Auteur/autrice : CH91
Tambours de guerre par Serge Brussolo
Fiche de Tambours de guerre
Titre : Tambours de guerre
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2015
Editeur : Editions du Masque
Première page de Tambours de guerre
« Naomi rêve souvent du feu…
Dans la première partie du cauchemar, si elle ne le voit pas encore, elle flaire néanmoins son odeur âcre. Cette puanteur si particulière de peinture et de vernis brûlés. Elle se voit, au bout de la rue encombrée de camions et de taxis coincés par la barrière de sécurité des pompiers.
Elle voit les combattants du feu du NYFD, avec leur casque énorme, leur veste jaune. Ils portent un masque respiratoire à cause des émanations toxiques.
La nuit d’hiver pèse sur la ville ; dans une semaine ce sera Noël. Des poupées gonflables à l’effigie de Santa Claus trônent aux carrefours ou se balancent, pendues aux balcons. Naomi n’a jamais aimé ce personnage de légende. Petite, déjà, il lui faisait peur, avec sa barbe, sa face rubiconde. Elle lui trouvait une trogne de violeur et de pillard viking. C’est idiot, elle en a conscience, mais elle n’y peut rien.
Elle sait déjà que, désormais, le barbu en houppelande couleur sang restera associé à l’incendie, comme si… Comme s’il s’en réjouissait, ou pire : comme s’il en était l’auteur. Elle imagine sa hotte remplie de bidons d’essence et d’allumettes. »
Extrait de : S. Brussolo. « Tambours de guerre. »
Sommeil de sang par Serge Brussolo

Fiche de Sommeil de sang
Titre : Sommeil de sang
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Denoël
Première page de Sommeil de sang
« La montagne ne commença à saigner qu’à l’aube du troisième jour.
La veille, l’enfant avait bien entrevu le galop des chevaux-carapaces à travers les vibrations molles de l’air surchauffé mais il n’avait pas voulu y prêter véritablement attention, préférant se pelotonner au creux de la tente de toile blanche dans le fouillis des linges qui buvaient doucement sa sueur. Une voix à l’extérieur avait toutefois murmuré un groupe de syllabes gutturales que le gosse savait devoir traduire par « les pillards » ou « les brigands ». C’était sans importance, jamais les écumeurs des sables ne se hasardaient à grimper sur les montagnes vertes jaillissant du désert, bosses illogiques aux pentes raides couvertes d’une herbe drue, si fournie qu’en aucun endroit elle ne laissait voir le sol.
Tout de suite la nourrice s’était redressée sur les genoux, faisant trembler la monumentale architecture de ses cuisses graisseuses sur lesquelles venaient s’abattre en vagues successives les multiples bourrelets de son ventre à la peau brillante et tendue. »
Extrait de : S. Brussolo. « Sommeil de sang. »
Soleil de soufre par Serge Brussolo
Fiche de Soleil de soufre
Titre : Soleil de soufre et autres nouvelles
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1999
Editeur : Librio
Sommaire de Soleil de soufre
- Soleil de soufre
- Car ceci est de la chair et ceci est du sang
- La mouche et l’araignée
- Visite guidée
Première page de Soleil de soufre
« C’était comme un bûcher gigantesque érigé au centre de la plaine argileuse et grise. Une titanesque imbrication de fagots au sommet desquels la ville paraissait bizarrement posée en équilibre instable avec ses tours plus larges à la base qu’au sommet, ses donjons curieusement resserrés à la hauteur des créneaux, à tel point qu’on pouvait de loin fort bien les confondre avec ces cheminées d’usine qui semblent ne jamais devoir finir. Les fortifications entourant la cité présentaient la même allure de cône tronqué, et l’on avait à tout instant la sensation que les sentinelles arpentant les chemins de ronde allaient soudain basculer dans le vide pour glisser le long de ces murailles en pente vive, leurs casques arrachant des gerbes d’étincelles aux blocs noirs et luisants percés çà et là de l’ouverture filiforme des meurtrières. En s’approchant davantage on remarquait que les versants de la montagne où s’enracinait la ville étaient, dans leur totalité, recouverts par une multitude de troncs fraîchement abattus, émondés, scalpés ; réduits à l’état de grandes bûches anonymes, et constituant un enchevêtrement inextricable dont l’empilement venait buter sur les premières pierres des murailles encerclant la cité. »
Extrait de : S. Brussolo. « Soleil de soufre et autres nouvelles. »
Shagan et Junia – intégrale par Serge Brussolo

Fiche de Shagan et Junia
Titre : Shagan et Junia – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2014
Editeur : Bragelonne
Sommaire de Shagan et Junia
- Le Roi squelette
- Les ombres du Roi squelette
Première page de Le Roi squelette
« Une silhouette monstrueuse courait entre les dunes aplaties, à la lisière de la lande. À contre-jour, dans la lumière rouge du soleil mourant, on avait l’impression de voir s’approcher un géant à quatre bras, et dont le ventre s’ornait de pesantes mamelles, rebondissant au rythme de sa course. L’être mesurait trois mètres de haut, et chacun de ses pas laissait une profonde empreinte dans la terre sablonneuse du chemin. Depuis le matin, nombre de paysans avaient pris la fuite en voyant s’avancer ce colosse difforme. Désertant les champs, ils avaient filé ventre à terre pour se dissimuler derrière un arbre ou une meule de foin. S’ils avaient été moins couards, ils se seraient rendu compte que le géant aux bras multiples était en réalité composé de deux personnes. Une grosse femme et un cul-de-jatte, la première portant le second sur ses épaules tel un enfant qui chevauche la nuque de son père pour suivre un défilé militaire que sa petite taille, et la foule compacte se pressant aux barrières, lui interdiraient de voir. »
Extrait de : S. Brussolo. « Shagan et Junia – Intégrale. »
Rinocérox par Serge Brussolo

Fiche de Rinocérox
Titre : Rinocérox
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1992
Editeur : Fleuve noir
Première page de Rinocérox
« Souvent, Dan revivait en rêve l’arrivée du Rinocérox. La vibration du sol d’abord, telle une démangeaison sous la plante des pieds, quelque chose d’agaçant qui vous donnait envie de vous gratter, puis l’enchaînement des petits éclatements secs, comme des gifles. Paf-paf-paf. Il lui avait fallu un moment pour comprendre qu’il s’agissait en réalité du bruit des cailloux explosant sous la formidable pression des chenilles-squelettes. Ce n’est qu’en voyant le char à l’œuvre qu’il avait enfin entrevu l’incroyable puissance de l’engin. Au premier abord on avait l’illusion qu’un pan de roche jaune s’était détaché d’une falaise ou d’une colline pour rouler sur la plaine désertique. Cela n’avait pas l’aspect d’une machine fabriquée par l’Homme, cela semblait bizarrement naturel, plein de bosses, de saillies, de crevasses. C’était une vilaine sculpture taillée dans la pierre par des sauvages pas très doués, une espèce d’idole aplatie dont on ne savait si elle était pourvue d’une trompe, d’une corne, d’un long nez… ou d’une interminable quéquette ! Cette dernière possibilité faisait rire aux larmes les gosses de la tribu. En fait, il fallait de bons yeux pour s’apercevoir que la longue excroissance jaillissant du rocher ambulant était en fait un canon. Un énorme canon… »
Extrait de : S. Brussolo. « Rinocérox. »
Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes par Serge Brussolo
Fiche de Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes
Titre : Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Denoël
Première page de Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes
« Georges observe son reflet dans la vitre ternie de la fenêtre. L’image transparente, sans épaisseur, a quelque chose de fantomatique. Le visage raviné, auréolé de cheveux blancs, paraît momifié au creux d’une crinière de lion albinos. Georges Sarella passe une main gantée sur ses joues. Les poils argentés d’une barbe de trois jours crissent sur le coton immaculé. Plus bas il y a le cou, sillonné de tendons, accordéon de peau flétrie.
« Vieillard », murmure doucement Georges en reculant dans la pénombre de l’appartement abandonné.
Des hommes en colère courent dans la rue. De temps à autre ils jettent contre les façades de lourds outils – clefs à molette, marteaux, cisailles – qui rebondissent sur le béton ou font éclater les dernières vitres encore en place.
Au bout de l’avenue, des prêtres défroqués dressent un bûcher sur lequel ils entassent des réfrigérateurs, des téléviseurs, et même des grille-pain. »
Extrait de : S. Brussolo. « Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes. »
Portrait du diable en chapeau melon par Serge Brussolo

Fiche de Portrait du diable en chapeau melon
Titre : Portrait du diable en chapeau melon
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Denoël
Première page de Portrait du diable en chapeau melon
« Rivé à un rocher l’iguane découpait son profil d’écailles grises sur le fond de sable de la plage, gargouille immobile dont seule la gorge palpitante trahissait encore l’appartenance au monde des vivants. Sirio bloqua au creux de son épaule la crosse poisseuse du vieux Renfield. La chaleur faisait vibrer l’air au bout du canon et, derrière le point de mire, le reptile semblait subir à présent d’étranges déformations.
À côté de l’homme figé, un petit bâtard à longs poils noirs attendait plaqué sur le sable, le museau frémissant posé sur ses pattes, la truffe au ras des puces de mer dont le ballet incessant ne le troublait même plus. Sirio enfonça la détente avec douceur. Le coup roula sur l’océan, s’amplifiant jusqu’à prendre les proportions d’une explosion ou d’un orage. La tête hachée par la charge l’iguane se rejeta en arrière. Il resta une seconde dressé sur ses pattes postérieures, les longues épines osseuses de son dos parcourues de spasmes convulsifs, puis dégringola le long du rocher. Il n’y eut plus que le bruit de sa queue raclant une dernière fois la pierre. »
Extrait de : S. Brussolo. « Portrait du diable en chapeau melon. »
Mange-monde par Serge Brussolo

Fiche de Mange-monde
Titre : Mange-monde
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Denoël
Sommaire de Mange-monde
- Mange-monde
- Funnyway
- Subway
- … car ceci est de la chair
- et ceci est du sang
Première page de Mange-monde
« La pluie se mit à tomber alors que la canonnière arrivait en vue de l’île. Mathias disait toujours “la canonnière” en parlant du bateau. Marie, elle, penchait plutôt pour une ancienne vedette lance-torpilles. En fait ni l’un ni l’autre ne savait au juste de quoi il s’agissait. C’était une épave de tôle grise sur laquelle la saillie des boulons faisait comme des verrues. Des verrues parfaitement alignées, grises elles aussi. C’était un vieux bateau rouillé, plus rouge que gris en réalité. Une architecture de fer qui sonnait creux, compliquée, pleine de replis et de tourelles, de passerelles, de chicanes. Dès qu’on se mettait à courir, le pont oxydé résonnait comme un bidon vide. Blam-blam-blam…
Le gosse aimait ça, il riait en émettant des bruits avec la bouche. Mathias disait toujours “le gosse”, Marie elle préférait l’appeler par son prénom. Chacun ses goûts. Cette fois durant toute la traversée l’enfant s’était obstinément glissé à l’intérieur des anciennes tourelles de tir. »
Extrait de : S. Brussolo. « Mange-monde. »
Ma vie chez les morts par Serge Brussolo

Fiche de Ma vie chez les morts
Titre : Ma vie chez les morts
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1996
Editeur : Denoël
Première page de Ma vie chez les morts
« Le petit garçon regardait la route défiler à travers le pare-brise de la vieille Plymouth Reliant tout englué de poussière et d’insectes écrasés.
À plusieurs reprises sa mère avait essayé de mettre les essuie-glaces en marche mais le remède s’était révélé pire que le mal. Depuis, on s’arrêtait tous les trente kilomètres pour nettoyer le verre bombé au moyen de l’éponge et du bidon d’eau qu’on avait heureusement pensé à mettre dans le coffre.
Le petit garçon s’appelait David. Il avait les cheveux d’un blond si pâle qu’à l’école on l’avait plusieurs fois traité d’albinos ou de « lapin russe », mais comme il aimait les lapins l’injure n’avait pas eu l’effet souhaité.
David venait d’avoir douze ans, et, trois jours auparavant, sa mère lui avait appris qu’ils iraient bientôt vivre chez les morts…
C’était comme ça. Certaines personnes s’en allaient dans le Nord, le Sud ou l’Est… À Détroit, à Chicago… Eux, déménageaient pour s’installer chez les morts. »
Extrait de : S. Brussolo. « Ma vie chez les morts. »
Les sentinelles d’Almoha par Serge Brussolo

Fiche de Les sentinelles d’Almoha
Titre : Les sentinelles d’Almoha
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1981
Editeur : Fernand Nathan
Première page de Les sentinelles d’Almoha
« C’était comme une mer de lave solidifiée avec des vagues figées, sculptées dans une croûte sombre par endroits plus dure que le ciment. L’été, les enfants couraient sur les crêtes effritées des lames immobiles comme sur les tuiles d’un toit gigantesque. Était-ce une plaine? Était-ce la mer ? L’hiver, la pluie minait la croûte terreuse et une boue fluide jaillissait d’entre les craquelures pour former des mares et des lacs ou il ne faisait pas bon s’aventurer. Au sud, l’œil pouvait courir sur ce désert jusqu’à la ligne d’horizon sans rencontrer d’obstacle ; au nord par contre, le regard venait buter sur un mur de brouillard compact de gaz marécageux, courant à l’infini comme une titanesque muraille chinoise qui semblait marquer le bout du monde.
Entre l’horizon et la brume était la ville.
La proue de fer de la barque fendit le sommet de la vague durcie et Nath sentit les éclaboussures de boue ruisseler sur son visage. »
Extrait de : S. Brussolo. « Les sentinelles d’Almoha. »