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Les soeurs Gwenan par Hervé Jaouen

Fiche de Les soeurs Gwenan
Titre : Les soeurs Gwenan
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2010
Editeur : Presses de la cité
Première page de Les soeurs Gwenan
« Jabel et Maï-Yann savaient qu’elles s’appelaient Skouarnek, le nom de leur père, et elles apprendraient en grandissant qu’il était parti faire chemineau peu après leur naissance et qu’il était mort noyé du côté des marais de Redon, où il avait été enterré. Elles connaissaient leur mère uniquement sous le nom de Mamm. Elles ignoraient son nom de jeune fille, Gwenan, et de qui elle était née.
Quand on lutte pour survivre, le passé n’a aucune importance. Des pauvresses comme Jabel et Maï-Yann ne pouvaient considérer devant elles, avec un regard de myope, que leur futur très immédiat : le matin, s’inquiéter du bout de pain qu’elles mangeraient à midi ; à midi, s’inquiéter du bout de pain qu’elles mangeraient le soir ; et le soir, s’inquiéter du bout de pain à garder pour le lendemain matin. Seuls les riches – « les riches » : ceux qui ne meurent pas de faim, et non pas ceux qui disposent de magots cachés à l’intérieur de belles maisons impossibles à imaginer – pouvaient se payer le luxe de s’intéresser à leur généalogie, soit pour se flatter d’y trouver des célébrités, soit pour se vanter d’avoir donné une si belle branche, la leur, celle de la réussite, à partir d’un tronc pourri. Les gueux n’ont aucune raison d’aller chercher des raisons de se morfondre dans le fait d’avoir été engendrés par plus misérables qu’eux. »
Extrait de : H. Jaouen. « Les soeurs Gwenan. »
Les filles de Roz-Kelenn par Hervé Jaouen

Fiche de Les filles de Roz-Kelenn
Titre : Les filles de Roz-Kelenn
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2007
Editeur : Presses de la cité
Première page de Les filles de Roz-Kelenn
« Août 2002, Briec-de-l’Odet, Cornouaille…
Autrefois, le bedeau savait mesurer du glas, du sombre glas, cette lente, lente mélopée des coups sur le tambour de l’âme, en prélude à la montée au ciel des paroissiens estimables. Mais il savait aussi glisser dans le tempo, aux funérailles de mécréants revendiqués en transit sous la cloche juste à cause du qu’en-dira-t-on, un joli brin d’alacrité, histoire de leur savonner le toboggan des enfers. Ah ! ah ! c’est que du temps des bedeaux, ça ne rigolait pas ! Le tribunal de la foi ne laissait pas aux chrétiens de la vingt-cinquième heure le temps de refroidir : sitôt les paupières closes, les bougres étaient aiguillés vers les rôtissoires éternelles, sans possibilité d’appel au Jugement final. À l’humeur du glas, on distinguait tout de suite les élus des damnés. »
Extrait de : H. Jaouen. « Les filles de Roz-Kelenn. »
Les endetteurs par Hervé Jaouen

Fiche de Les endetteurs
Titre : Les endetteurs
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1994
Editeur : Stock
Première page de Les endetteurs
« Éliane F. était divorcée, avec trois enfants à charge.
Paul G. était divorcé, avec deux enfants à charge.
Éliane F. était infirmière à la Salpêtrière.
Paul G. était professeur de dessin dans un collège public du Sud-Est parisien.
Ils se rencontrèrent à la Maison communale du XIIIe arrondissement, où Paul G. donnait bénévolement des cours du soir d’aquarelle.
Les jeunes femmes n’étaient pas nombreuses. Éliane F. était encore séduisante, Paul G. encore bel homme, ils se plurent et bientôt se confièrent leurs misères.
Éliane F. avait divorcé d’un représentant de commerce, « beau gosse, beau parleur, bon vivant ». Trop bon vivant, trop expansif, trop terre à terre. D’une nature contemplative, secrète et plutôt romantique, Éliane F. ne désirait rien tant que s’asseoir au coin du feu – « façon de parler, parce qu’on n’avait pas de cheminée » – et regarder un film de ciné-club à la télévision, main dans la main avec son mari.
Mais lui « c’était le foot, la bombe, les copains, le resto, les virées en bagnole à fond la caisse histoire de défier les radars, les films de cul et les partouzes fantasmées – « il me traitait de sainte-nitouche ». »
Extrait de : H. Jaouen. « Les endetteurs. »
Les ciels de la baie d’Audierne par Hervé Jaouen

Fiche de Les ciels de la baie d’Audierne
Titre : Les ciels de la baie d’Audierne
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2006
Editeur : Presses de la cité
Première page de Les ciels de la baie d’Audierne
« Je m’appelle Mélodie et dans quelques semaines j’aurai dix-huit ans. Mon anniversaire tombera pendant le procès de papa et maman. Quand je pense qu’ils risquent d’être condamnés à dix, douze ou peut-être quinze ans de prison, j’ai le cœur pris dans un étau.
Pour desserrer les mâchoires de cet étau, j’ai décidé de raconter ce qui nous est arrivé.
J’écris devant la fenêtre de ma chambre, chez mon grand-père, à Esquibien, face à la baie d’Audierne. Nous sommes en mars, le mois des premières tempêtes de printemps. Aujourd’hui, le ciel et la mer semblent fâchés. Le ciel est uniformément gris, boudeur, immobile, alors que la mer, agitée par une longue houle venue du large, est verte comme un lagon. Les vagues frangées de blanc pénètrent jusque dans le port. Dépassant de la digue, le mât d’un voilier qui fait route au moteur vers les pontons d’Audierne bat la mesure de cette gigue dansée aux quatre points cardinaux de l’Iroise. »
Extrait de : H. Jaouen. « Les ciels de la baie d’Audierne. »
Les chiens du sud par Hervé Jaouen

Fiche de Les chiens du sud
Titre : Les chiens du sud
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1987
Editeur : Denoël
Première page de Les chiens du sud
« Contre le grillage de son chenil puant, assis dans son fumier, le chien gueule. Il ne hurle pas à la mort. Il ne gémit pas. Il ne pleure pas. Il ne se plaint pas.
Il gueule. Tout simplement.
Deux aboiements brefs, sur deux tons. Régularité de métronome, mécanique animale.
Voï, voï…
Il veut sortir.
Il passe sa tête par un trou du grillage, qu’il agrandit.
Il porte maintenant une couronne d’épines et un jabot de dentelle rouillée. Il y a dans ses yeux toute la misère du monde.
Voï, voï…
Le chien dit :
— Vieux con, pourquoi m’as-tu abandonné ?
La ferme est en ruine. »
Extrait de : H. Jaouen. « Les chiens du sud. »
Les 12 chambres de Monsieur Hannibal par Hervé Jaouen

Fiche de Les 12 chambres de Monsieur Hannibal
Titre : Les 12 chambres de Monsieur Hannibal
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1992
Editeur : Stock
Première page de Les 12 chambres de Monsieur Hannibal
« La tête du lion a épousé le creux de ma main et j’ai su pourquoi j’étais revenue. À cause de ce heurtoir sur cette porte, cette tête d’animal au bout de son pilon articulé, cette face lisse et matoise et cette crinière retroussée. Petite fille, ce lion me faisait peur, gardien des richesses et des maléfices de la maison de M. le Directeur. Il possédait un lion, il avait vécu en Afrique : nous l’appelions M. Hannibal, bien qu’il n’eût pas la stature du guerrier de Carthage. Au contraire, court sur pattes, large d’épaules, le poitrail gonflé comme celui d’un ramier qui parade, il avait le physique d’un de ces journaliers agricoles que l’on voyait assis, le soir, sous la treille de la mairie où ils jouaient aux dominos en parlant italien. Sa maison était celle de l’ogre où se trouvait emprisonnée l’Infante, surnom que nous donnions à sa femme, sans doute parce qu’elle portait de larges cols de dentelle – nous l’apercevions parfois dans le verger, ou sur le balcon qui surplombait le lac –, mais aussi peut-être en raison de sa solitude car le mot infante évoquait pour moi le plus doré des confinements. »
Extrait de : H. Jaouen. « Les 12 chambres de Monsieur Hannibal. »
Le vicomte aux pieds nus par Hervé Jaouen

Fiche de Le vicomte aux pieds nus
Titre : Le vicomte aux pieds nus
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2017
Editeur : Presses de la cité
Première page de Le vicomte aux pieds nus
« Cependant que la comtesse Hortense de Penarbily servait le thé à lady Woodford, monsieur le vicomte Gonzague lutinait la délicieuse miss Lisbeth à l’intérieur de la cabine de bain que le cheval du domaine, mené par l’homme de peine, avait roulée sur la grève à l’étale de basse mer, dans l’alignement de la terrasse où les deux dames étaient assises, protégées du soleil par des capelines en paille avachies qui donnaient au rite du five o’clock le côté relax d’un pique-nique champêtre improvisé entre personnes de bonne compagnie.
Comment, parvenu à l’apogée parisien des Studios du Mont-de-Vénus, Gonzague de Penarbily, cumulant les qualités et fonctions de producteur, opérateur, comédien d’appoint et auteur, aurait-il scénarisé la première séquence d’un film à partir de cet incipit, à la fois corps du sujet et conclusion provisoire d’une biographie qui jusque-là se résumait à ceci : libertinage et joyeuse dilapidation du patrimoine maternel par un joueur plus souvent décavé que gagnant ? »
Extrait de : H. Jaouen. « Le vicomte aux pieds nus. »
Le testament des McGovern par Hervé Jaouen

Fiche de Le testament des McGovern
Titre : Le testament des McGovern
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2006
Editeur : Pocket
Première page de Le testament des McGovern
« Je m’en souviens comme si c’était hier : à vingt-trois heures, heure irlandaise, le car-ferry largua les amarres et s’éloigna du quai de Roscoff pour mettre le cap sur l’Irlande.
« Je m’en souviens comme si c’était hier…» En général, cette phrase n’annonce pas des rondes endiablées de joyeuse opérette, ni les répliques hilarantes d’une comédie de boulevard.
Cette phrase que j’hésite à faire suivre d’une autre, ces larmes que je verse à l’avance, ces mots que je rumine, je crois entendre leur sourde vibration, ce bourdonnement funeste qui précède le premier coup de glas.
J’entends qu’on frappe sur le cadenas de ma mémoire. Je résiste. Je fais bloc. Je pèse de tout mon poids sur le couvercle du souvenir.
Je pèse de toute ma peine.
Pourtant, si je veux me débarrasser de ce fardeau et lancer la toupie du récit, mon histoire devra débuter dans l’allégresse : par une bonne fortune. Rien de moins qu’un héritage inouï, au beau milieu de l’Éden. »
Extrait de : H. Jaouen. « Le testament des McGovern. »
Le monstre du lac noir par Hervé Jaouen

Fiche de Le monstre du lac noir
Titre : Le monstre du lac noir
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1987
Editeur : Syros
Première page de Le monstre du lac noir
« Je suis très bavarde. C’est mon principal défaut. Un défaut qui est aussi une qualité, dit maman. Dans la vie, dit-elle, quand on a la langue bien pendue, on se débrouille toujours. Avoir la langue bien pendue, ça veut dire qu’on parle vite et beaucoup. Ça veut pas dire qu’on la tire ou qu’on la laisse pendre. Évidemment.
Aujourd’hui je suis heureuse. Pas comme hier et avant-hier. On l’a échappé belle, dans la famille. Bon, mais comme dirait mon pépé qui a été paysan, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Autrement dit, commencer à raconter la fin avant le début. Je recommence depuis le début.
Mon prénom est Caroline, mais papa m’appelle Carolinette parce que ça rime avec pirouette, girouette et pipelette. J’ai les yeux bleus et les cheveux châtain clair. On habite à la campagne, dans un vieux village. Papa et maman travaillent dans une usine neuve qui fabrique des trucs minuscules pour les postes de télévision. Et, pas très loin de chez nous, il y a la rivière d’Argent qui serpente dans les prairies. »
Extrait de : H. Jaouen. « Le monstre du lac noir. »
Le fossé par Hervé Jaouen

Fiche de Le fossé
Titre : Le fossé
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1995
Editeur : Presses de la cité
Première page de Le fossé
« Ma Chère Catherine,
Le directeur vient de me l’annoncer : je serai libéré dans quinze jours. Il faut croire que par le jeu des remises de peine légales nous sommes arrivés à l’échéance. Condamné à dix-huit années de prison, je vais être libre au bout de douze ans et cinq mois.
J’ignore s’il s’agit d’un pur hasard, ou d’une espèce de grâce, ou bien d’un arrangement négocié entre l’administration pénitentiaire et le garde des Sceaux en faveur du détenu modèle que j’aurai été. Toujours est-il que ma libération va coïncider avec ton vingt-cinquième anniversaire et ton mariage.
Pendant ces douze années, hormis les traditionnelles cartes de vœux — quatre cartes, les quatre premières années, et ensuite le silence —, tu ne m’auras pas écrit. Au parloir, tu n’es pas venue me voir. Je ne le voulais pas. Mais je sais que maintenant tu te portes bien. Tu as surmonté notre épreuve. »
Extrait de : H. Jaouen. « Le Fossé. »