Catégorie : Livres
La porte d’ivoire par Serge Brussolo
Fiche de La porte d’ivoire
Titre : La porte d’ivoire
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2018
Editeur : Editions du Masque
Première page de La porte d’ivoire
« Cette nuit-là, l’éléphant passa la tête par la fenêtre du bungalow et, de sa trompe poisseuse, vint chatouiller Tracy Morgan pour la réveiller. La jeune femme sursauta et s’assit, de la morve plein la figure.
« Je suis venu te dire que je vais tous vous tuer, dit l’éléphant. Les hommes, les femmes, les enfants, tous.
— Pourquoi ? protesta Tracy avec la voix geignarde de la fillette qu’elle était vingt-cinq ans plus tôt.
— Parce que j’ai mal à la tête, grogna le pachyderme. Que ça me fait chier comme pas possible. Et aussi parce que tes semblables ont massacré beaucoup de mes frères. Donc, je vais venir vous tuer, toi, ton mâle et tes complices. Demain, ou plus tard, je ne sais pas encore. J’y réfléchirai quand j’aurai moins la migraine. Enfin voilà, c’est tout ce que je voulais te dire. Tu peux te rendormir.
— Je ne te laisserai pas faire ! » lança Tracy.
L’éléphant ricana comme seuls les éléphants savent le faire, et rétorqua :
« C’est ce que tu crois. Les hommes s’imaginent toujours plus forts que les animaux, ils se trompent. »
Extrait de : S. Brussolo. « La porte d’ivoire. »
La planète des ouragans – intégrale par Serge Brussolo

Fiche de La planète des ouragans
Titre : La planète des ouragans – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Gallimard
Sommaire de La planète des ouragans
- Rempart des naufrageurs
- La petite fille et le doberman
- Naufrage sur une chaise électrique
Première page de La planète des ouragans
« Le vent se leva au moment même où l’astronef posait son train d’atterrissage sur la piste bétonnée de l’aéroport.
À l’instant précis où les grosses ventouses métalliques montées sur vérin entraient en contact avec le sol – agrandissant le réseau de lézardes sillonnant l’aire de stationnement –, le souffle déferla sur les bâtiments, fouettant les lignes sans grâce d’une architecture presque uniquement composée de dômes joufflus percés de meurtrières. La secousse ébranla le gros cargo, et les membrures du fuselage émirent une note creuse qui réveilla David. Tout de suite après une nuée de détritus envahit l’espace. Des journaux détrempés, portés par la tourmente, mais aussi des cartons d’emballage, des sacs de plastique ou de cellophane, de la paille et des débris de cageots…
Ces ordures palpitaient dans le vent comme de gros oiseaux flasques. Les journaux, les revues, battaient des pages tels des volatiles à ailes multiples ; des sachets arborant les noms et les emblèmes de divers supermarchés montaient vers le ciel comme des montgolfières boursouflées. Cet essaim gifla l’astronef, se plaquant contre ses flancs avec une rage étrange. »
Extrait de : S. Brussolo. « La planète des ouragans – Intégrale. »
La nuit du venin par Serge Brussolo

Fiche de La nuit du venin
Titre : La nuit du venin
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Fleuve noir
Première page de La nuit du venin
« La barque, à peine un gros canot flanqué d’un moteur cabossé, déchire les vagues avec une obstination soyeuse de scalpel lancé en une trajectoire d’éventration parfaite.
Seule l’écume, moussant de part et d’autre de l’étrave, met un peu de blancheur dans l’obscurité pesant sur le lac.
Cécile relève contre ses joues les revers du trench-coat. L’humidité de la nuit la pénètre. Elle songe que les vêtements soigneusement rangés dans la valise qui bringuebale présentement entre les bancs de nage seront sans aucun doute poisseux lorsqu’elle les déballera.
La brume flottant à la surface du lac semble dotée d’un étrange pouvoir de dissolution. À son contact les étoffes deviennent molles, gluantes, comme si leurs fibres, perdant toute cohérence, privaient le tissage d’une trame solide. D’ailleurs le bois de la barque n’est-il pas beaucoup plus spongieux qu’au moment du départ ? Les ongles de la jeune femme tailladent maintenant le bastingage sans rencontrer la moindre résistance.
Si la traversée s’éternise, le canot va s’alourdir telle une grosse éponge, se défaire, abandonnant ses passagers dans le ventre des eaux noires. »
Extrait de : S. Brussolo. « La nuit du venin. »
La moisson d’hiver par Serge Brussolo

Fiche de La moisson d’hiver
Titre : La moisson d’hiver
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1994
Editeur : Gallimard
Première page de La moisson d’hiver
« Il y avait un garçon dans le dortoir des petits, qui ne cessait d’éternuer. Ses explosions nasales vous réveillaient en pleine nuit comme des coups de feu. La maîtresse de dessin, Mlle Maupin, disait qu’il était allergique au poil de lapin dont on avait bourré son gilet d’hiver. Au pensionnat, tout le monde portait un gilet d’hiver, même pour dormir, car il n’y avait plus ni bois ni charbon à enfourner dans les Mirus ou les salamandres. Désormais, pendant les cours de travail manuel, on fabriquait des trucs qu’on aurait jadis confiés aux filles. Les garçons, toutes classes confondues, s’installaient autour de la grande table, au centre de la salle, et découpaient des morceaux d’étoffe pour se confectionner des paletots qu’on portait sous les blouses grises tachées d’encre. Julien avait rapidement attrapé le tour de main. Entre deux épaisseurs de tissu, il glissait des feuilles de papier journal. Ceux qui avaient de la famille à la campagne, se faisaient expédier des plumes, du duvet, des peaux de lapin. »
Extrait de : S. Brussolo. « La moisson d’hiver. »
La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond – intégrale par Serge Brussolo

Fiche de La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond
Titre : La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Le livre de poche
Première page de La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond
« D’abord il y a la fissure qui s’ouvre dans le plafond de la station. Cric-crac-criiic-criiic… Personne ne l’entend, bien sûr, avec le vacarme des rames. À peine un couinement de souris à qui l’on marche sur la queue. Et puis la voûte est si haute. En outre, qui, dans le métro, aurait l’idée de lever la tête pour regarder ce qui se passe là-haut ? Qui, à part un clochard, peut-être, allongé sur le quai. Mais qui l’écouterait s’il poussait, tout à coup, un cri d’alarme ?
La fissure progresse. Les vibrations se propageant dans les parois du tunnel l’y aident. Chaque nouvelle rame y va de son coup de pouce. Criiiic-criiic.
Sur les quais, c’est la foule ; la bataille sans cesse recommencée de la sortie des bureaux. Les wagons pris d’assaut, les corps en sueur, les odeurs d’aisselles moites, le slip qui vous rentre dans la raie, les chaussettes visqueuses au fond des godasses. Dans un moment tout ce beau monde recevra la plus belle douche de sa vie. La dernière, également. »
Extrait de : S. Brussolo. « La mélancolie des sirènes par trente mètres de fond – intégrale. »
La maison des murmures par Serge Brussolo

Fiche de La maison des murmures
Titre : La maison des murmures
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2005
Editeur : Plon
Première page de La maison des murmures
« Les flammes encerclent le lit. Sarah les voit grandir, se rapprocher. Elle les entend crépiter avec plus d’ardeur, pourtant elle ne parvient pas à bouger ! Elle voudrait se redresser, bondir vers la porte pour échapper à l’incendie, mais si son esprit est parfaitement éveillé, son corps, lui, a décidé de continuer à dormir. Elle a beau lui crier des ordres véhéments, rien n’y fait.
Dans l’appartement, la chaleur est atroce, les rideaux ont disparu dans une bouffée d’étincelles, les tableaux se sont racornis comme des tranches de bacon oubliées dans la poêle à frire.
Les flammes ont faim, à présent, elles vont manger le lit… et Sarah.
La jeune femme se prend à haïr ce corps qui fait la sourde oreille, ce corps paresseux abîmé avec délice au plus profond du sommeil ; pour un peu – si elle n’avait pas peur d’avoir mal –, elle l’abandonnerait aux flammes. Hélas, elle sait qu’elle en souffrirait, terriblement, et elle doit renoncer à cette petite vengeance qui lui apporterait un soulagement mesquin. »
Extrait de : S. Brussolo. « La maison des murmures. »
La main froide par Serge Brussolo

Fiche de La main froide
Titre : La main froide
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1995
Editeur : Le livre de poche
Première page de La main froide
« Le chien sentit la mort avant tout le monde. Mais c’était son travail, et il était doué pour ça.
Son maître l’appelait Dust ou Dusty, parce qu’il avait le pelage de la même couleur que la poussière du désert. C’était un nom comme un autre et le chien s’en fichait ; un nom inutile, du reste, car il devinait que l’homme allait l’appeler trois secondes avant que celui-ci n’ouvre la bouche. Les humains sont terriblement prévisibles.
En ce qui concernait Dust, on le prenait parfois pour un coyote. Un gros coyote de soixante-cinq kilos. Le chien s’en moquait. Il n’aimait pas qu’on le touche, l’odeur des hommes le gênait, il ne tolérait que celle de son maître. Celle des femmes, des enfants, l’incommodait plus encore. Les gosses lui donnaient envie de mordre. Ils étaient trop petits, toujours à se promener sous son nez comme pour le narguer. Ils ressemblaient à des lapins ou à des gerboises. Leur chair devait avoir un goût de lait, leurs os étaient probablement mous, sans aucune tenue sous la dent. Il y avait en eux quelque chose de « faible » qui appelait la morsure. Une sorte de provocation. »
Extrait de : S. Brussolo. « La main froide. »
La fille de la nuit par Serge Brussolo

Fiche de La fille de la nuit
Titre : La fille de la nuit
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1996
Editeur : Le livre de poche
Première page de La fille de la nuit
« Certaines personnes ont un trou de mémoire… un trou dans leur emploi du temps… elle, elle avait tout cela à la fois puisqu’elle avait un trou dans la tête.
Un beau trou, du diamètre d’une pièce de cinq cents. Ça ne paraît pas beaucoup une pièce de cinq cents, mais il est des circonstances où l’on découvre que c’est énorme. Un gouffre. Un abîme.
Depuis plusieurs minutes déjà elle s’étonnait d’être encore en vie. Tout avait commencé avec cette toile d’araignée apparue au beau milieu du pare-brise. Une toile gigantesque qui s’était matérialisée en une fraction de seconde, lui bouchant tout l’horizon et la plongeant dans la stupeur. Il lui avait fallu un demi-siècle avant de comprendre qu’il s’agissait d’un réseau de fêlures dû à la pénétration d’un projectile à grande vitesse visant son front. D’abord elle s’était réjouie : si elle pouvait contempler le trou ouvert par la balle c’est que celle-ci l’avait manquée, n’est-ce pas ? Et puis elle avait commencé à éprouver une sensation bizarre du côté du cerveau. Un peu comme si elle avait un bocal à poissons rouges au creux de la boîte crânienne. Quelque chose qui faisait « floc-floc » entre ses oreilles. Une masse liquide instable habitée par des bêtes affolées donnant des coups de nageoire en tous sens. »
Extrait de : S. Brussolo. « La fille de la nuit. »
La fenêtre jaune par Serge Brussolo

Fiche de La fenêtre jaune
Titre : La fenêtre jaune
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2007
Editeur : Le livre de poche
Première page de La fenêtre jaune
« L’hélicoptère survole la mesa. Un désert d’argile desséchée, que le souffle du rotor caresse en soulevant un nuage de poussière qui crépite sur le fuselage. Cassie songe qu’elle n’aimerait pas être happée par un tel tourbillon. Quand cela se produit, les grains vous décapent la peau avec l’efficacité d’un tampon à récurer ! Elle coule un regard en biais vers le pilote. Il se nomme William (Bill) Plume Rouge. C’est un Shoshone du bureau des affaires indiennes. Massif, la peau recuite par le soleil, il a les cheveux longs, gris, tressés en nattes qui lui battent les omoplates. Cassie ne sait pas ce qu’il pense d’elle, la petite blanche à la chevelure rousse, à la peau laiteuse criblée d’éphélides si peu à sa place dans ce paysage surdimensionné. Il n’a pas ouvert la bouche depuis le décollage, se concentrant sur les courants aériens qui bouleversent l’espace dès qu’on prend de
l’altitude.
Le désert court jusqu’à la ligne d’horizon. Les pitons rocheux se dressent à la façon des épieux plantés au fond d’un piège à ours. Ils ont tous la même forme conique. Des pains de sucre de granit. »
Extrait de : S. Brussolo. « La fenêtre jaune. »
