Auteur/autrice : CH91

 

Professeur de désir par Philip Roth

Fiche de Professeur de désir

Titre : Professeur de désir (tome 2 sur 3 – David Kepesh)
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 1977
Traduction : H. Robillot
Editeur : Gallimard

Première page de Professeur de désir

« La tentation me vient, tout d’abord, d’évoquer le personnage remarquable d’Herbie Bratasky, directeur, chef d’orchestre, chanteur de charme, comique et maître des cérémonies de l’hôtel montagnard tenu par ma famille. Quand il n’est pas moulé dans son maillot de bain élastique d’athlète qu’il arbore pour diriger les leçons de rumba sur le bord de la piscine, il est sapé comme un prince, en général avec son blazer deux tons crème et carmin et son large pantalon jaune canari dont les jambes se rétrécissent pour lui enserrer les chevilles au-dessus de ses chaussures blanches à perforations de gandin. Dans sa poche est toujours disponible une plaquette de chewing-gum Black Jack, tandis qu’il en savoure une autre avec ce lent mouvement de mastication insolente au fond de ce que ma mère appelle la « trappe » d’Herbie. Sous l’étroite ceinture super-chic en crocodile et la courbe de la chaîne d’or tenant ses clefs, un genou s’agite à l’intérieur de son pantalon, Herbie battant la mesure au rythme de ces tambours qu’il entend seul résonner dans ce Congo qu’est son cerveau. »

Extrait de : P. Roth. « Professeur De Désir – David Kepesh. »

Le sein par Philip Roth

Fiche de Le sein

Titre : Le sein (tome 1 sur 3 – David Kepesh)
Auteur : Philip Roth
Date de parution : 1972
Traduction :
Editeur : Gallimard

Première page de Le sein

« Cela commença étrangement. Mais aurait-il pu en être autrement, de quelque manière que cela eût commencé ? On a pu dire, bien sûr, que tout sous le soleil commence « étrangement » et finit « étrangement », et que tout est « étrange » : une rose parfaite est « étrange », une rose imparfaite ne l’est pas moins, et la rose qui a une beauté ordinaire de rose et pousse dans le jardin de votre voisin l’est aussi. Je n’ignore pas que, dans une certaine perspective, tout apparaît terrifiant et mystérieux. Placez-vous au point de vue de l’éternité ; tenez compte, si vous en êtes capable, de l’oubli, et tout ce qui est devient prodigieux. Néanmoins, je voudrais porter à votre connaissance, en toute humilité, que certaines choses sont plus prodigieuses que d’autres, et que je suis l’une de ces choses.  

Cela commença étrangement – par un léger fourmillement sporadique dans l’aine. Pendant la première semaine, je me retirais plusieurs fois par jour dans les toilettes des hommes, adjacentes à mon bureau, dans le bâtiment des Lettres, pour baisser mon pantalon ; mais en m’examinant, je ne voyais rien qui sortît de l’ordinaire, si minutieuses que fussent mes recherches. »

Extrait de : P. Roth. « Le sein – David Kepesh. »

Sous le caducée par Ward Moore

Fiche de Sous le caducée

Titre : Sous le caducée
Auteur : Ward Moore
Date de parution : 1978
Traduction : E.C.L. Meistermann
Editeur : Le livre de poche

Première page de Sous le caducée

« APRÈS avoir peiné dans la dernière rampe, le petit train cliquetant qui ne transportait plus que deux passagers exhala ses miasmes de mazout brûlé gris dans l’air clair et tranquille de la campagne déserte en
s’arrêtant au terminus.

« Ça doit être ça, dit le gamin en bondissant dans le soleil de ce milieu d’après-midi. La voie ne va pas plus loin. Mais où est Shelby ? »

L’homme débarqua sur le quai de la gare un tout petit peu plus calmement. Il avait quarante-deux ans, en paraissait trente-cinq, il avait un corps bien bâti et bien entretenu, et il ne se trouvait qu’un soupçon d’argent dans sa chevelure brun foncé et sa barbe encore plus foncée. « Du calme, Jode, mit-il en garde son compagnon âgé de dix ans. Pas de noms, souviens-toi. Oublie tout de suite que je t’ai appelé par le tien et évitons tous deux de prononcer le sien ; trop de gens le connaissent. Tant qu’on sera à Orthohaven, il faudra qu’on rase les murs, comme on disait au XXe siècle. »

Extrait de : W. Moore. « Sous le caducée. »

Frank Merriwell à la Maison Blanche par Ward Moore

Fiche de Frank Merriwell à la Maison Blanche

Titre : Frank Merriwell à la Maison Blanche
Auteur : Ward Moore
Date de parution : 1973
Traduction : A. Duffaud, D. Bellec
Editeur : Le passager clandestin

Première page de Frank Merriwell à la Maison Blanche

« Il était une fois un magnat politique amoureux de la fille d’un savant fou. Stevenson Woolsey n’avait pas de brioche, ne mâchait pas de cigare (en fait il ne fumait pas du tout), ne portait jamais de complet rayé ou de lunettes, ne donnait jamais de claques dans le dos et n’embrassait jamais les bébés. Il avait passé son diplôme avec mention à l’université de Western Reserve, avait lu deux fois Finnegans Wake entièrement et en avait compris une partie. À trente-deux ans, il était commanditaire d’un certain nombre de sociétés qui étaient les fournisseurs réguliers de la ville et du comté en marchandises et en services. C’était la roue motrice incontestée du club Horace Greeley de la cinquième conscription. Sur les neuf conseillers de la ville, quatre lui devaient leur élection et le maire était son allié politique. Il avait fourni au shérif les voix qui lui manquaient pour être élu, et deux des superviseurs du comté (ainsi que les trois membres du conseil législatif) consultaient Steve avant de voter les lois importantes. Il avait ce genre de beauté qui n’attire pas l’attention, et il ne parlait jamais en public à cause d’un léger bégaiement. »

Extrait de : W. Moore. « Frank Merriwell à la Maison Blanche. »

Encore un peu de verdure par Ward Moore

Fiche de Encore un peu de verdure

Titre : Encore un peu de verdure
Auteur : Ward Moore
Date de parution : 1947
Traduction : J. Fillion
Editeur : Denoël

Première page de Encore un peu de verdure

« J’ai toujours su qu’un jour ou l’autre j’écrirais un livre. Une œuvre qui m’aiderait à supporter les ennuis quotidiens. Mais nul ne sait ce qui l’attend au tournant du chemin et, au cours des vingt dernières années, il s’est passé tant d’événements extraordinaires que le roman délassant et agréable dont je rêvais paraîtrait aujourd’hui dépassé par la réalité. Je préfère donc relater ce qu’il m’est arrivé personnellement.
Tout a commencé par un mot.
— Herbe. Graminée. Graminacée. Les herbes.
Ces mots n’éveillaient en moi que de vagues visions de parcs publics parsemés de bancs à l’usage des oisifs.
J’avais entrepris de bonne foi, et non pour la première fois, au cours de ma carrière de représentant de commerce, de répondre à une annonce, prêt à me soumettre à l’interrogatoire serré d’un chef des ventes des plus qualifiés. »

Extrait de : W. Moore. « Encore un peu de verdure. »

Autant en emporte le temps par Ward Moore

Fiche de Autant en emporte le temps

Titre : Autant en emporte le temps
Auteur : Ward Moore
Date de parution : 1955
Traduction : J. Fillion
Editeur : Denoël

Première page de Autant en emporte le temps

« Bien que j’écrive ceci en l’an 1877, je ne suis né en réalité qu’en 1921. Ni les dates ni les temps des verbes ne sont inexacts… Je m’explique.
Je suis né, comme je viens de le dire, en 1921, mais ce n’est qu’au début des années 1930, alors que j’avais environ dix ans, que j’ai commencé à comprendre dans quel monde misérable et spolié je vivais. Ce fut peut-être le portrait à la mine de plomb de Granpa Hodgins, qui trônait au-dessus de la cheminée, qui m’aida à en prendre conscience.
C’est en souvenir de Granpa Hodgins que je fus baptisé peut-être un peu solennellement Hodgins McCormick Backmaker car mon Granpa était un vétéran de la guerre d’indépendance du Sud. Comme tant de jeunes de sa génération, il avait endossé l’uniforme bleu mal coupé pour répondre à l’appel de M. Lincoln, cet homme obstiné et malavisé, selon les uns, ce martyr selon les autres. Question de perspective selon le point de vue offert par l’une ou l’autre de mes deux vies. »

Extrait de : W. Moore. « Autant en emporte le temps. »

Munich par Robert Harris

Fiche de Munich

Titre : Munich
Auteur : Robert Harris
Date de parution : 2018
Traduction : N. Zimmermann
Editeur : Plon

Première page de Munich

« Le mardi 27 septembre 1938, peu avant treize heures, M. Hugh Legat, des services diplomatiques de Sa Majesté, fut conduit à sa table près de l’une des hautes fenêtres du restaurant du Ritz de Londres, commanda une demi-bouteille de Dom Pérignon 1921 qu’il ne pouvait pas se permettre, replia son exemplaire du Times à la page dix-sept et se remit à lire pour la troisième fois le discours qu’avait prononcé la veille au soir Adolf Hitler au Sportpalast de Berlin.

LE DISCOURS DE HERR HITLER

DERNIER AVERTISSEMENT À PRAGUE

LA PAIX OU LA GUERRE ?

Legat jetait de temps en temps un regard en direction de l’entrée, à l’autre bout de la salle. Peut-être était-ce son imagination, mais il avait l’impression que les convives, et même les serveurs qui allaient et venaient sur la moquette entre les sièges tapissés de vieux rose, manquaient étonnamment d’entrain. »

Extrait de : R. Harris. « Munich. »

Des hommes de guerre par Robert Harris

Fiche de Des hommes de guerre

Titre : Des hommes de guerre
Auteur : Robert Harris
Date de parution : 2024
Traduction : A-S Homassel
Editeur : Belfond

Première page de Des hommes de guerre

« Au début du mois de juillet 1914, un jeudi, en fin de matinée, une jeune femme brune, la chevelure encore humide, quitta la rive de la Serpentine, dans Hyde Park, et marcha à longues enjambées jusqu’à Marylebone en passant par Oxford Street. Elle tenait d’une main sa capeline de lin écru et de l’autre une serviette éponge bleu marine contenant un maillot de bain trempé et une paire de bas en soie.

Bien qu’elle n’ait de toute évidence pas une minute à perdre, elle se refusait à courir. D’une part, il y avait foule sur les trottoirs et la température était déjà trop élevée. De plus, elle n’avait jamais aimé donner le sentiment du moindre effort. Ce qui ne l’empêchait pas d’avancer d’un pas vif, la tête haute, le corps long et fin, avec une telle détermination que la plupart des passants s’écartaient spontanément sur son passage.

Un peu après midi, elle s’engagea enfin dans l’élégante rue georgienne où ses parents demeuraient lorsqu’ils étaient à Londres. Le facteur, qui venait d’apporter le courrier de midi, se tenait sur le perron, devant la belle façade symétrique en stuc blanc, et fouillait dans sa sacoche. »

Extrait de : R. Harris. « Des hommes de guerre. »

Les régicides par Robert Harris

Fiche de Les régicides

Titre : Les régicides
Auteur : Robert Harris
Date de parution : 2022
Traduction : A-S Homassel
Editeur : Belfond

Première page de Les régicides

« Si vous aviez, par un jour de l’été 1660, franchi les quatre miles qui séparaient Boston de Cambridge, dans le Massachusetts, vous seriez sans doute passé devant la maison des Gookin : c’était la toute première après avoir traversé le fleuve Charles. Elle se dressait à quelques pas de la route, dans les marais, à l’extrémité sud de la petite colonie, non loin du ruisseau et à mi-chemin entre le fleuve et l’université de Harvard. Fière demeure en bois d’un étage, disposant d’une parcelle clôturée et d’un grenier sous son toit pointu, duquel l’on avait une vue dégagée sur le Charles. Cette année-là, les colons faisaient construire leur premier pont sur ce fleuve et d’imposants trains de rondins étaient transportés dans la vase jusqu’à l’embarcadère où accostait le bac. Dans la chaleur somnolente de ce milieu d’été, l’on entendait, jusque chez les Gookin, le fracas des marteaux et des scies, les cris des charpentiers.

En cette journée du mardi 27 juillet 1660, la porte de la maison des Gookin avait été laissée grande ouverte et une pancarte fixée au chambranle ; y était inscrit en lettres enfantines le mot Bienvenue. Un étudiant de passage avait annoncé l’accostage, entre Boston et Charlestown, d’un navire en provenance de Londres, la Prudent Mary. Le maître des lieux, Daniel Gookin, était sans doute au nombre des passagers, de retour auprès des siens après une absence de deux ans. »

Extrait de : R. Harris. « Les Régicides. »

V2 par Robert Harris

Fiche de V2

Titre : V2
Auteur : Robert Harris
Date de parution : 2020
Traduction : A-S Homassel
Editeur : Belfond

Première page de V2

« Par un samedi matin de la fin novembre 1944, trois missiles balistiques de quinze mètres de long sommeillaient dans leur berceau de métal au cœur d’un hangar ferroviaire de Scheveningen, station balnéaire de la côte néerlandaise. Reliés à leurs instruments de contrôle, surveillés par des techniciens revêtus de l’informe combinaison d’épais coton gris de l’armée allemande, ils ressemblaient aux patients choyés d’une clinique privée.

Le sixième hiver de la guerre était d’une incontestable sévérité. Faisant fi des semelles les plus épaisses, le froid semblait naître du sol en béton puis se répandre dans les chairs des humains pour les pénétrer jusqu’à l’os. Un des opérateurs s’écarta de son établi et tapa des pieds, dans une vaine tentative pour les dégourdir. C’était le seul qui ne soit pas en combinaison. Sa mise trahissait le civil : costume bleu marine à la coupe d’avant-guerre, rangée de stylos dans la poche de poitrine, vieille cravate écossaise. Un témoin extérieur l’aurait pris pour un prof de maths, ou un jeune chargé de cours d’une faculté scientifique. Puis il aurait remarqué la ligne de cambouis autour de ses ongles rongés et se serait ravisé : Non, bien sûr, c’est un ingénieur. »

Extrait de : R. Harris. « V2. »