Auteur/autrice : CH91

 

Les monstres par Maud Mayeras

Fiche de Les monstres

Titre : Les monstres
Auteur : Maud Mayeras
Date de parution : 2020
Editeur : Editions Anne Carrière

Première page de Les monstres

« Livre n° 13, extrait

Il y avait, accroché au port, un immense, immense navire. Sa proue était ornée de sculptures incroyables d’hommes et de sirènes qui s’embrassaient pour affronter les vagues et conjurer le sort séculaire fait aux marins.
Sur le pont vivait un vieil, très vieil homme, assis sur un tonneau, les jambes emmêlées dans des couvertures de jute et de laine pour se maintenir au chaud. À quiconque souhaitait le rejoindre, il adressait un hochement de tête et ces mots :
« Personne à bord. »
Il répétait cela sans cesse, d’un ton monocorde, aux curieux et aux braves qui tentaient tout le jour durant d’escalader la coque.
« Personne à bord. »
Et personne ne montait, on écoutait le vieux, sous ses couvertures, qui secouait le menton comme un pendule.
Et cela fonctionnait. Depuis que le bateau et son hôte étaient apparus, les pêcheurs rentraient sains et saufs au foyer. Que les tempêtes fissent rage, que l’orage hurlât, les hommes revenaient tous, et tous étaient bien vivants. Les femmes de marin dormaient sur leurs deux oreilles, les enfants de marin avaient un père. On ne pouvait l’expliquer mais l’on s’en contentait. »

Extrait de : M. Mayeras. « Les monstres. »

Hématome par Maud Mayeras

Fiche de Hématome

Titre : Hématome
Auteur : Maud Mayeras
Date de parution : 2006
Editeur : Calmann-Lévy

Première page de Hématome

« L’acier pénètre ma chair avec une force presque animale. Je ne peux hurler, l’obscurité recouvre chacun de mes souffles d’un voile noir et épais. Je suis aveugle et sourde.
Aveugle et sourde…
Ma… Ma tête…
– Elle se réveille… doucement…
Comment fait-on pour sortir de ce champ de coton? Respirer me fait mal… Pourquoi ai-je l’impression de me noyer?
Pourquoi mes yeux ne s’ouvrent-ils pas? Ou bien sont-ils déjà ouverts? Je ne vois plus rien… je suis… je suis…
– Où suis-je?
– Tu es à l’hôpital, princesse. Tout va bien.
Princesse? Est-ce moi que l’on nomme ainsi? Ma gorge est si sèche. J’ai besoin d’eau. Princesse… Ah, ma tête…
– Baissez la lumière s’il vous plaît, qu’elle puisse au moins ouvrir les yeux. »

Extrait de : M. Mayeras. « Hématome. »

Par où commencer avec Stefan Wul ? Guide pour découvrir ses romans

Stefan Wul fait partie des grands noms de la science-fiction française classique. Sous ce pseudonyme se cache Pierre Pairault, un auteur qui a marqué les années 1950 avec des romans courts, imaginatifs et peuplés de mondes extraordinaires. En quelques années, il a construit une œuvre où l’aventure côtoie la réflexion sur l’humanité, la nature et les civilisations. Après cette première période particulièrement féconde, il revient à la science-fiction en 1977 avec Noô, un roman plus ample et ambitieux.

Mais par quel livre commencer ? Faut-il se tourner vers Niourk, découvrir d’abord Oms en série ou se laisser tenter par les aventures de L’Orphelin de Perdide ? Et dans quel ordre lire ses autres romans ?

La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas nécessaire de suivre une chronologie précise. La plupart des romans de Stefan Wul sont indépendants et peuvent se découvrir séparément. Le meilleur point de départ dépend donc surtout de ce que vous aimez lire.

Découvrez tous les livres de Stefan Wul.

1. Pourquoi découvrir Stefan Wul aujourd’hui ?

Lire Stefan Wul, c’est retrouver une science-fiction qui mise avant tout sur le dépaysement. Ses romans nous emmènent sur des planètes inconnues, dans des sociétés aux règles surprenantes ou sur une Terre profondément transformée. L’auteur part souvent d’une idée forte et imagine les conséquences qu’elle pourrait avoir sur les êtres vivants, les sociétés et notre façon de comprendre le monde.

Son style appartient à une autre époque de la science-fiction. Il privilégie généralement l’aventure, les situations extraordinaires et les trouvailles imaginatives plutôt que les longues explications scientifiques. Il faut donc accepter certaines conventions du genre et une écriture qui peut sembler datée sur quelques aspects. En contrepartie, ses livres possèdent une énergie et une liberté d’invention qui leur permettent de conserver leur pouvoir d’évocation.

Deux de ses romans sont particulièrement connus grâce à leurs adaptations animées : Oms en série, devenu La Planète sauvage sous la direction de René Laloux, et L’Orphelin de Perdide, adapté au cinéma sous le titre Les Maîtres du temps. Ces films constituent de bonnes portes d’entrée dans son univers, même si les romans permettent de découvrir les idées de Wul dans leur forme originale.

Stefan Wul peut donc séduire les lecteurs qui aiment la science-fiction classique, les planètes étranges, les civilisations extraterrestres et les aventures qui donnent une place importante à l’imagination.

2. Quel livre choisir pour commencer ?

Si vous ne connaissez pas encore Stefan Wul, trois romans me semblent particulièrement intéressants pour faire vos premiers pas : Niourk, Oms en série et La Peur géante. Ils offrent des approches différentes de son imaginaire.

Niourk : une aventure post-apocalyptique

Avec Niourk, Stefan Wul imagine une Terre ravagée par une catastrophe, sur laquelle les survivants vivent dans des conditions très éloignées de notre civilisation actuelle. Au cœur du récit, un enfant rejeté par les siens entreprend un voyage vers Niourk, l’ancienne ville de New York.

Ce roman constitue une excellente entrée dans l’œuvre de l’auteur. Il associe aventure, exploration et transformation de l’humanité dans un décor où les vestiges de notre monde sont devenus aussi mystérieux que les ruines d’une civilisation disparue.

Au fil de sa progression, le récit interroge également la connaissance, l’évolution et la place de l’être humain dans son environnement. L’imagination de Wul s’exprime ici à travers une Terre méconnaissable, peuplée de dangers et de phénomènes extraordinaires.

Pourquoi commencer par ce livre ? Parce qu’il réunit plusieurs ingrédients caractéristiques de Stefan Wul : un univers original, une aventure dépaysante et une idée de départ immédiatement intrigante.

Genre : science-fiction — Sous-genre : post-apocalyptique, aventure.

Oms en série : une réflexion sur la domination et la liberté

Oms en série est probablement l’un des romans les plus emblématiques de Stefan Wul. Dans cet univers, des humains appelés Oms vivent sous la domination des Draags, des êtres gigantesques qui les considèrent comme des créatures inférieures.

Derrière cette situation se dessine une réflexion sur les rapports de pouvoir, la liberté et la manière dont une civilisation définit les êtres qu’elle considère comme inférieurs. En changeant l’échelle et le point de vue, Wul nous invite à regarder autrement la place de l’humanité dans le monde vivant.

Le roman est également une bonne manière de découvrir l’imagination visuelle de l’auteur. Les sociétés qu’il invente, les différences entre les espèces et les règles qui organisent leur coexistence donnent naissance à un univers singulier.

Si vous connaissez déjà La Planète sauvage, le film d’animation de René Laloux, lire le roman vous permettra de revenir à l’œuvre originale et d’en découvrir les idées sous une autre forme.

Pourquoi commencer par ce livre ? Parce qu’il associe un univers immédiatement reconnaissable à des thèmes qui dépassent largement le cadre de la science-fiction.

Genre : science-fiction — Sous-genre : science-fiction philosophique, civilisation extraterrestre.

La Peur géante : pour les amateurs d’aventure et de suspense

Avec La Peur géante, Stefan Wul propose une autre porte d’entrée dans son univers : celle d’une menace extraordinaire qui bouleverse le monde connu.

Ce roman conviendra aux lecteurs qui préfèrent les récits fondés sur un phénomène inquiétant, une situation qui échappe aux explications habituelles et les efforts déployés pour comprendre ce qui arrive. Il permet de découvrir le goût de Wul pour les idées spectaculaires et les conséquences inattendues d’un événement qui dépasse les capacités ordinaires de l’humanité.

C’est une option intéressante si vous recherchez une lecture dynamique plutôt qu’un récit centré avant tout sur les questions philosophiques.

Pourquoi commencer par ce livre ? Pour découvrir le versant aventure et suspense de la science-fiction de Stefan Wul.

Genre : science-fiction — Sous-genre : catastrophe, aventure, suspense.

3. Quel Stefan Wul choisir selon vos goûts ?

Vous hésitez encore entre plusieurs romans ? Voici quelques pistes pour choisir votre prochaine lecture en fonction de vos préférences.

Vous aimez les aventures sur des planètes inconnues

Orientez-vous vers Piège sur Zarkass ou Rayons pour Sidar. Ces deux romans permettent de retrouver l’un des grands plaisirs de la science-fiction classique : explorer des mondes différents du nôtre et découvrir les êtres, les paysages et les règles qui les caractérisent.

Ils sont à privilégier si vous aimez les récits d’exploration, les environnements extraterrestres et les aventures où le dépaysement occupe une place essentielle.

Vous aimez les civilisations mystérieuses et les découvertes

Le Temple du passé constitue une piste intéressante pour les lecteurs attirés par les mystères et les univers qui invitent à découvrir progressivement leurs particularités.

Vous pouvez également vous tourner vers Odyssée sous contrôle, qui permet d’explorer une autre facette de l’imagination de Wul. Ce titre conviendra à ceux qui aiment les récits de science-fiction qui prennent des directions inattendues.

Vous aimez les atmosphères sombres ou inquiétantes

Avec La Mort vivante, vous pouvez explorer le versant plus sombre de son œuvre. Le titre annonce une ambiance différente de celle des aventures spatiales les plus classiques et peut attirer les lecteurs qui aiment les récits teintés d’étrangeté.

Il ne faut toutefois pas réduire Stefan Wul à un seul registre : même lorsqu’un roman part d’une idée inquiétante, son imagination reste étroitement liée aux possibilités de la science-fiction.

Vous aimez les aventures spatiales et les univers foisonnants

Dans ce cas, gardez Noô pour une étape ultérieure, ou choisissez-le directement si vous avez déjà l’habitude de lire de la science-fiction classique.

Publié en 1977, ce roman se distingue par son ampleur et la richesse de son univers. Le parcours de Brice Le Creurer l’entraîne dans des environnements lointains et des sociétés surprenantes, avec une narration plus ambitieuse que celle de plusieurs romans antérieurs de Wul.

Noô demande davantage d’investissement, mais il représente une étape importante pour qui souhaite explorer plus largement l’œuvre de l’auteur.

4. Les romans à lire ensuite

Une fois votre premier Stefan Wul terminé, vous pouvez poursuivre selon vos envies. Il n’existe pas d’ordre obligatoire : l’essentiel est de varier les expériences et de découvrir les différentes facettes de son imaginaire.

L’Orphelin de Perdide : une aventure devenue culte

L’Orphelin de Perdide est un titre incontournable pour prolonger la découverte. Il a notamment inspiré le film d’animation Les Maîtres du temps, réalisé par René Laloux et associé à l’univers graphique de Mœbius.

Si vous aimez les récits de voyage, les périls rencontrés dans des environnements inconnus et les aventures qui reposent sur une situation de départ forte, ce roman mérite une place parmi vos prochaines lectures.

Retour à O : revenir aux débuts de l’auteur

Retour à O est une autre possibilité pour découvrir le versant le plus ancien de son œuvre. Il permet de replacer Stefan Wul dans le contexte de la science-fiction française des années 1950 et de voir comment son imaginaire se déploie dès ses premiers romans.

C’est un choix pertinent si vous souhaitez dépasser les titres les plus connus et parcourir son œuvre de façon plus complète.

Terminus 1 : poursuivre l’exploration

Terminus 1 peut également rejoindre votre liste de lectures suivantes. Comme pour les autres romans indépendants de Wul, vous pouvez le découvrir sans avoir à respecter un parcours complexe.

Il s’adresse surtout aux lecteurs qui ont déjà apprécié son goût pour les univers singuliers et souhaitent continuer à explorer sa bibliographie.

Les autres romans à ne pas oublier

Vous pouvez aussi découvrir :

Cette liste n’est pas un classement de qualité. Elle sert plutôt à vous orienter vers les livres qui correspondent le mieux à vos goûts et à votre envie de poursuivre la découverte de Stefan Wul.

5. Faut-il lire Noô en dernier ?

Pas nécessairement, mais c’est souvent un bon choix de le garder pour plus tard.

La plupart des romans de Stefan Wul sont indépendants : vous n’avez pas besoin de lire Niourk, Oms en série ou L’Orphelin de Perdide pour comprendre Noô. Vous pouvez donc commencer par ce dernier si son univers vous attire particulièrement.

Néanmoins, Noô est une œuvre plus ample, publiée après la période durant laquelle Wul a écrit la majorité de ses romans. Son univers, ses personnages et son récit demandent un investissement plus important. Après plusieurs lectures de l’auteur, vous aurez aussi davantage de recul sur son imaginaire et sur l’évolution de son écriture.

Sur Mais-Encore.fr, le roman est présenté en deux parties : Noô 1 et Noô 2. Je vous conseille de les lire dans cet ordre, comme les deux parties d’une même œuvre, plutôt que de les considérer comme deux romans indépendants.

6. Stefan Wul est-il fait pour vous ?

Stefan Wul devrait vous plaire si vous aimez :

  • la science-fiction classique et ses grandes idées ;
  • les planètes imaginaires et les civilisations extraterrestres ;
  • les récits d’aventure où l’imagination prime sur les explications techniques ;
  • les mondes post-apocalyptiques et les sociétés transformées ;
  • les romans qui interrogent, directement ou indirectement, la place de l’humanité dans l’univers.

En revanche, si vous recherchez surtout une science-fiction contemporaine très technologique, un réalisme scientifique poussé ou une écriture résolument moderne, certains aspects de ses romans pourront vous sembler datés. Cela ne les rend pas moins intéressants, mais il vaut mieux les aborder en tenant compte de leur époque et de leur ambition : faire voyager le lecteur vers des mondes radicalement différents.

Pour une première lecture, je privilégierais donc Niourk si vous aimez les aventures post-apocalyptiques, Oms en série si les civilisations imaginaires et les questions de liberté vous attirent, et La Peur géante si vous préférez le suspense et les situations extraordinaires.

En résumé

Il n’est pas nécessaire de lire Stefan Wul dans l’ordre de publication. Ses romans offrent plusieurs portes d’entrée et peuvent généralement se découvrir indépendamment les uns des autres.

Voici le parcours que je recommande :

  1. Niourk pour une aventure post-apocalyptique dépaysante.
  2. Oms en série pour une réflexion sur la domination et la liberté.
  3. La Peur géante pour une science-fiction d’aventure et de suspense.
  4. L’Orphelin de Perdide, Piège sur Zarkass ou Rayons pour Sidar pour poursuivre l’exploration de ses mondes.
  5. Noô lorsque vous aurez envie d’un roman plus ample et ambitieux.

Bien entendu, ce parcours reste indicatif. Vous pouvez commencer par le titre dont le sujet vous attire le plus : c’est souvent la meilleure façon de découvrir un auteur.

Conclusion

Stefan Wul mérite d’être redécouvert pour la liberté de son imagination et sa capacité à transformer une idée de science-fiction en une aventure dépaysante. Ses romans nous entraînent dans des mondes étranges, confrontent l’humanité à des situations inhabituelles et invitent à regarder notre propre civilisation sous un autre angle.

Pour découvrir son œuvre, Niourk et Oms en série constituent deux excellents points de départ, tandis que La Peur géante conviendra davantage aux amateurs de suspense. Une fois ces premières lectures terminées, il sera facile de poursuivre avec les autres romans de son catalogue, jusqu’à l’ambitieux Noô.

Le plus important est de choisir le livre qui vous donne le plus envie de voyager. Avec Stefan Wul, l’aventure commence souvent dès la première idée.

Festin de larmes par Morgane Caussarieu et Vincent Tassy

Fiche de Festin de larmes

Titre : Festin de larmes
Auteur : Morgane Caussarieu et Vincent Tassy
Date de parution : 2025
Editeur : ActuSF

Première page de Festin de larmes

« La mort n’a pas d’ombre. Vous devez me croire, je la connais. Longtemps j’ai dansé avec elle sans le savoir, aveuglé par sa beauté de soleil. Elle n’avait aucune ombre avant de prendre la mienne.
Et je voulais vous dire que vous la connaissez aussi. Je voulais vous dire qu’elle rôde autour de vous et que vous ne la voyez pas. Je voulais vous dire que vous la prenez pour un soleil. En un sens, vous avez sans doute raison : elle vous aveugle et vous tue lentement.
Je voudrais, maintenant, que vous tendiez l’oreille. Entendez-vous ce murmure ? Ce battement d’un millier d’ailes près de vos chandeliers ? C’est le bruit de son chant. Je sais combien il est aisé de le confondre avec le silence, mais écoutez-le bien. Par la voix des nuées qui s’agglutinent autour des flammes, elle chante.
Regardez-les : leur présence est une aberration, le signe d’un mal dont vous ne soupçonnez pas même l’existence et contre lequel je dois vous mettre en garde. Il est encore temps de vous soustraire à son emprise. Pour moi, il est déjà trop tard. »

Extrait de : M. Caussarieu et V. Tassy. « Festin de larmes. »

Visqueuse par Morgane Caussarieu

Fiche de Visqueuse

Titre : Visqueuse
Auteur : Morgane Caussarieu
Date de parution : 2024
Editeur : Au diable Vauvert

Première page de Visqueuse

« La pointe de la barque taillait dans le fluide encore noir. Au lever du soleil, la peau opaque de l’étang miroiterait comme du métal poli, bruni de quelques taches de rouille là où, en bas, tourbillonnaient des écheveaux filandreux.
La mélasse brumeuse se fondait dans l’eau croupie. Plus de délimitation entre le ciel et la surface. Arsène semblait glisser sur l’éther. Quelque part à sa gauche, le chant lugubre d’un crapaud sonneur retentit, ou bien était-ce celui d’un oiseau de ténèbres.
Au-dessous et autour de lui, l’étang se décomposait. Arsène inspira à pleines narines. Il aimait cette odeur. Celle de la nature qui vit, grouille, se reproduit, puis meurt aussitôt. Celle de la vase charognarde, gavée du jus des cadavres et du frétillement des larves. Il quitta les rives marécageuses, écartant de ses rames les plaques de feuilles mortes et de résidus amalgamés fluorescents. Atteignant un îlot, il coinça la barque entre deux racines. À quelques mètres, il savait l’eau profonde et propice à dénicher d’énormes brochets, chimères grasses improbables au long corps de phoque, la gueule semblable à celle d’un reptile préhistorique. »

Extrait de : M. Caussarieu. « Visqueuse. »

Baron Cimetière par Morgane Caussarieu

Fiche de Baron Cimetière

Titre : Baron Cimetière
Auteur : Morgane Caussarieu
Date de parution : 2026
Editeur : Actes Sud

Première page de Baron Cimetière

« Derrière la vitre, le bayou défilait.
Des cyprès chauves et maigrelets saillaient des flots verdâtres recouverts d’une épaisse couche de végétation aquatique. On aurait dit les mâts de quelques vaisseaux fantômes engloutis dans des temps reculés.
Dans la cage, le jeune raton laveur s’agitait, nerveux. Il avait été attrapé dans une maison, en train de chaparder. Acheté ensuite une bouchée de pain.
Le bokor se gara à l’ombre d’un saule et souleva délicatement la cage, pour ne pas déséquilibrer l’animal. Il baissa la tête, regarda à travers le grillage, et rencontra les adorables billes noires fichées dans le duvet, le fixant avec douceur.
Il hésita un instant, imagina renoncer, garder le raton laveur. On pouvait les domestiquer quand on les adoptait avant l’âge adulte.
Mais les festivités du Mardi gras avaient commencé. Le garçon, Mickaël Lafourche, était déjà là, le temps pressait. Le bokor devait s’assurer du concours des gamins. Ce gros rongeur allait les appâter. »

Extrait de : M. Caussarieu. « Baron cimetière. »

Nous sommes les chasseurs par Jérémy Fel

Fiche de Nous sommes les chasseurs

Titre : Nous sommes les chasseurs
Auteur : Jérémy Fel
Date de parution : 2021
Editeur : Rivages

Première page de Nous sommes les chasseurs

« Leurs voix me font ouvrir les yeux, et à regret quitter ce rêve dans lequel je me promenais le long de la grève avec Renata, ma tendre amie d’enfance.
J’avais profité de la quiétude de ce milieu d’après-midi pour m’assoupir dans le jardin, à l’ombre des arbres de feu que Clemente y a plantés il y a huit ans. Au-dessus de moi piaillent des Conures dont j’entrevois parfois les petits corps verts et rouges frétiller entre les branches. Dans mon dos vrombissent les machines à linge qui tournent dans la remise et ont si parfaitement rythmé mon sommeil.
La voix dominante est plus rauque que celle de Leonel, mon voisin. C’est ce qui m’a alertée en premier lieu. Tendant l’oreille, je distingue mieux les deux autres, plus discrètes. Ce sont les voix, je le sais d’instinct, d’agents de la police politique.
Je pose mon livre dans l’herbe où traînent mes lunettes de soleil et me lève, sachant pourtant qu’il vaudrait mieux rester étendue sur la chaise longue, à faire semblant de dormir en attendant que l’orage passe.
Car il passe toujours, du moins si on ne voit pas, n’entend pas, ne parle pas. »

Extrait de : J. Fel. « Nous sommes les chasseurs. »

Malgré toute ma rage par Jérémy Fel

Fiche de Malgré toute ma rage

Titre : Malgré toute ma rage
Auteur : Jérémy Fel
Date de parution : 2023
Editeur : Rivages

Première page de Malgré toute ma rage

« J’irradie au cœur d’une grosse bulle sombre.
Le monde qui bruisse et s’étire à l’extérieur de la cave est comme en attente, ne nous concerne plus, un monde où cette salope étendue à mes pieds n’aura bientôt plus aucune place.
Effacée par mon unique volonté.
Seul son cadavre rentrera en France.

Le pouvoir que j’ai entre les mains me brûle déjà les doigts, ce pouvoir qui jusqu’à présent n’était que fantasme. Légèrement ivre, je savoure, encore sous l’influence d’une colère à peine apaisée, chaque seconde de cet instant de grâce.
Je garde la lampe torche braquée sur son visage déformé par les coups pour mieux déceler ce qui se joue de façon éphémère dans ses grands yeux de poupée. Seule sa respiration, sourde, saccadée, indique qu’elle est encore vivante. Son souffle, de plus en plus faible, paraît lui aussi gorgé de sang. »

Extrait de : J. Fel. « Malgré toute ma rage. »

Brocéliande par Jérémy Fel

Fiche de Brocéliande

Titre : Brocéliande
Auteur : Jérémy Fel
Date de parution : 2024
Editeur : Michel Lafon

Première page de Brocéliande

« En ce matin du 1er novembre 2004, le sous-bois de la forêt de Brocéliande est encore, par endroits, envahi de fines nappes de brume. Le soleil d’automne se lève à peine au-dessus de la canopée. Ce monde dans le monde, où des relents de magie stagnent encore au détour d’un chemin ou au travers d’un buisson, source de milliers d’histoires qu’on se raconte de génération en génération au coin du feu, à nouveau s’éveille.
Étendue sur un grand tapis de mousse, des brindilles entremêlées dans ses longs cheveux noirs, Fanny est profondément endormie alors qu’autour d’elle les arbres de la forêt bruissent sous un léger vent matinal.
La jeune femme ouvre les yeux et balaye les lieux du regard, ne comprenant pas ce qu’elle fait là, seule, au cœur de ce vaste morceau de nature encore figée par la froidure de la nuit. De plus en plus inquiète, elle se redresse, attentive à tous les bruits qui percent aux alentours, principalement des piaillements d’oiseaux qu’elle peine à distinguer dans la végétation clairsemée. »

Extrait de : J. Fel. « Brocéliande. »

Survivantes par Cédric Sire

Fiche de Survivantes

Titre : Survivantes
Auteur : Cédric Sire
Date de parution : 2024
Editeur : Michel Lafon

Première page de Survivantes

« Kate a mis du temps à accepter qui elle est.
Au début, elle était une proie, elle agissait comme une proie, comme toutes les autres. N’était-elle pas du « sexe faible » ? Un être fragile, forcément. Blonde, mince, plutôt jolie de l’avis général. Une victime désignée pour tous les porcs, tous les forceurs ayant besoin de se rassurer sur leur virilité. Parce qu’elle était femme, justement, elle a toujours soutenu que la vie est plus précieuse que tout. Que la tolérance doit s’imposer pour sauver le monde. C’est la raison qui l’a poussée à vouloir être psychologue, dès son adolescence. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était aider les autres, leur permettre de surmonter leurs traumatismes par la parole et l’acceptation de leurs propres fantômes.
Au début, oui…
Avant. »

Extrait de : C. Sire. « Survivantes. »