
— Qui je suis !… Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le braconnier du Schwartz-Wald ?… »

Extrait de : Erckmann-Chatrian. « Hugues-le-Loup. »

Histoire d’un sous-maître par Erckmann-Chatrian

Fiche de Histoire d’un sous-maître

Titre : Histoire d’un sous-maître
Auteur : Emile Erckmann et Alexandre Chatrian
Date de parution : 1881
Editeur : BNF

Sommaire de Histoire d’un sous-maître :

  • Histoire d’un sous-maître
  • Les papiers de madame Jeannette
  • Les orateurs de mon village
  • Le bon vieux temps
  • La sentinelle perdue 1796

Première page de Histoire d’un sous-maître

« En 1816, me dit le vieil herboriste Renaud, je travaillais comme surnuméraire chez M. Benoît, huissier à Saint-Nicolas-du-Port, en Lorraine. Mon père était piéton de la poste aux lettres ; il avait cinq enfants, – deux garçons et trois filles, – et gagnait 400 francs par an. Tu peux penser si nous mangions tous les jours à notre appétit.

Je venais d’entrer dans ma dix-septième année, et je me désolais de vivre encore à la charge de mes parents, lorsque fut publiée la fameuse ordonnance du roi Louis XVIII, portant qu’il serait formé dans chaque canton un comité gratuit et de charité, afin de surveiller et d’encourager l’instruction primaire.

Les ordonnances, les arrêtés, les circulaires sur l’instruction du peuple n’ont jamais manqué depuis cinquante ans, mais l’argent. On a toujours trouvé de l’argent pour les rois, pour les empereurs, les princes, les évêques, les ministres, les généraux et les soldats ; mais, pour éclairer le peuple et récompenser les instituteurs, les caisses ont toujours été vides. »

Extrait de : Erckmann-Chatrian. « Histoire d’un sous-maître. »