Catégorie : Auteurs
Philip Roth

Présentation de Philip Roth :
Philip Roth, né à Newark en 1933 et rappelé à Dieu en l’an 2018.
S’il est de bon ton, dans les salons littéraires, de louer Philip Roth pour ses chroniques grinçantes des névroses de l’Amérique contemporaine ou pour le scandale retentissant de sa « Plainte de Portnoy », il convient surtout de mettre en exergue son redoutable appétit pour l’étrange et la fiction spéculative. Car, sous l’apparat du romancier réaliste, sommeillait un authentique amateur de l’imaginaire, prompt à tordre le cou au réel pour mieux en faire jaillir la vérité.
L’incursion la plus stupéfiante de M. Roth dans le domaine du fantastique demeure sans nul doute sa novella de 1972, intitulée « Le Sein ». Dans une veine délicieusement kafkaïenne, qui n’est pas sans rappeler l’illustre « Métamorphose » du maître pragois, l’auteur y narre la transformation grotesque et surréaliste d’un respectable professeur de littérature, David Kepesh, en une gigantesque glande mammaire. Par cette fable outrancière, il s’aventure sur les terres de l’absurde et de la littérature de l’étrange avec une virtuosité confondante.
Cependant, c’est dans le domaine de l’uchronie que M. Roth livrera son chef-d’œuvre conjectural absolu avec « Le Complot contre l’Amérique », paru bien plus tard. Rejoignant les vertigineuses architectures d’un Ward Moore ou d’un Philip K. Dick, l’écrivain y postule une effroyable bifurcation de l’Histoire : et si, lors de l’élection présidentielle de 1940, le candidat Franklin Delano Roosevelt avait été vaincu par l’aviateur Charles Lindbergh, héros national aux sympathies ouvertement pro-nazies et antisémites ? Il y dépeint avec une minutie glaçante le basculement progressif des États-Unis dans le fascisme, tissant une réalité alternative d’une puissance d’évocation terrifiante.
Enfin, il serait fâcheux d’omettre l’utilisation brillante qu’il fait du motif du doppelgänger, figure classique du fantastique, dans son roman « Opération Shylock ». Philip Roth y met en scène son propre double, un imposteur usurpant son identité en Israël pour prêcher le retour des Juifs en Europe. Il y brouille les frontières entre la réalité et la fiction, s’adonnant à une vertigineuse mise en abyme.
En définitive, Philip Roth fut bien plus qu’un simple observateur des mœurs de son temps : il sut manier le scalpel de la spéculation et de l’imaginaire avec une maestria rare.
Livres de Philip Roth :
David Kepesh :
- Le sein (1972)
- Professeur de désir (1977)
- La bête qui meurt (2001)
Némésis :
- Un homme (2006)
- Indignation (2008)
- Le rabaissement (2009)
- Némésis (2010)
Trilogie américaine :
- Pastorale américaine (1997)
- J’ai épousé un communiste (1998)
- La tache (2000)
- Exit le fantôme (2007)
Goodbye, Colombus (1962)
La contrevie (1986)
Le complot contre l’Amérique (2004)
Le grand roman américain (1973)
Le théâtre de sabbath (1995)
Les faits (1988)
Ma vie d’homme (1970)
Parlons travail (2001)
Patrimoine (1991)
Quand elle était gentille (1966)
Tromperie (1990)
Pour en savoir plus sur Philip Roth :
La page Wikipédia sur P. Roth
La page Noosfere sur P. Roth
La page isfdb de P. Roth
Ward Moore

Présentation de Ward Moore :
Joseph Ward Moore est né en 1903 dans le New Jersey et nous a quittés en 1978. Si l’homme s’est essayé à divers genres, c’est indubitablement dans le domaine de la littérature d’anticipation et de la science-fiction que son génie a su s’épanouir avec la plus éclatante des originalités. Loin des vulgaires récits de fusées et de pistolets à rayons qui encombrent parfois les publications populaires, Ward Moore s’est imposé comme un authentique orfèvre de la fiction conjecturale, maniant l’ironie et le paradoxe temporel avec une dextérité peu commune.
Son grand œuvre demeure, sans l’ombre d’une contestation possible, le magistral « Autant en emporte le temps » (Bring the Jubilee), publié en 1953. Bien avant que Philip K. Dick ne vienne bouleverser nos certitudes avec « Le Maître du Haut Château », Ward Moore y fixait les lettres de noblesse de l’uchronie moderne. Il y déploie une vertigineuse hypothèse historique : et si les troupes confédérées du général Lee avaient remporté la décisive bataille de Gettysburg, gagnant ainsi la guerre de Sécession ? L’auteur brosse la fresque d’un vingtième siècle alternatif, miséreux et étriqué pour le Nord vaincu, aboutissant à une réflexion mélancolique et brillante sur la trame du temps et la fatalité de l’Histoire.
Mais il serait fâcheux de réduire l’imaginaire de Ward Moore à ce seul chef-d’œuvre. Dès 1947, avec « Tout reverdira » (Greener Than You Think), il livrait une satire féroce aux accents apocalyptiques. L’invention d’un engrais miraculeux y provoque la prolifération incontrôlable d’une herbe mutante, laquelle finit par engloutir inexorablement la civilisation humaine. Sous des dehors burlesques, Ward Moore y distille une angoisse proprement écologique, bien avant l’heure, moquant avec une verve réjouissante l’hubris technologique de la société capitaliste américaine.
L’on se doit également d’évoquer l’hilarant « Joyleg », coécrit au début des années soixante avec son confrère Avram Davidson. Dans cette fable cocasse, nos auteurs mettent en scène un vétéran de la guerre d’Indépendance américaine, miraculeusement maintenu en vie jusqu’à notre époque grâce à des bains réguliers dans un whisky de sa fabrication. C’est là encore une preuve de cette imagination foisonnante qui ne rechigne jamais devant l’absurde pour mieux interroger la nature humaine.
Ward Moore fut donc de ces écrivains rares, de ces artisans méticuleux qui ont su élever les littératures de l’imaginaire au rang de grand art spéculatif.
Livres de Ward Moore :
Autant en emporte le temps (1955)
Encore un peu de verdure (1947)
Frank Merriwell à la Maison Blanche (1973)
Sous le caducée (1978)
Pour en savoir plus sur Ward Moore :
La page Wikipédia sur W. Moore
La page Noosfere sur W. Moore
La page isfdb de W. Moore
Robert Harris

Présentation de Robert Harris :
S’il est de notoriété publique que Robert Harris s’est d’abord illustré dans le noble artisanat du journalisme — prêtant sa plume acérée à la BBC ou à l’Observer —, il sied avant tout de s’esbaudir devant son habileté prodigieuse à subvertir la trame du temps. Car, sous les dehors respectables de l’auteur de romans historiques ou de suspenses à résonance politique, Robert Harris cache un véritable démiurge de l’imaginaire, passé maître dans cet art délicat que les cénacles de l’anticipation nomment l’uchronie ou la fiction spéculative.
Le coup d’éclat de cette veine conjecturale demeure, incontestablement, son grand œuvre de 1992, « Fatherland ». Robert Harris s’y adonne à une terrifiante expérience de pensée : et si les armées du Troisième Reich étaient sorties victorieuses du second conflit mondial ? Il nous brosse avec une minutie glaçante le portrait d’un Berlin des années soixante, écrasé par l’architecture colossale et totalitaire voulue par le chancelier Hitler. Le lecteur s’y trouve plongé dans une réalité alternative vertigineuse, où l’histoire a bifurqué vers les ténèbres. C’est là un chef-d’œuvre de la littérature spéculative, qui n’a rien à envier aux visions crépusculaires d’un Philip K. Dick.
Mais l’exploration des possibles ne s’arrête point là pour notre auteur. Avec « L’Indice de la peur », il s’aventure aux lisières de la science-fiction contemporaine. Robert Harris y échafaude un récit d’une modernité saisissante autour d’une intelligence artificielle devenue omnisciente, capable de spéculer sur les marchés financiers en se repaissant des angoisses humaines. Il y ravive le mythe de Frankenstein à l’ère de la cybernétique naissante, nous offrant un conte d’anticipation horrifique du meilleur aloi.
Plus récemment, l’écrivain s’est de nouveau affranchi des chaînes de la réalité avec le stupéfiant « Le Sommeil du juste » (The Second Sleep). Sous les atours d’un roman historique se déroulant dans une Angleterre rurale et moyenâgeuse, Robert Harris dissimule en vérité un prodigieux récit post-apocalyptique. L’on y découvre, avec un frisson de stupeur, que ce monde archaïque a succédé à l’effondrement de notre propre civilisation technologique. Ce basculement vertigineux, qui brouille les pistes entre le passé et un futur ruiné, témoigne d’une imagination d’une rare acuité.
En définitive, Robert Harris ne se contente pas de relater l’histoire ; il la tord, la réinvente et l’extrapole, s’imposant comme un maître incontesté du suspense conjectural.
Livres de Robert Harris :
Cicéron :
- Imperium (2006)
- Conspirata (2009)
- Dictator (2015)
Archange (1998)
Conclave (2016)
D (2013)
Des hommes de guerre (2024)
Enigma (1995)
Fatherland (1992)
L’homme de l’ombre (2007)
L’indice de la peur (2011)
Le second sommeil (2021)
Les régicides (2022)
Munich (2018)
Pompéi (2003)
V2 (2020)
Pour en savoir plus sur Robert Harris :
La page Wikipédia sur R. Harris
La page Noosfere sur R. Harris
La page isfdb de R. Harris
Michel-Antoine Burnier

Présentation de Michel-Antoine Burnier :
Il est de bon ton de se remémorer de l’esprit frondeur de Michel-Antoine Burnier, de son compagnonnage intellectuel avec le maître de l’existentialisme, Jean-Paul Sartre, et de son rôle d’agitateur de la contre-culture et du nouveau journalisme au sein du magazine Actuel. Mais, le talent de Michel-Antoine Burnier ne saurait se cantonner aux seuls manifestes de la gauche contestataire.
En effet, c’est avec une virtuosité exquise que l’auteur s’est aventuré sur les vastes territoires de l’imaginaire, de l’anticipation et de l’histoire spéculative. Michel-Antoine Burnier, pétri d’érudition, est un passionné des civilisations rêvées, ce qu’il a magistralement démontré en publiant l’essai « Les paradis terrestres : 25 siècles d’utopies de Platon à Biosphère 2 ». Il s’y fait l’explorateur des mondes de l’impossible, cartographiant avec délice ces sociétés alternatives et ces chimères futuristes, à la lisière de la science-fiction sociologique, qui ont de tout temps fasciné les penseurs.
Mais le sommet de son art conjectural réside sans nul doute dans cette pépite uchronique qu’il fit paraître au crépuscule de sa vie, en collaboration avec son fidèle ami Léon Mercadet : le roman « Il est midi dans le siècle ». Michel-Antoine Burnier s’y approprie brillamment les codes de ce que nos cercles littéraires nomment l’uchronie, soit l’art vertigineux de modifier un point nodal du passé pour en tirer un univers alternatif. Il y formule une hypothèse d’une audace folle : et si Lénine avait péri lors d’un trivial accident de chemin de fer le 9 avril 1917 ? D’un trait de plume, il efface la révolution bolchevique et le nazisme, réinventant le vingtième siècle pour nous livrer un récit fascinant où la littérature de l’imaginaire se fait le miroir déformant de notre condition humaine.
Enfin, je m’en voudrais de ne pas évoquer son incursion dans l’imaginaire par le prisme délicieusement retors du pastiche. Avec son cousin et complice, Patrick Rambaud, il n’a eu de cesse d’inventer des fictions dans la fiction, pastichant les grands noms de la littérature pour créer des textes fantômes d’une cocasserie et d’une inventivité sans pareilles.
Ainsi, Michel-Antoine Burnier, sous les oripeaux de l’essayiste et du polémiste, se dissimule un authentique démiurge, un jongleur d’hypothèses épris de ces mondes parallèles où l’histoire bifurque.
Livres de Michel-Antoine Burnier :
Il est midi dans le siècle (2013)
Le rouge et le rose (2011)
Pour en savoir plus sur Michel-Antoine Burnier :
La page Wikipédia sur M.-A. Burnier
La page Noosfere sur M.-A. Burnier
La page isfdb de M.-A. Burnier
Gustave Flaubert

Présentation de Gustave Flaubert :
Si nos manuels scolaires et les exégètes d’obédience classique s’évertuent encore trop souvent à ne voir en Gustave Flaubert que le clinicien impassible des mœurs de province, le père du roman réaliste et le contempteur méticuleux de la bourgeoisie — par le truchement de l’incontournable « Madame Bovary » ou de « L’Éducation sentimentale » —, ce serait faire fi de la part de mysticisme, d’onirisme et de folie qui innerve profondément son écriture. Le Flaubert visionnaire, pétri de romantisme noir et de mythologie, n’a, en vérité, rien à envier au Flaubert naturaliste.
Le point d’orgue de cette veine fantasmagorique est sans l’ombre d’un doute « La Tentation de saint Antoine ». Œuvre de toute une vie, véritable matrice de son imaginaire qu’il remania inlassablement, ce drame poétique et métaphysique nous plonge dans un foisonnement hallucinatoire inouï. Gustave Flaubert y déploie un panthéon baroque peuplé de chimères, d’hérésies tourmentées, de monstres grotesques et de divinités oubliées, venant assaillir la conscience de l’anachorète. C’est là un texte inclassable, un délire érudit et macabre qui fascine tant nos penseurs structuralistes d’aujourd’hui, et qui préfigure avec une fulgurance rare les audaces du surréalisme.
L’on se doit également de citer la majestueuse « Salammbô ». Bien que la critique consensuelle s’acharne à la parer de la stricte étiquette du roman historique, cette épopée carthaginoise relève à bien des égards du fantastique antique. L’exotisme exacerbé, la cruauté flamboyante des sacrifices à Moloch, l’érotisme trouble et la fascination pour la démesure y tissent une toile où la réalité archéologique se dissout au profit d’une fresque cauchemardesque et mythologique de la plus haute volée.
Enfin, comment omettre l’inoubliable « Légende de saint Julien l’Hospitalier », joyau merveilleux enchâssé au cœur de ses admirables « Trois Contes » ? Gustave Flaubert y ressuscite le surnaturel médiéval avec une acuité stylistique sidérante. Cerf doué de parole prophétique, malédictions funestes, parricide et rédemption quasi mystique sous les traits d’un lépreux : l’auteur s’approprie les codes du conte fantastique et hagiographique pour livrer une parabole d’une noirceur et d’une magie profondément envoûtantes.
Ainsi, loin du seul positivisme triomphant de son siècle, Gustave Flaubert se révèle être un explorateur magistral des abysses de l’âme humaine et des confins du surnaturel.
Livres de Gustave Flaubert :
Intégrales :
Bouvard et Pécuchet (1881)
L’éducation sentimentale (1891)
La légende de Saint Julien l’Hospitalier (1895)
La tentation de Saint Antoine (1874)
Le candidat (1874)
Le dictionnaire des idées reçues (1910)
Madame Bovary (1877)
Mémoire d’un fou (1901)
Mon cerveau, ma boussole… mon accoucheur littéraire (2021)
Rêve d’enfer (1837)
Salammbô (1863)
Smarh (1839)
Textes de jeunesse 1 (1910)
Textes de jeunesse 2 (1910)
Trois contes (1877)
Pour en savoir plus sur Gustave Flaubert :
La page Wikipédia sur G. Flaubert
La page Noosfere sur G. Flaubert
La page isfdb de G. Flaubert
Len Deighton

Présentation de Len Deighton :
Né Leonard Cyril Deighton le 18 février 1929 dans le quartier londonien de Marylebone, cet écrivain au parcours éclectique fut tour à tour photographe pour la Royal Air Force, illustrateur et directeur artistique, avant de prendre la plume. Si le grand public retient volontiers de lui ses formidables récits d’espionnage, qui ont d’ailleurs su ringardiser l’agent secret en smoking au profit d’un antihéros issu de la classe ouvrière (notamment avec « Ipcress, danger immédiat »), il convient de mettre en exergue ses incursions magistrales dans le domaine de la littérature de l’imaginaire et de la conjecture historique.
En effet, Len Deighton s’est illustré avec une virtuosité indéniable dans ce sous-genre de l’anticipation que nos cercles littéraires nomment l’« uchronie ». Son chef-d’œuvre en la matière demeure incontestablement le prodigieux « SS-GB ».
Dans ce récit glaçant, publié à l’aube des années 1980 mais dont la genèse s’inscrit pleinement dans les réflexions de la décennie qui nous occupe, Len Deighton postule une altération vertigineuse de notre histoire récente. Il y imagine que la Grande-Bretagne a capitulé face à l’Allemagne nazie en 1941. Le lecteur y découvre un Londres brumeux et sinistre, écrasé sous la botte de l’occupant hitlérien, où les dignitaires du Reich défilent sur Whitehall et où le roi est prisonnier à la tour de Londres. Len Deighton ne se contente pas d’un simple décor dystopique ; il y déploie une mécanique spéculative d’une précision diabolique, interrogeant avec acuité la fragilité de nos démocraties et la banalité de la compromission.
Cette capacité à distordre la ligne temporelle pour bâtir des mondes alternatifs d’une crédibilité redoutable prouve que l’auteur outrepasse largement le cadre du roman policier. Il s’approprie les outils de la science-fiction — la spéculation, le point de divergence historique, la sociologie fictionnelle — pour tendre un miroir sombre à l’humanité. L’on retrouve d’ailleurs cette minutie presque scientifique dans d’autres de ses écrits technologiques (tel le foudroyant « Bomber »), où la machine et la froideur de la technologie de guerre prennent des accents quasi dystopiques.
En somme, derrière le maître du roman noir et d’espionnage se dissimule un véritable architecte de l’uchronie, un penseur de l’histoire alternative dont les visions n’ont rien à envier aux plus grands noms de la science-fiction anglo-saxonne.
Livres de Len Deighton :
Ipcress danger immédiat (1962)
SS-GB (1978)
Pour en savoir plus sur Len Deighton :
La page Wikipédia sur L. Deighton
La page Noosfere sur L. Deighton
La page isfdb de L. Deighton
Raymond George
Présentation de Raymond George :
Raymond George s’éloigne sensiblement du profil classique de l’homme de lettres germanopratin. Né à Genève en 1944, il possède en effet le bagage d’un véritable aventurier du siècle : tour à tour sociologue, chauffeur de poids lourds ou encore informaticien, ce voyageur impénitent a parcouru le globe sous presque toutes ses latitudes. Du Brésil à l’Afrique centrale, en passant par le Moyen-Orient, il a nourri une vision du monde profondément marquée par un militantisme anticolonialiste chevillé au corps.
C’est fort de ces intenses expériences humaines et politiques que Raymond George a enfanté son roman majeur, « Bahil », paru originellement aux éditions Thélès (et que l’on peut d’ailleurs redécouvrir aujourd’hui grâce aux louables efforts de la Bibliothèque numérique romande).
Bien que revêtant les atours flamboyants de l’« heroic fantasy » — ou de l’épopée fantastique, pour employer une terminologie plus seyante à la langue de Molière —, « Bahil » est une œuvre d’une grande profondeur. L’auteur nous y relate la lutte de libération d’un peuple opprimé par un Empire conquérant. Nous y suivons le retour d’exil de Dun Jah, revenu organiser la résistance urbaine, ainsi que la vaillante Da Ylah, détentrice de l’épée-de-foudre, une relique mythique. Entre guérillas dans les vallées et intrigues de cités franches, Raymond George réussit le tour de force d’allier le souffle épique du roman de cape et d’épée à une rigoureuse réflexion socio-politique. Derrière la magie et l’érotisme propres au genre se lit en filigrane une vibrante allégorie des luttes de décolonisation des décennies passées.
L’on reconnaît là la plume d’un homme qui, selon ses propres termes, écrit « avec le cœur et les tripes » ; une démarche rafraîchissante qui donne à la littérature de l’imaginaire francophone une résonance toute singulière.
Livres de Raymond George :
Bahil (2003/2013)
Pour en savoir plus sur Raymond George :
La page Wikipédia sur R. George
La page Noosfere sur R. George
La page isfdb de R. George
Camille J. Ferrier
Présentation de Camille J. Ferrier :
Camille J. Ferrier ne fut pas un écrivain de profession au sens où l’entendaient les feuilletonistes parisiens de son temps. Il exerçait en réalité la fort honorable profession d’avocat à Genève, en Suisse romande, à la toute fin du XIXe siècle et à l’aube du XXe siècle. Ce juriste de formation cachait cependant, sous la rigueur de sa toge, une plume romanesque des plus aventureuses.
Son grand œuvre — et celui qui justifie amplement que nous nous attardions sur son cas aujourd’hui — est incontestablement la grande fresque romanesque et fantastique intitulée « Le Baron Bernard ».
Publiée originellement chez W. Kundig & Fils, cette série monumentale se découpe en plusieurs parties. Le premier tome, paru en 1896, s’intitule « Castel d’Orgoyl ». Camille J. Ferrier y narre avec un lyrisme tout germanique l’histoire du baron Bernard de Rednitz, un jeune et brave lieutenant de hussards. Frappé par l’exil, ce dernier y découvre, au détour d’une Italie empreinte de mystère, une femme au passé ambigu. Dans cette demeure isolée qu’est le Castel d’Orgoyl, notre auteur distille une atmosphère envoûtante, à la croisée du romantisme noir et du récit conjectural, où la frontière entre le réel et les ombres semble sans cesse vaciller.
Les tomes suivants, « Myrdita » (publié vers 1898) et « Constantinople » (paru aux alentours de 1900), poussent notre héros plus loin encore dans l’aventure, au cœur des montagnes des Myrdites et sur les rives du Bosphore. L’intrigue s’y fait plus périlleuse, mêlant de sombres enlèvements par des brigands, des dilemmes moraux d’une grande acuité et de profonds questionnements philosophiques. Camille J. Ferrier y fait montre d’une érudition et d’une maîtrise du suspense qui n’ont rien à envier aux maîtres du roman d’aventures et d’ésotérisme de la Belle Époque.
Bien que le nom de Camille J. Ferrier n’ait pas connu la postérité d’un Jules Verne ou d’un Maurice Leblanc, son « Baron Bernard » demeure un joyau exhumé des presses helvétiques ; une œuvre exigeante qui témoigne du bouillonnement littéraire d’un siècle s’achevant dans les mystères et les promesses de l’inconnu.
Livres de Camille J. Ferrier :
Le baron Bernard :
- Castel d’Orgoyl (1896)
- Myrdita (partie 1) (1898)
- Myrdita (partie 2) (1898)
- Constantinople (1900)
Pour en savoir plus sur Camille J. Ferrier :
La page Wikipédia sur C. J. Ferrier
La page Noosfere sur C. J. Ferrier
La page isfdb de C. J. Ferrier
Henri Falk
Présentation de Henri Falk :
Né à Neuilly-sur-Seine en 1881 et rappelé à Dieu en 1937, Henri Falk (parfois orthographié Falque) fut bien sûr cet avocat, parolier, dramaturge et scénariste qui fit les délices du Tout-Paris des Années folles avec ses vaudevilles, opérettes et revues d’un esprit si pétillant. Toutefois, s’il a laissé son empreinte sur la scène théâtrale de son époque, cet habile homme de lettres s’est également illustré dans un registre qui ne manquera pas d’intéresser notre cercle d’amateurs d’anticipation : le conte conjectural et la science-fiction.
À ce titre, il convient d’insister avec la plus grande ferveur sur son roman visionnaire paru au sortir du premier conflit mondial (en 1919 plus précisément, aux Éditions À l’Œuvre), judicieusement intitulé « L’Âge de plomb ».
Dans ce récit, qui mêle une imagination scientifique stupéfiante à un humour farfelu et grinçant, Henri Falk décrit un fléau mondial des plus déconcertants. L’intrigue débute en Afrique équatoriale, où un haut fonctionnaire colonial voit, à sa grande stupeur, son chien perdre tous ses poils et son perroquet toutes ses plumes, avant que lui-même et son épouse ne subissent le même sort fâcheux. Rapidement, cette mystérieuse maladie, provoquée semble-t-il par d’étranges radiations solaires, se propage à travers le globe : l’humanité entière devient glabre et s’ulcère sous les rayons de l’astre du jour.
Pour se prémunir de cette implacable affliction, un seul remède : se terrer ou s’équiper de lourdes protections de plomb. C’est ainsi que l’humanité, après avoir connu son âge d’or, bascule dans l’« âge de plomb », le vil métal devenant soudainement plus précieux que l’or lui-même, bouleversant du tout au tout l’économie et les mœurs de la planète. L’auteur dresse là une satire sociale d’une ironie mordante, doublée d’une fable sur les catastrophes écologiques et les pandémies ; un sujet qui résonne d’ailleurs étrangement avec nos préoccupations modernes, bien que traité ici avec cette drôlerie toute goguenarde qui faisait la réputation du dramaturge.
Ce roman, malheureusement trop méconnu du grand public d’aujourd’hui, démontre que Henri Falk possédait l’étoffe d’un véritable prophète des lettres, capable de conjuguer la comédie de mœurs au récit d’apocalypse.
Livres de Henri Falk :
L’âge de plomb (1918)
Pour en savoir plus sur Henri Falk :
La page Wikipédia sur H. Falk
La page Noosfere sur H. Falk
La page isfdb de H. Falk
Stanley G. Weinbaum

Présentation de Stanley G. Weinbaum :
Né le 4 avril 1902 à Louisville, dans le Kentucky, Stanley G. Weinbaum fut d’abord un ingénieur en chimie avant de se tourner vers la chose écrite. Si l’histoire des lettres romanesques ne retient souvent que les carrières au long cours, celle de Stanley G. Weinbaum constitue une éclatante exception. Son œuvre, en effet, s’est bâtie sur la durée dérisoire de dix-huit mois, avant qu’une funeste maladie (un cancer des poumons) ne l’emporte prématurément le 14 décembre 1935, à l’âge de trente-trois ans.
Pourtant, en l’espace d’une poignée de nouvelles publiées dans les fameuses revues sur papier pulpeux (pulps) des années trente, il a bouleversé à jamais les canons de la science-fiction.
Son formidable coup d’éclat survint en juillet 1934, lorsque la revue Wonder Stories publia son récit intitulé « Une odyssée martienne » (A Martian Odyssey). Jusqu’alors, la littérature d’imagination américaine se contentait bien souvent de dépeindre les créatures extraterrestres comme de vulgaires monstres belliqueux (ce que nos amis d’outre-Atlantique nomment les Bug-Eyed Monsters) ou comme de simples hommes affublés d’une couleur de peau exotique. Stanley G. Weinbaum, lui, fit montre d’une originalité stupéfiante en créant le personnage de Twiil : un être martien à l’apparence résolument non-humaine, doté d’une psychologie propre, d’une intelligence égale voire supérieure à celle des hommes, mais d’une logique profondément différente et insaisissable.
Cette nouvelle fit l’effet d’un coup de tonnerre dans le landerneau des littératures de l’imaginaire. Il fut le premier nouvelliste à concevoir une authentique écologie extraterrestre, où la faune et la flore obéissaient à des lois biologiques cohérentes bien qu’absolument étrangères aux nôtres. Son illustre confrère, Isaac Asimov, n’hésitera d’ailleurs pas, des décennies plus tard, à qualifier ce récit de chef-d’œuvre absolu, allant jusqu’à affirmer que cette unique parution avait suffi à changer la face du genre.
Durant les mois qui suivirent cette retentissante entrée en matière, Stanley G. Weinbaum produisit d’autres récits d’une redoutable acuité (tels que « Le Lotus mangeur » ou « La Planète du doute »), imposant un style élégant, mâtiné de poésie et de rigueur scientifique.
Bien que la faucheuse l’ait tragiquement arraché à sa machine à écrire, Stanley G. Weinbaum demeure l’un des phares de l’anticipation classique ; un météore dont la lueur irradie encore les pages des meilleurs faiseurs d’univers d’aujourd’hui.
Livres de Stanley G. Weinbaum :
Cycle du Professeur Manderpootz (1935)
La flamme noire (1939)
Le nouvel Adam (1939)
Les mondes du Si (2013)
Une odyssée martienne (????)
Pour en savoir plus sur Stanley G. Weinbaum :
La page Wikipédia sur S. G. Weinbaum
La page Noosfere sur S. G. Weinbaum
La page isfdb de S. G. Weinbaum