Auteur/autrice : CH91

 

L’Enfer, c’est à quel étage ? – intégrale par Serge Brussolo

Fiche de L’Enfer, c’est à quel étage ?

Titre : L’Enfer, c’est à quel étage ? – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Le livre de poche

Première page de L’Enfer, c’est à quel étage ?

« Les tigres vont et viennent. Chaque fois que leur queue fouette les barreaux, une note sourde et vibrante s’élève dans la nuit. Le jardin zoologique est désert, mais, de cage en cage, la nouvelle s’est répandue, éveillant les bêtes prisonnières qui gémissent en se pelotonnant les unes contre les autres. Déjà, les singes ne forment plus qu’une masse velue, frissonnante. Les oiseaux se cachent la tête sous l’aile ; seuls les charognards se dandinent encore sur leur branche en claquant du bec.

Quelque chose est tombé du ciel. Une proie, un gibier.

C’est inhabituel. Rien ne vient jamais d’en haut.

Les fauves s’énervent. L’objet s’est empalé à la pointe des barreaux. Maintenant le sang coule le long des tiges de fer rouillées. Les tigres se battent pour le lécher. Ils grognent, montrent les crocs, s’envoient des coups de patte.

Les gardiens ne se sont rendu compte de rien. Ils sont loin, claquemurés dans le poste de garde, à siroter des grogs au vin chaud. On est en novembre, il fait froid. La fourrure des animaux a commencé à s’épaissir en prévision de la mauvaise saison. »

Extrait de : S. Brussolo. « L’Enfer, c’est à quel étage ? – intégrale. »

L’armure maudite par Serge Brussolo

Fiche de L’armure maudite

Titre : L’armure maudite
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1992
Editeur : Plon

Première page de L’armure maudite

« C’était une pluie de fer qui crépitait sur les armures avec un bruit terrible. Comme si des milliers d’ongles invisibles battaient la mesure sur les cuirasses des jouteurs. Gilles marchait rapidement entre les tentes aux vives couleurs. L’averse se déversait le camp, et les fiers oriflammes des combattants pendaient, dégoulinants, au sommet des mâts. Il avait suffi d’un nuage noir pour que la fête prenne soudain cette allure sinistre. Le soleil s’était enfui, les chevaux avaient commencé à piaffer en secouant leur crinière. D’un seul coup la lumière avait déserté le ciel et la nuit s’était installée en plein jour.
Les écuyers, les palefreniers, avaient aussitôt fait la grimace. Un tournoi sous la pluie, c’était la pire chose qu’on puisse imaginer. Les bêtes allaient déraper dans la boue, se brisant les pattes. Les chevaliers ne pourraient mettre pied à terre sans perdre l’équilibre…
Gilles craignait également la foudre. Il la savait dangereuse, sournoise. L’acier des armures, des épées, des pointes de lance, l’attirait aussi sûrement que l’odeur du sang fait sortir le loup du bois. Il l’avait vue foudroyer un combattant au moment même où il levait son glaive à deux mains. »

Extrait de : S. Brussolo. « L’armure maudite. »

Hurlemort par Serge Brussolo

Fiche de Hurlemort

Titre : Hurlemort
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Gallimard

Première page de Hurlemort

« C’était un vilain livre d’heures acheté jadis à un colporteur arrivé au village à demi-mort de froid. Le bonhomme, qui claquait des dents et soufflait sur ses engelures, avait accepté de troquer l’album contre une soupe aux pois et un cube de lard posé sur un morceau de pain tranchet. Comme nul ne savait lire, on s’était contenté de caresser les grandes lettres d’or de la couverture de bois, et les doigts des paysans avaient peu à peu emporté la dorure bon marché de la calligraphie, ternissant l’inscription. Le marchand avait marmonné que le titre signifiait à peu près : Travaux des mois, et signes du Zodiaque. Selon lui, c’était la copie du livre d’heures personnel d’un très haut et très noble personnage, dont ici, au hameau, on ignorait le nom. Le bonhomme avait insisté : une telle œuvre d’art valait plus qu’une écuelle de soupe additionnée d’un bout de cochon fumé. Dans les villes, les gens de bien possédaient tous des livres d’heures, et des almanachs de bonne santé, et des… Il avait fini par se taire, comprenant qu’on ne savait même pas de quoi il parlait. « Mais, avait-il bafouillé, vous avez bien une clepsydre pour mesurer le temps ? » On s’était dévisagé, le sourcil haut. Une clepsydre, qu’est-ce que c’était ? »

Extrait de : S. Brussolo. « Hurlemort. »

Enfer vertical en approche rapide par Serge Brussolo

Fiche de Enfer vertical en approche rapide

Titre : Enfer vertical en approche rapide
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1985
Editeur : Fleuve noir

Première page de Enfer vertical en approche rapide

« Les prisonniers chuchotaient dans un angle de la cour. David, assis, le dos à la muraille, les écoutait d’une oreille distraite. Personne ne prêtait attention à sa présence. Son statut de « cinglé, de « tueur fou » faisait qu’on l’ignorait volontairement depuis le premier jour de son incarcération, il y avait de cela… des siècles.

La population carcérale se méfiait de ce qu’elle englobait sous l’appellation générique, de « psychos ». De David, on disait souvent « qu’il n’aurait pas dû se trouver là, au milieu d’honnêtes truands » que « sa place était chez les dingues ». Cette crainte diffuse lui avait valu de vivre sa détention en paix. On avait peur de lui, de son regard fixe, de ses absences, de ses manies incompréhensibles. Des légendes innombrables couraient sur son compte. On racontait qu’il ne dormait jamais, qu’il lisait dans les pensées, qu’il portait malheur. Pour cette dernière raison, il fallait se garder de le toucher, voire de le regarder dans les yeux.

D’une voix à peine audible, on évoquait ses crimes : il avait détourné un bus scolaire pour y mettre le feu, brûlant vifs une trentaine de gamins ; puis il était monté dans l’épave carbonisée pour dévorer les cadavres croustillants… »

Extrait de : S. Brussolo. « Enfer Vertical en Approche Rapide. »

Enfer vertical – intégrale – par Serge Brussolo

Fiche de Enfer vertical

Titre : Enfer vertical – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1985
Editeur : Vauvenargues

Première page de Enfer vertical

« Les prisonniers chuchotaient dans un angle de la cour. David, assis, le dos à la muraille, les écoutait d’une oreille distraite. Personne ne prêtait attention à sa présence. Son statut de « cinglé, de « tueur fou » faisait qu’on l’ignorait volontairement depuis le premier jour de son incarcération, il y avait de cela… des siècles. 
La population carcérale se méfiait de ce qu’elle englobait sous l’appellation générique, de « psycos ». De David, on disait souvent « qu’il n’aurait pas dû se trouver là, au milieu d’honnêtes truands » que « sa place était chez les dingues ». Cette crainte diffuse lui avait valu de vivre sa détention en paix. On avait peur de lui, de son regard fixe, de ses absences, de ses manies incompréhensibles. Des légendes innombrables couraient sur son compte. On racontait qu’il ne dormait jamais, qu’il lisait dans les pensées, qu’il portait malheur. Pour cette dernière raison, il fallait se garder de le toucher, voire de le regarder dans les yeux. 
D’une voix à peine audible, on évoquait ses crimes : il avait détourné un bus scolaire pour y mettre le feu, brûlant vifs une trentaine de gamins ; puis il était monté dans l’épave carbonisée pour dévorer les cadavres croustillants… »

Extrait de : S. Brussolo. « Enfer Vertical – intégrale. »

De l’autre côté du mur des ténèbres par Serge Brussolo

Fiche de De l’autre côté du mur des ténèbres

Titre : De l’autre côté du mur des ténèbres
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Fleuve noir

Première page de De l’autre côté du mur des ténèbres

« Il faisait une fois de plus le même vieux cauchemar quand le téléphone sonna. À vrai dire ce n’était pas réellement un cauchemar, mais plutôt un souvenir que son esprit ressassait depuis des années sans que jamais s’affaiblisse la terreur imprégnant chacune des images pourtant si familières. C’était…

C’était trente ans plus tôt, dans la maison qu’on avait louée après le départ de P’pa, au moment du divorce. Dans le rêve, il voyait avec une netteté hallucinante chaque détail de cette vieille baraque aux murs gorgés d’humidité et dont la peinture pelait comme le cuir d’un lézard en train de muer. David n’aimait pas le nouvel appartement situé au rez-de-chaussée, avec ses fenêtres protégées par des barreaux, et où la lumière n’entrait que trois heures par jour, au plus fort de l’été. L’hiver, c’était la nuit assurée du matin jusqu’au soir. Comme si les ténèbres campaient là pour éviter d’avoir à rentrer chez elles, leur travail fini. Les couloirs étaient pleins de leur présence caoutchouteuse, mi-solide, mi-liquide, tel un lait en train de cailler. Un lait noir. La nuit stagnait partout en flaques, dans les placards, derrière les portes. »

Extrait de : S. Brussolo. « De l’autre côté du mur des ténèbres. »

Danger, parking miné ! par Serge Brussolo

Fiche de Danger, parking miné !

Titre : Danger, parking miné !
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir

Première page de Danger, parking miné !

« Les pales de l’hélicoptère brassent la nuit avec un vrombissement d’arme de jet. Elles ronflent comme une étoile de ninja bien décidée à déchiqueter les nuages. Aux commandes de l’appareil Édith transpire, engoncée dans sa combinaison de pilotage. La grosse sphère du casque enveloppe son crâne d’une pesanteur moite. Des démangeaisons fourmillent dans ses cheveux coupés trop court. Les lunettes infrarouges lui masquent la moitié du visage, ne laissant à nuque sa bouche charnue aux lèvres gonflées.

L’hélicoptère file en translation horizontale, le nez bas, la queue surélevée. On dirait un bateau mal équilibré qui commence à faire naufrage.

C’est un Sky-Fender 3, une machine lourde, inesthétique. Une libellule obèse, boulonnée et proéminente. Le cockpit minuscule, à peine plus spacieux que l’habitacle d’une voiture de course, domine le corps ogival de l’appareil. D’ailleurs Édith, recroquevillée derrière son tableau de bord, a souvent l’impression d’être assise sur la tête d’un éléphant. Les gros réservoirs soudés aux flancs évoquent des ballasts de submersible. On dirait que le Sky-Fender gonfle les joues comme un enfant qui s’apprête à souffler une énorme bulle de savon. »

Extrait de : S. Brussolo. « Danger, parking miné !. »

Crache-béton par Serge Brussolo

Fiche de Crache-béton

Titre : Crache-béton
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir

Première page de Crache-béton

« La lézarde rayait l’asphalte d’un zigzag rageur. Les roues du camion plongèrent dans la fissure, transmettant aussitôt le choc à toute la carrosserie. À l’arrière, les cages mal arrimées s’entrechoquèrent avec un affreux bruit de ferraille, et les chats poussèrent un miaulement de terreur strident. Penché sur le volant, Romo jura. Devant lui la route se présentait sous l’aspect d’un long ruban de bitume desquamé que les mauvaises herbes rongeaient de part et d’autre. Çà et là émergeait encore une pancarte violemment colorée, comme on en trouve généralement à proximité des villes d’eaux ou des centres de vacances.

— Je n’y comprends rien ! grommela le gros homme en s’essuyant les doigts sur son maillot de corps troué, la dernière fois que je suis passé tout était flambant neuf. On se serait cru dans un dessin animé plein de barrières blanches, de massifs de fleurs et de lapins en céramique sur les pelouses ! Un vrai piège à touristes ! Mais ça…

David acquiesça mollement. Ils roulaient depuis bientôt quatre heures, et les états d’âme de son éphémère patron le laissaient totalement indifférent. Le rétroviseur mal orienté lui renvoyait sa propre image. »

Extrait de : S. Brussolo. « Crache-béton. »

Cheval rouge par Serge Brussolo

Fiche de Cheval rouge

Titre : Cheval rouge
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2017
Editeur : Editions du Masque

Première page de Cheval rouge

« Sozzo a horriblement mal au cul. Après trois heures de chevauchée, il a l’impression que les couilles lui rentrent dans le corps, et ce, jusqu’à la hauteur du nombril. C’est très désagréable. Malgré tout, il s’évertue à n’en rien laisser paraître car il sait l’œil du gringo fixé sur lui, tel le point de mire laser d’un fusil de sniper.

Sozzo a peur du gringo. Il est même carrément terrifié par ce géant aux cheveux gris, coincé entre les accoudoirs d’un fauteuil de paralytique. Certes, le fauteuil a l’air sorti d’une série de science-fiction. Un machin chromé aux roues bizarres, électrifié, motorisé, et dont le moindre mouvement est régi par un ordinateur capable de détecter les obstacles, les fossés, les précipices, de sorte que celui qui s’y trouve assis pourrait tomber dans les pommes sans avoir à craindre de basculer du haut d’une falaise.

Le gringo est riche, très riche. Il en impose avec son torse musculeux, ses bras à la Popeye aussi épais que des jambons de Virginie. Rien à voir avec l’image qu’on se fait d’ordinaire d’un infirme. »

Extrait de : S. Brussolo. « Cheval rouge. »

Ceux qui dorment en ces murs par Serge Brussolo

Fiche de Ceux qui dorment en ces murs

Titre : Ceux qui dorment en ces murs
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2007
Editeur : Plon

Première page de Ceux qui dorment en ces murs

« L’homme consulta le calendrier. On était le dernier jour du mois d’avril, il était temps de faire les comptes. Ouvrant le registre posé sur la table, il se demanda combien d’hommes, de femmes, il lui faudrait tuer aujourd’hui…
Il entrebâilla l’armoire en teck où l’attendait, suspendu à un cintre, le costume de lin blanc emblème de sa fonction. D’un œil scrutateur, il examina le chapeau tropical, blanc lui aussi, d’une paille si fine, si souple qu’on pouvait le rouler dans une poche sans qu’il se déforme. Il poussa un soupir de soulagement, tout était parfait. Lorsqu’il jouait les bourreaux, il aimait être impeccable, d’une élégance un brin démodée.
Allumant un torpedo Bolivar, Belicosos Finos, il se pencha sur le registre, vérifia additions et soustractions. Parfois, les chiffres s’équilibraient, sauvant de justesse le condamné. Alors, l’homme ricanait. « Cette fois, c’était à un poil près… », murmurait-il pour lui-même.
Sur un carnet à spirale, avec un crayon 2B, très gras, il recopia les noms des « punis », puis contrôla, dans la liste des châtiments, qu’il avait bien attribué, à chacun, la sanction adéquate. »

Extrait de : S. Brussolo. « Ceux qui dorment en ces murs. »