Catégorie : Livres
Le diable amoureux par Jacques Cazotte

Fiche de Le diable amoureux
Titre : Le diable amoureux
Auteur : Jacques Cazotte
Date de parution : 1772
Editeur : Bibebook
Première page de Le diable amoureux
« J’étais à vingt-cinq ans capitaine aux gardes du roi de Naples : nous vivions beaucoup entre camarades, et comme de jeunes gens, c’est-à-dire, des femmes, du jeu, tant que la bourse pouvait y suffire ; et nous philosophions dans nos quartiers quand nous n’avions plus d’autre ressource.
Un soir, après nous être épuisés en raisonnements de toute espèce autour d’un très petit flacon de vin de Chypre et de quelques marrons secs, le discours tomba sur la cabale et les cabalistes.
Un d’entre nous prétendait que c’était une science réelle, et dont les opérations étaient sûres ; quatre des plus jeunes lui soutenaient que c’était un amas d’absurdités, une source de friponneries, propres à tromper les gens crédules et amuser les enfants.
Le plus âgé d’entre nous, Flamand d’origine, fumait sa pipe d’un air distrait, et ne disait mot. Son air froid et sa distraction me faisaient spectacle à travers ce charivari discordant qui nous étourdissait, et m’empêchait de prendre part à une conversation trop peu réglée pour qu’elle eût de l’intérêt pour moi.
Nous étions dans la chambre du fumeur ; la nuit s’avançait : on se sépara, et nous demeurâmes seuls, notre ancien et moi. »
Extrait de : J. Cazotte. « Le diable amoureux. »
Les loups à leur porte par Jérémy Fel

Fiche de Les loups à leur porte
Titre : Les loups à leur porte
Auteur : Jérémy Fel
Date de parution : 2015
Editeur : Rivages
Première page de Les loups à leur porte
« Les premières lueurs du crépuscule recouvraient déjà les champs de blé, qui, tout autour d’elle, ondulaient avec le tintement de milliers de petits carillons.
Loretta, les épis lui effleurant les hanches au fur et à mesure qu’elle avançait, se baissa et en arracha un d’un coup sec, ce qui libéra dans l’air une fine poussière dorée qui s’y dispersa en scintillant. Sa maison se dressait au loin et surplombait cet océan rêche de sa silhouette massive. Elle savait qu’elle devrait bientôt se résoudre à y retourner, à cause de ceux qui rôdaient dans les plaines à la nuit tombée, ces êtres aux corps sombres venus de nulle part et qui depuis si longtemps terrifiaient les habitants de son Kansas natal. La veille encore, elle en avait vu un s’approcher alors qu’elle se tenait sur le perron, avec la sensation, presque grisante, qu’il commençait déjà à flairer l’odeur de son propre sang.
Mais elle ne courait aucun risque tant que le soleil n’avait pas franchi la ligne d’horizon, et elle aimait trop cette atmosphère si particulière, qui culminait quand le jour cédait sa place à la nuit, pour laisser la peur la gouverner. Dans ces moments de contemplation paisible, happée par les sortilèges de l’heure bleue, elle s’efforçait de ne pas trop penser aux cadavres que l’on retrouvait certains matins sur le bord des routes, dans un tel état que même leurs proches ne pouvaient plus les reconnaître. »
Extrait de : J. Fel. « Les Loups à leur porte. »
Helena par Jérémy Fel

Fiche de Helena
Titre : Helena
Auteur : Jérémy Fel
Date de parution : 2018
Editeur : Rivages
Première page de Helena
« Agenouillé au-dessus de sa proie, Tommy respira à pleins poumons les odeurs métalliques de son nouveau royaume.
Sa tête tournait encore sous les effets de l’alcool. Il ferma les yeux et savoura le silence si particulier qui régnait entre les murs du vieil abattoir, pour un temps à l’abri de la fureur du monde, seulement concentré sur celle qui, confinée dans son propre corps, en jaillirait un jour et le laisserait enfin en paix.
Le chien gisait sur le flanc et poussait de petits gémissements, aussi aigus que les crissements de roues d’un vélo. Tommy passa sa main le long de sa mâchoire entrouverte, un souffle chaud lui enrobant la paume. Le chien lui lécha alors les doigts, comme pour le supplier de lui laisser la vie.
Tommy l’avait traîné jusque-là en laissant une longue marque visqueuse dans les hautes herbes. Ses propriétaires, les Lumley, possédaient une ferme à une vingtaine de kilomètres de sa maison, et ce gros malinois l’avait souvent terrorisé quand il était plus jeune, montrant les crocs dès qu’il passait devant chez eux à scooter ou à vélo, seule sa chaîne l’empêchant de lui sauter à la gorge. »
Extrait de : J. Fel. « Helena. »
Pour ne rien regretter par Henri Loevenbruck

Fiche de Pour ne rien regretter
Titre : Pour ne rien regretter
Auteur : Henri Loevenbruck
Date de parution : 2024
Editeur : Editions XO
Première page de Pour ne rien regretter
« Je m’appelle Véra et je voulais vous parler du bruit de la pluie sur la tôle ondulée, qui fait drôlement de peine, comme bon souvenir. Vous savez, ces premiers ploc, ploc, qui cognent contre le zinc, l’un après l’autre, et puis qui deviennent de plus en plus rapprochés, de plus en plus forts, clapotent joliment au-dessus de nos têtes jusqu’à former un bourdonnement continu qui nous berce et nous protège et nous borde pour nous endormir. Chaque fois que j’entends le bruit de la pluie sur la tôle ondulée, chaque fois que je respire cette odeur de poussière mouillée, ça me fait comme si je mordais dans la fameuse madeleine de monsieur Proust : je suis transportée dans ma petite chambre sous les toits, et j’ai toutes mes années de quand j’étais jeune qui me reviennent, avec bonheur et mauvaise compagnie.
Je m’appelle Véra parce que mes parents m’ont donné le nom d’une petite fille qui était morte, et c’est pas toujours évident de porter le nom d’une morte, au niveau du devoir. Mais c’est un joli prénom, tout de même, et avec seulement quatre lettres, en plus. »
Extrait de : H. Loevenbruck. « Pour ne rien regretter. »
Immortals Fenyx Rising par Adrien Tomas

Fiche de Immortals Fenyx Rising
Titre : Immortals Fenyx Rising
Auteur : Adrien Tomas
Date de parution : 2020
Editeur : Castelmore
Première page de Immortals Fenyx Rising
« Une silhouette solitaire, emmitouflée dans un long manteau de voyage, avançait en pleine tempête. La neige tombait à gros flocons d’un ciel noir qui avait depuis longtemps englouti les montagnes voisines. Le vent du nord, hurlant et vociférant, s’enroulait en rafales autour de la cape du voyageur. Il retint un soupir : Borée avait toujours été le plus bruyant des quatre.
Il poursuivit vaillamment son avancée, usant ses sandales de cuir délicat sur les cailloux du chemin qui serpentait sur les parois de la haute montagne. Après plusieurs heures d’efforts, le voyageur parvint enfin au sommet. Il se planta devant le rocher et croisa les bras, attendant que l’être enchaîné à la pierre s’avise de sa présence.
Les yeux clos, les mâchoires serrées de douleur, Prométhée gémissait pitoyablement. Sa barbe grise et sale dévalait son torse crevassé. Ses bras et ses jambes, enserrés dans les chaînes enchantées d’Héphaïstos, étaient plus osseux que jamais. Une blessure encore suintante achevait de cicatriser sur son abdomen : l’aigle était déjà passé.
Le voyageur, déjà las d’attendre que le titan le remarque, ouvrit son manteau. Un halo de lumière s’échappa des replis de sa cape, et la température au sommet du pic se fit soudain plus clémente. Prométhée ouvrit les yeux avec difficulté.
Il reconnut immédiatement son visiteur.
— Zeus. »
Extrait de : A. Tomas. « Immortals Fenyx Rising. »
Transfert par Gérard Delteil

Fiche de Transfert
Titre : Transfert
Auteur : Gérard Delteil
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir
Première page de Transfert
« Bachourof passa la main sur la paroi transparente. Comme s’il avait voulu dégager une sorte de hublot en essuyant la buée pour mieux voir.
— Eh bien, Archonte ?
De l’autre côté de la paroi, une douzaine de jeunes hommes s’ébrouaient dans une piscine. Nus. Des corps vigoureux, harmonieux, bronzés. Ils ne pouvaient pas voir les deux personnages qui les observaient. De leur côté l’écran offrait une surface opaque, uniformément blanche.
Un garçon très brun, longiligne, à la taille et aux hanches étroites, aux épaules larges, passa à deux mètres d’eux. Il avait une démarche souple, ses muscles dorsaux et fessiers saillaient légèrement. Bachourof remarqua aussi son front haut, son nez un peu busqué et fort, son menton puissant, quand il tourna la tête à leur hauteur, comme s’il avait pu deviner leur présence.
Ormaz sourit. »
Extrait de : G. Delteil. « Transfert. »
Tchernobagne par Gérard Delteil

Fiche de Tchernobagne
Titre : Tchernobagne
Auteur : Gérard Delteil
Date de parution : 1989
Editeur : Fleuve noir
Première page de Tchernobagne
« Jordan regarda l’homme qui venait de s’asseoir en face de lui. Il était grand et massif, coiffait en arrière ses cheveux blonds coupés très court. Son visage demeurait inexpressif. Ce type donnait une impression de force et d’assurance. Il devait avoir entre trente-cinq et quarante ans. Sa combinaison verte de détenu ne laissait pas deviner à quel milieu social il appartenait. Son voisin de gauche, un garçon maigre aux traits délicats, manifestait des signes de nervosité. À sa droite une place restait libre. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’un homme brun et trapu ne vienne l’occuper. Puis apparut un maton. Il vérifia que le compartiment était complet et fit coulisser la porte. Elle s’enclencha avec un bruit sec.
Sitôt le gardien disparu, le garçon maigre voulut écarter le store qui était baissé. Le costaud blond le saisit par le col et le força à se rasseoir. Sans un mot. Il se contenta de montrer le plafond d’un mouvement du menton. Jordan observa le plafond et distingua l’objectif de la caméra vidéo. »
Extrait de : G. Delteil. « Tchernobagne. »
Speculator par Gérard Delteil

Fiche de Speculator
Titre : Speculator
Auteur : Gérard Delteil
Date de parution : 2010
Editeur : L’Archipel
Première page de Speculator
« Ankit Fadia prit congé de son ancien directeur d’études et quitta l’Institut des sciences, un complexe de bâtiments ultramodernes aux façades largement vitrées construits au milieu d’un parc bien entretenu. Des étudiants, dont quelques filles drapées dans des saris très colorés, discutaient sur les pelouses par petits groupes. Rien ne distinguait Fadia de ces jeunes gens, bien qu’il approchât la trentaine. Même son épaisse moustache noire ne parvenait pas à faire perdre son apparence juvénile à ce garçon svelte vêtu d’une chemisette blanche et d’un pantalon de toile. Le jeune homme avait pourtant quitté l’université depuis plusieurs années pour créer une petite société de services informatiques et n’y revenait épisodiquement que pour demander conseil à ses professeurs, échanger des informations et des documents et parfois donner des conférences. Les qualités exceptionnelles de cet élève d’origine modeste, qui vendait des fruits sur le marché de Malleswaram pour payer ses études, avaient très vite été remarquées par ses enseignants, qui l’avaient encouragé, lui avaient obtenu une bourse aux États-Unis et même prêté un peu d’argent pour l’aider à démarrer. Son diplôme en poche, il avait conservé des liens avec eux. »
Extrait de : G. Delteil. « Speculator. »
Vindicta par Cédric Sire

Fiche de Vindicta
Titre : Vindicta
Auteur : Cédric Sire
Date de parution : 2019
Editeur : Métropolis
Première page de Vindicta
« Le village n’existe plus.
Il est remplacé par les flammes, les ruines et la mort.
Des Predators, songe l’Afghan, recroquevillé dans les décombres. Le jeune homme n’est plus que panique. Sanglots désordonnés.
Son cœur s’emballe tandis qu’une vive, profonde douleur parcourt son corps. Les explosions lui ont brulé le visage, décollant une grande partie de sa peau. Son sang s’écoule en ruisseaux de son cuir chevelu déchiré. Des éclairs traversent ses prunelles, l’éblouissant par intermittence.
Le village n’existe plus.
Il n’a suffi que de trois drones. La mort téléguidée, irrémédiable, surgissant tout à coup des lueurs du crépuscule. Une fille a crié pour donner l’alerte mais il était déjà bien trop tard. Les engins volants descendaient des nuages en formation de combat. Tout le monde s’est mis à courir à la recherche d’un abri. Des femmes, des enfants. Des innocents. »
Extrait de : C. Sire. « Vindicta. »
La saignée par Cédric Sire

Fiche de La saignée
Titre : La saignée
Auteur : Cédric Sire
Date de parution : 2021
Editeur : Fayard
Première page de La saignée
« Est-ce que tu aimes ?
Les lettres sont affichées en noir dans un rectangle rouge vif, en plein milieu de l’écran. L’homme y est habitué. Au début, le message sibyllin ne surgissait que de temps à autre, émettant un carillon démodé, le plus souvent quand l’homme était connecté à TOR, le navigateur qu’il utilise pour surfer anonymement sur le Web. Un simple pop-up, qu’il suffit de refermer pour continuer à naviguer.
Au fil des jours, cependant, ce message est apparu de plus en plus souvent. Un Ding !, et il est là. Toujours le même rectangle rouge. Étrangement prometteur. Accompagné, maintenant, de ce qui ressemble à une voix d’enfant, déformée, qui répète la question avec une insistance grandissante dans les enceintes de l’ordinateur, tandis que les fenêtres intempestives se superposent :
Est-ce que tu aimes ?
Est-ce que tu aimes ?
Est-ce que tu aimes ?
Une obstination proportionnelle à l’envie qui le dévore. L’homme maigre, voûté devant son ordinateur, laisse échapper un rire nerveux. La cocaïne. La kétamine. Le mélange explosif des deux substances aux effets opposés bouillonne dans ses veines. »
Extrait de : C. Sire. « La Saignée. »