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Toilette des morts par Hervé Jaouen

Fiche de Toilette des morts
Titre : Toilette des morts
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1983
Editeur : Fleuve noir
Première page de Toilette des morts
« Toilette des morts…
C’est bien plus tard qu’il avait lu ce truc. À un moment où il avait plus ou moins accusé le coup de la mort de Corinne. Plutôt dire que sa haine avait succédé à sa peine. Il avait voulu voler le feu sacré de l’armée française et de ses putains de valeurs morales, et on l’avait puni. Il était Prométhée attaché à son poteau – en l’occurrence sa cellule en neuropsychiatrie –, et le vautour lui bouffait le foie. Mais son foie c’était sa haine, et elle repoussait sans cesse.
Ce n’était pas désagréable. Comme on le dit de la fièvre, ça le nourrissait.
N’empêche, il n’aurait jamais dû lire ce bouquin. Pendant plusieurs jours, après cette lecture dégueulasse, ils avaient dû le mettre sous calmants. Enfin, encore plus qu’à l’ordinaire. Double ou triple dose. »
Extrait de : H. Jaouen. « Toilette des morts. »
Sainte Zélie de la palud par Hervé Jaouen

Fiche de Sainte Zélie de la palud
Titre : Sainte Zélie de la palud
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2018
Editeur : Presses de la cité
Première page de Sainte Zélie de la palud
« Région parisienne, 1974.
Dans un élégant mouvement de ballet automobile, quatre minibus en cortège déposèrent devant l’escalier d’honneur d’une gentilhommière les passagers qu’ils avaient embarqués boulevard des Italiens.
Pauline, petite banquière modèle en devenir, trouva le décor digne des romans de la comtesse de Ségur. Formation financière oblige, elle s’amusa à se demander pour quelle valeur cet actif historique figurait au bilan de la Banque Commerciale de Crédit – abrégez en B2C, je vous prie, mesdames et messieurs les initiés. « Un pacson de biftons, sûr et certain », aurait répondu son mareyeur de père, et peut-être aurait-il ajouté, dans son langage direct, inapproprié, ici, en ce lieu ô combien majestueux : « Mais même si on me la refilait, j’en voudrais pas de cette meringue à dégobiller. »
Cher papa ne fait pas dans la dentelle… Elle sourit, essaya de qualifier la construction pâtissière. Castel et manoir ne convenaient pas vraiment, qui évoquaient le granit de sa Bretagne natale. Alors quoi ? »
Extrait de : H. Jaouen. « Sainte Zélie de la palud. »
Que ma terre demeure par Hervé Jaouen

Fiche de Que ma terre demeure
Titre : Que ma terre demeure
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2001
Editeur : Presses de la cité
Première page de Que ma terre demeure
« Anna venait d’avoir vingt ans et le regard qu’elle portait sur son passé d’enfant de la DDASS commençait à se nuancer. Au début de son adolescence, elle avait maudit en silence les religieuses de la Maison rurale où elle avait appris la cuisine, la couture, le raccommodage, le repassage, l’hygiène alimentaire et les soins corporels, en deux mots ces « arts ménagers » supposés faire de la jeune sauvageonne une épouse économe, une reproductrice docile et une mère attentionnée. Malgré tout, il fallait bien en convenir à présent, les bonnes sœurs avaient eu le mérite de la pousser dans ses études, jusqu’à obtenir deux CAP en même temps : d’employée de bureau et d’aide-comptable. Par la suite, les Filles de l’Enfant Jésus l’avaient inscrite à divers concours administratifs, ce qui lui avait valu de trouver cette « place sûre », comme on disait à l’époque, à la mairie de Plouralez, une commune rurale d’à peine trois mille âmes, au nord de la Cornouaille. »
Extrait de : H. Jaouen. « Que ma terre demeure. »
Quai de la fosse par Hervé Jaouen

Fiche de Quai de la fosse
Titre : Quai de la fosse
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1981
Editeur : Editions de la Chapelle
Première page de Quai de la fosse
« Sous un ciel bleu acier chargé de grésil, Nantes étalait la mousse de ses quartiers populaires le long de la Loire et de l’Erdre, comme si elle avait dû recouvrir les deux fleuves dès la levée de l’encadrement du crédit et la résorption de la crise du bâtiment. Depuis dix heures, à l’intention d’une foule frileuse et inattentive, un Jodel traînait à basse altitude un bandeau publicitaire, enseigne animée, queue d’un cerf-volant en liberté qui conseillait d’acheter chez Decré – à la fois le B.H.V., les Galeries Lafayette et la Samaritaine de la capitale des pays de Loire. Comme s’il participait à une course de pylônes, l’avion revenait sans cesse enrouler son calicot autour de l’immeuble Bretagne, majeur dressé de la main jupitérienne de quel robot dominateur au service de quels élus, de quels promoteurs ?… À l’évidence mauvais tour joué aux quartiers historiques de la vieille ville dont le quai de la Fosse est le chancre, aujourd’hui stérile, et l’échancrure vers la Loire dans l’ourlet des anciennes rues marchandes, des anciens greniers à blé, des silos rouillés et des entrepôts lépreux. »
Extrait de : H. Jaouen. « Quai de la fosse. »
Pleure pas sur ton biniou par Hervé Jaouen

Fiche de Pleure pas sur ton biniou
Titre : Pleure pas sur ton biniou
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1985
Editeur : Editions de la Chapelle
Première page de Pleure pas sur ton biniou
« En l’an mil neuf cent soixante-dix et des mèches se produisirent à l’extrême ouest de la Bretagne des événements normaux, habituels dans ce pays de marins, de paysans et de chômeurs secoué périodiquement par la fièvre autonomiste qui monte, chaque été, de quelques degrés. Il y eut de nombreuses explosions que l’on pourrait qualifier, si l’on ne craignait que d’aucuns ne voient là une malice péjorative, de manifestations folkloriques.
Les choses se gâtèrent, au mois de juillet, lorsque les touristes semblèrent visés par de mystérieux individus, dans la région de Pont-l’Abbé. Ce fut tout d’abord l’affaire des serpents.
Dans les dunes d’une station balnéaire, deux enfants de touristes furent mordus par des vipères aspic (Vipera aspis). La gravité des morsures justifiant cette mesure exceptionnelle, ils furent évacués par hélicoptère vers l’hôpital Morvan de Brest. Les autorités étouffèrent la chose et s’interrogèrent. »
Extrait de : H. Jaouen. « Pleure pas sur ton biniou. »
Petites trahisons et grands malentendus par Hervé Jaouen

Fiche de Petites trahisons et grands malentendus
Titre : Petites trahisons et grands malentendus
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2009
Editeur : Editions Diabase
Sommaire de Petites trahisons et grands malentendus :
- Des yeux de poisson mort
- Le faux pardon
- Les animaux de Pierrot
- Ne dîne pas en ville
- Un saint homme
- Les derniers sacrements
Première page de Des yeux de poisson mort
« La messe d’enterrement touchait à sa fin. Les vapeurs d’encens que le prêtre répandait autour du cercueil de Liam rappelèrent à Michael les brumes qui divaguaient au ras des chardons et des reines-des-prés, les soirs d’été, pendant qu’ils assemblaient leurs cannes à mouche au bord de la rivière.
À l’époque, qui aurait pu prévoir qu’ils se fâcheraient à mort en pêchant la truite ? Personne. Bonté divine, absolument personne. C’était trop con.
L’esprit encombré de souvenirs, il emboîta le pas aux gens du cortège, derrière le corbillard, en se demandant à combien de temps remontaient leurs premières parties de pêche ensemble. Vingt-trois, vingt-cinq ans ? Plus ? Moins ? »
Extrait de : H. Jaouen. « Petites Trahisons et Grands Malentendus. »
Ouragan sur les Grèbes par Hervé Jaouen

Fiche de Ouragan sur les Grèbes
Titre : Ouragan sur les Grèbes
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1993
Editeur : Denoël
Première page de Ouragan sur les Grèbes
« Suivait un numéro de téléphone à Paris intra-muros. L’annonce n’était ni encadrée ni imprimée en caractères gras. Une simple petite annonce parmi toutes celles du Bulletin des communes de France.
En secrétaire de mairie consciencieux, je l’avais d’abord entourée d’un trait de stylo à bille, puis la relisant le lendemain, passée au surligneur vert chou. Nous étions un jeudi, mon compte rendu de presse – pardon, ma revue de presse, plus décideur, revue – avait lieu le lundi, aussi avais-je eu tout le week-end pour y penser. À loisir. Ah ! loisir, justement au singulier ! Comme investissement. Ce défaut (volontaire ?) de pluriel introduisait un mystère supplémentaire, signifiait, dans mon esprit, une énorme dépense, d’un seul bloc. Cela dit, il pouvait s’agir d’une double coquille, ou d’un choix délibéré. Ne parle-t-on pas de l’industrie du loisir ?
J’ai toujours été fasciné par les petites annonces. »
Extrait de : H. Jaouen. « Ouragan sur les Grèbes. »
Merci de fermer la porte par Hervé Jaouen

Fiche de Merci de fermer la porte
Titre : Merci de fermer la porte
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1999
Editeur : Denoël
Première page de Merci de fermer la porte
« Ceux qui le rencontraient pour la première fois ne manquaient jamais d’être surpris. Ils lui disaient bonjour, et les frappait d’emblée la fermeté de sa poignée de main, car il était fluet, très grand avec un air un peu efféminé, si bien qu’on ne s’attendait pas à avoir les doigts non pas broyés, quand même, mais franchement pressés et tenus par une petite main, presque une menotte d’enfant. Le menton relevé, il vous regardait droit dans les yeux – à cause de leur couleur, un bleu faïence très pur, les siens paraissaient un peu globuleux, comme des yeux de poupée –, et vous receviez en plein cœur ce sourire inattendu qui amenait sur vos lèvres des mots que vous n’aviez pas prévu de dire, sur la pluie et le beau temps, sur son travail, sur la température de son bureau surchauffé, sur le week-end proche, des mots aimables en guise de sourire, parce que vous saviez que le vôtre ne serait pas à la hauteur du sien. Il ôtait son casque, vous écoutait, hochait la tête et se remettait au travail en sifflotant. »
Extrait de : H. Jaouen. « Merci de fermer la porte. »
Marée basse par Hervé Jaouen

Fiche de Marée basse
Titre : Marée basse
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1983
Editeur : Editions de la Chapelle
Première page de Marée basse
« Si l’on me demandait de décrire cette ville, je tomberais dans la facilité en disant que c’était une ville moyenne habitée par des Français moyens. Et je me poserais immédiatement la question essentielle : c’est quoi, un Français moyen ?
Le Français moyen, c’est les autres…
Pour donner une idée précise du bled, je crois qu’il faudrait pratiquer une biopsie de l’écorce terrestre, au niveau du canton dont la ville est le chef-lieu, coller le tout entre deux lamelles et observer au microscope.
Dessous, on verrait un ensemble de descentes d’égouts et de branchements divers correspondant à l’implantation de la ville proprement dite. Plus loin, autour du centre, on remarquerait le même phénomène, mais les trucs seraient étroitement mêlés aux racines de choux-fleurs et d’artichauts, ce qui dénoterait la dispersion dite en mitage de la construction individuelle en secteur périurbain et rural. »
Extrait de : H. Jaouen. « Marée basse. »
Mamie mémoire par Hervé Jaouen

Fiche de Mamie mémoire
Titre : Mamie mémoire
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1999
Editeur : Gallimard
Première page de Mamie mémoire
« Quand j’y réfléchis bien, ce qui a précipité les événements, c’est un incendie. Oh ! rien à voir avec l’incendie d’Atlanta dans Autant en emporte le vent, un film que je ne me lasse pas de regarder en V.O. J’adore l’anglais. Pas étonnant, je tiens de maman. Elle est traductrice et travaille à la maison. Pratique d’avoir tout le temps sous la main quelqu’un pour vous expliquer les hiéroglyphes de la phonétique. Papa est prof de philo et ça nous donne un fameux couple de parents intellos. Ne nous plaignons pas. Papa a la philo discrète. Il ne la ramène pas à tout bout de champ. Je crois qu’il nous guette comme des proies, Guillaume et moi. Il attend qu’on soit mûrs pour nous injecter dans la cervelle des germes de pensées épineuses, un peu comme un savant fou qui se livre à des expériences pour obtenir des tomates bleues ou des poissons sans arêtes.
Mais voilà que je m’égare, déjà.
Reprenons au début. »
Extrait de : H. Jaouen. « Mamie mémoire. »