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Le fils du facteur américain par Hervé Jaouen

Fiche de Le fils du facteur américain

Titre : Le fils du facteur américain
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1988
Editeur : Payot

Première page de Le fils du facteur américain

« Martin, cadre moyen, aime le rose.
Le rose de ses roses, le rose de sa villa, le rose de ses tentures, le rose du ciel à l’aube, le rose tendre des culottes brésiliennes que l’on glisse au crépuscule et qui s’en vont rejoindre le soleil couché dans les draps verts.
Martin, cadre moyen, adore le rose du granit rose, le rose des flamants roses, le rose des escallonias, le rose de l’allée bitumée qu’il remonte chaque soir, vers dix-huit heures trente, au volant de sa Lancia noire.
Le ravit la couperose de son voisin médecin, œnologue amateur, présentement occupé à arroser ses lauriers-roses.
Ils se saluent rosement.
L’enchante aussi, des courts de tennis de la copropriété, le rose brique qui s’oppose avec délicatesse au vert léger des bouleaux argentés. Ce contraste – qu’il juge impressionniste – s’agrémente d’un bout de jupette blanche que balancent des rondeurs, supposées rose bonbon, aperçues dans l’échancrure des feuillages immobiles. »

Extrait de : H. Jaouen. « Le fils du facteur américain. »

Le crime du syndicat par Hervé Jaouen

Fiche de Le crime du syndicat

Titre : Le crime du syndicat
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1984
Editeur : Denoël

Première page de Le crime du syndicat

« Le Flic verrouille les portes de sa voiture noire, fait trois pas, pose sur la bordure de la pelouse vert absinthe son vieux cartable en croûte, roule une cigarette de tabac bleu et se met à fredonner les paroles d’une chanson de Gainsbourg Dieu est un fumeur de havane je vois ses nuages gris, ce qui le plonge dans un ravissement amusé.

Il tète sa cigarette comme le vieil homme qu’il sera bientôt et, déjà, il se complaît à parler tout seul et à rire doucement de lui-même.

D’un pas tranquille, il se dirige vers l’immeuble moderne, construit à l’extérieur de la ville, qui abrite la direction et les services administratifs départementaux du Crédit régional de l’Ouest et du Centre.

Au centre de voies bitumées d’ocre rouge qui forment une croix celte, c’est un miroir vertical à quatre faces dans lequel filent les vols d’étourneaux, contre lequel se fracassent, par pleine lune, les canards sauvages, et que fuient les corneilles comme l’on évite les regards aveugles des gens qui portent des verres mercurisés.

Quelque part dans ce briquet nickelé, un apprenti sorcier a allumé, sur ordre supérieur, le feu de la guerre syndicale. »

Extrait de : H. Jaouen. « Le crime du syndicat. »

Le bon Docteur Cogan par Hervé Jaouen

Fiche de Le bon Docteur Cogan

Titre : Le bon Docteur Cogan
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2019
Editeur : Presses de la cité

Première page de Le bon Docteur Cogan

« Huelgoat, 2018.

Bien que mon rôle, ici, soit celui de simple copiste, je crois devoir livrer aux lecteurs quelques mots d’introduction au récit confié à mes bons soins de rédactrice par mon amie Yvonne Trédudon.

Je m’appelle Marie-Françoise Baraer et je viens de fêter mon soixante-quatorzième anniversaire. Je suis née à Huelgoat en 1944, rue Robinson, anciennement rue de l’Abattoir. J’ai une fille et trois petits-enfants. Ils vivent au Canada, nous communiquons par Skype. Il a bien fallu que je m’initie aux techniques nouvelles, et je concède volontiers que c’est absolument magique de les entendre et de les voir sur l’écran de mon ordinateur. Ils me pressent de traverser l’Atlantique, mais je ne suis pas une grande voyageuse. Je n’ai pris l’avion qu’une seule fois, avec mon mari, pour aller aux Baléares. Nous étions dans notre cinquantaine, nous avions voulu suivre la mode des vacances au soleil. La chaleur, l’agitation et au retour un vol retardé de neuf heures nous avaient guéris des voyages organisés. Nous habitions Quimper. Jean, mon mari, travaillait à la mairie, j’étais assistante sociale à la DDASS. Retraités à soixante ans, nous avions tout pour être heureux, même si nous ne voyions pas grandir nos petits-enfants autrement que sur un écran, sauf quand ils traversaient l’Atlantique, environ une fois tous les deux ans. »

Extrait de : H. Jaouen. « Le bon Docteur Cogan. »

La tentation du banquier par Hervé Jaouen

Fiche de La tentation du banquier

Titre : La tentation du banquier
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1998
Editeur : Denoël

Première page de La tentation du banquier

« Albert Ganne, banquier d’esprit et de profession, pénètre dans sa salle de bains à six heures vingt-neuf, se caresse le menton devant la glace, se gratte les poils de poitrine et, à six heures vingt-neuf et cinquante-cinq secondes, allume son transistor Radiola. Dès les premiers mots du journal de six heures trente, il coupe le poste d’un index rageur : deuil national annoncé. Et voilà. Grâce au décès de Georges Pompidou ses peigne-culs d’employés de banque vont se payer un jour de congé supplémentaire. Et se marreront. Si ça se pouvait qu’il en crève un par mois, de président, qu’ils se diront. Les fainéants. Tous des poux. Il fait couler de l’eau à quarante degrés dans le lavabo et retrousse sa lèvre supérieure pour apprécier la perfection de forme et de nuance de la canine en céramique qu’on vient de lui poser. Il ferme le robinet. Et la bouche. »

Extrait de : H. Jaouen. « La tentation du banquier. »

La mariée rouge par Hervé Jaouen

Fiche de La mariée rouge

Titre : La mariée rouge
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1983
Editeur : NEO

Première page de La mariée rouge

« Les photos s’étalaient, encore humides, sur le bureau de l’A. P. J. Cornou, de la Sûreté urbaine de Quimper. Il était midi, il attendait les inspecteurs principaux et l’inspecteur divisionnaire du S. R. P. J. de Rennes. La fatigue le rendait fébrile. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Il sonna le planton.
— Appelez ma femme… Dites-lui que je ne rentrerai pas déjeuner…
Ce soir, il aurait la soupe à la grimace, comme disent les enfants.
Les photos s’étalaient, encore humides, sur le bureau de l’A. P. J. Cornou, et il en était sidéré, effaré, battu, rompu, vidé. Depuis le début de sa jeune carrière, il n’avait eu à traiter que des affaires mineures, désespérément simples et banales : vols de linge, sur les fils, aux frontières des H. L. M., vols dans les clapiers, vols de cyclomoteurs, vols à la tire, dans les voitures, aux abords des fêtes foraines… »

Extrait de : H. Jaouen. « La mariée rouge. »

La croix du sud par Hervé Jaouen

Fiche de La croix du sud

Titre : La croix du sud
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1988
Editeur : Syros

Première page de La croix du sud

« C’est dur, la vie, quand on a honte de ses parents…

Et c’est encore plus dur, la vie, quand on a honte d’avoir honte de ses parents…

Est-ce normal de s’appeler Stéphane, d’avoir douze ans, d’être un gentil garçon, d’être le premier de sa classe, d’aimer la lecture et le cinéma, le dessin et la musique classique, et de n’être jamais d’accord avec ses parents ?

Est-ce normal d’habiter la région parisienne et de préférer tenir un herbier (cueillir avec mille précautions des fleurs sauvages et les identifier au moyen du dictionnaire emprunté à la bibliothèque du collège) plutôt que de jouer au foot sur le parking de l’hypermarché ?

Est-ce normal d’aimer regarder les étoiles ?

Est-ce normal d’aimer reproduire à la gouache, sur un cahier de dessin, les illustrations de son bouquin de sciences naturelles ?

Assis par terre dans un coin de la cuisine, tassé sur lui-même, au bord de la nausée, Stéphane se pose ces questions. »

Extrait de : H. Jaouen. « La croix du sud. »

La chasse au merle par Hervé Jaouen

Fiche de La chasse au merle

Titre : La chasse au merle
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 2002
Editeur : Editions de la Chapelle

Première page de La chasse au merle

« Un jeune avocat de mes amis venait de me faire lire le manuscrit d’un essai dont il était l’auteur et qui avait pour titre Le Rang social et la raison d’État.

Cet ouvrage, aussi ambitieux qu’intéressant, tendait à démontrer qu’en matière de crime et plus particulièrement dans la recherche du criminel encore appelé par euphémisme le « témoin principal », l’appareil d’État agit, dans la très grande majorité des cas, selon le rang social de l’individu suspecté.

Un rang social modeste entraînera l’accumulation de présomptions à l’encontre du suspect et forcera l’intime conviction du juge. À l’inverse, l’on aura tendance à rechercher la preuve de l’innocence dès lors qu’il s’agira d’un prévenu dont le rang social est élevé.

Autrement dit, dans le premier cas le rang social sera une sorte de preuve supplémentaire de culpabilité ; alors même que dans le second cas l’appareil d’État tissera autour du suspect un cocon de présomption d’innocence. Bien entendu, l’on trouvera des situations inverses qui seront les exceptions qui confirment la règle. »

Extrait de ; H. Jaouen. « La Chasse au merle. »

L’oisif surmené par Hervé Jaouen

Fiche de L’oisif surmené

Titre : L’oisif surmené
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1995
Editeur : Seuil

Première page de L’oisif surmené

« C’est au septième art que je dois d’être venu au monde.

Habilleuse de cinéma, maman avait été embauchée pour coudre, retoucher et mettre à sécher les vêtements de la vedette féminine d’une nouvelle version d’Un homme et une femme, grand film d’amour des années soixante tourné à Deauville, par temps de pluie. Le scénario, extrêmement dépouillé, ne pouvait que plaire aux Américains acheteurs des droits du re-tournage. Un homme, une femme et un chien courent sur une plage, s’éloignent, se rapprochent, s’éloignent, se rapprochent, s’éloignent, se rapprochent, et ainsi de suite pendant quatre-vingt-dix minutes. Le dialogue et les jappements du chien, m’a dit maman plus tard, sont couverts par une scie, ou rengaine, un mot chanté et répété sans cesse, « chabadabada, chabadabada, chabadabada », et qui signifierait, dans une langue que je ne connais pas, « aime-moi, mon cœur bat pour toi ».

Venu à Deauville vérifier que son argent était utilisé à bon escient, le producteur, un Texan, est tombé amoureux de maman. Ou l’inverse. Ou les deux. Toujours est-il qu’ils ont fait chabadabada. Voilà comment j’ai été conçu en Normandie. »

Extrait de : H. Jaouen. « L’Oisif surmené. »

L’allumeuse d’étoiles par Hervé Jaouen

Fiche de L’allumeuse d’étoiles

Titre : L’allumeuse d’étoiles
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1996
Editeur : Denoël

Première page de L’allumeuse d’étoiles

« Je les tiens. Une chanteuse sait bien quand elle les tient, les gens qui l’écoutent, qu’ils soient deux, quatre, cent ou cinq cents. Mille ou dix mille, est-ce que cela m’arrivera jamais ?

Je les tiens en mon pouvoir. Un bien grand mot, « pouvoir ». Plus un mot de Roparz qu’un des miens. Roparz aurait dit : « Tu les tiens, tu es le cobra et la flûte, le panier d’osier et le charmeur de serpents, tu es l’univers et le non-univers, le Grand Tout et le grand rien du tout, néant, fermons le ban ! » Et il aurait ricané.

Je ferme les yeux pour ne pas le voir, Roparz, de l’autre côté de la vitre. Pourtant, ce sont ses mots à lui que je chante. Mais je l’entends murmurer à mon oreille, dans le casque : « Tu les tiens par ta peau, par tes cheveux, par tes paupières closes et ton visage de porcelaine, par ta voix et par mes paroles.  »

Extrait de : H. Jaouen. « L’allumeuse d’étoiles.  »

L’adieu aux Iles par Hervé Jaouen

Fiche de L’adieu aux Iles

Titre : L’adieu aux Iles
Auteur : Hervé Jaouen
Date de parution : 1996
Editeur : Mazarine

Première page de L’adieu aux Iles

« L’homme de l’administration est venu me chercher dans l’amphi. Sur sa face plate, le masque de componction des estafettes de la mort.
Tandis qu’il trottinait derrière moi le long du couloir qui sentait la poussière d’été, ses lèvres de poupée qui parle ont bredouillé votre femme c’est grave, enfin je crois, excusez-moi, le téléphone est là.
Et la secrétaire le portait aussi ce masque breveté pompes funèbres, fatales nouvelles, faut compatir, si possible avoir l’air, et moi j’avais envie de les mordre parce que je crevais de peur, il était cinq heures, notre petite Charlotte sortait de l’école à moins le quart, Louisa me faisait appeler en plein cours, je me suis dit c’est comme ça qu’une vie bascule, une fin d’après-midi banale, un coup de fil, accident, et voilà, tout est foutu.
Je leur en voulais, aux deux stratifs, de me regarder par en dessous, de guetter ma voix brisée, mes cernes creusés, les perles de sueur froide sur mon front comme des boutons ou des gouttes de gomme arabique, oui ça y était, j’étais le troisième larron masqué, je m’allongeais sur un lit de bitume fumant et j’attendais le rouleau compresseur qui m’écraserait les traits. »

Extrait de : H. Jaouen. « L’adieu aux Îles. »