Catégorie : Livres

 

Shagan et Junia – intégrale par Serge Brussolo

Fiche de Shagan et Junia

Titre : Shagan et Junia – intégrale
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2014
Editeur : Bragelonne

Sommaire de Shagan et Junia

  • Le Roi squelette
  • Les ombres du Roi squelette

Première page de Le Roi squelette

« Une silhouette monstrueuse courait entre les dunes aplaties, à la lisière de la lande. À contre-jour, dans la lumière rouge du soleil mourant, on avait l’impression de voir s’approcher un géant à quatre bras, et dont le ventre s’ornait de pesantes mamelles, rebondissant au rythme de sa course. L’être mesurait trois mètres de haut, et chacun de ses pas laissait une profonde empreinte dans la terre sablonneuse du chemin. Depuis le matin, nombre de paysans avaient pris la fuite en voyant s’avancer ce colosse difforme. Désertant les champs, ils avaient filé ventre à terre pour se dissimuler derrière un arbre ou une meule de foin. S’ils avaient été moins couards, ils se seraient rendu compte que le géant aux bras multiples était en réalité composé de deux personnes. Une grosse femme et un cul-de-jatte, la première portant le second sur ses épaules tel un enfant qui chevauche la nuque de son père pour suivre un défilé militaire que sa petite taille, et la foule compacte se pressant aux barrières, lui interdiraient de voir. »

Extrait de : S. Brussolo. « Shagan et Junia – Intégrale. »

Rinocérox par Serge Brussolo

Fiche de Rinocérox

Titre : Rinocérox
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1992
Editeur : Fleuve noir

Première page de Rinocérox

« Souvent, Dan revivait en rêve l’arrivée du Rinocérox. La vibration du sol d’abord, telle une démangeaison sous la plante des pieds, quelque chose d’agaçant qui vous donnait envie de vous gratter, puis l’enchaînement des petits éclatements secs, comme des gifles. Paf-paf-paf. Il lui avait fallu un moment pour comprendre qu’il s’agissait en réalité du bruit des cailloux explosant sous la formidable pression des chenilles-squelettes. Ce n’est qu’en voyant le char à l’œuvre qu’il avait enfin entrevu l’incroyable puissance de l’engin. Au premier abord on avait l’illusion qu’un pan de roche jaune s’était détaché d’une falaise ou d’une colline pour rouler sur la plaine désertique. Cela n’avait pas l’aspect d’une machine fabriquée par l’Homme, cela semblait bizarrement naturel, plein de bosses, de saillies, de crevasses. C’était une vilaine sculpture taillée dans la pierre par des sauvages pas très doués, une espèce d’idole aplatie dont on ne savait si elle était pourvue d’une trompe, d’une corne, d’un long nez… ou d’une interminable quéquette ! Cette dernière possibilité faisait rire aux larmes les gosses de la tribu. En fait, il fallait de bons yeux pour s’apercevoir que la longue excroissance jaillissant du rocher ambulant était en fait un canon. Un énorme canon… »

Extrait de : S. Brussolo. « Rinocérox. »

Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes par Serge Brussolo

Fiche de Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes

Titre : Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1987
Editeur : Denoël

Première page de Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes

« Georges observe son reflet dans la vitre ternie de la fenêtre. L’image transparente, sans épaisseur, a quelque chose de fantomatique. Le visage raviné, auréolé de cheveux blancs, paraît momifié au creux d’une crinière de lion albinos. Georges Sarella passe une main gantée sur ses joues. Les poils argentés d’une barbe de trois jours crissent sur le coton immaculé. Plus bas il y a le cou, sillonné de tendons, accordéon de peau flétrie.

« Vieillard », murmure doucement Georges en reculant dans la pénombre de l’appartement abandonné.

Des hommes en colère courent dans la rue. De temps à autre ils jettent contre les façades de lourds outils – clefs à molette, marteaux, cisailles – qui rebondissent sur le béton ou font éclater les dernières vitres encore en place.

Au bout de l’avenue, des prêtres défroqués dressent un bûcher sur lequel ils entassent des réfrigérateurs, des téléviseurs, et même des grille-pain. »

Extrait de : S. Brussolo. « Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes. »

Portrait du diable en chapeau melon par Serge Brussolo

Fiche de Portrait du diable en chapeau melon

Titre : Portrait du diable en chapeau melon
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1982
Editeur : Denoël

Première page de Portrait du diable en chapeau melon

« Rivé à un rocher l’iguane découpait son profil d’écailles grises sur le fond de sable de la plage, gargouille immobile dont seule la gorge palpitante trahissait encore l’appartenance au monde des vivants. Sirio bloqua au creux de son épaule la crosse poisseuse du vieux Renfield. La chaleur faisait vibrer l’air au bout du canon et, derrière le point de mire, le reptile semblait subir à présent d’étranges déformations.

À côté de l’homme figé, un petit bâtard à longs poils noirs attendait plaqué sur le sable, le museau frémissant posé sur ses pattes, la truffe au ras des puces de mer dont le ballet incessant ne le troublait même plus. Sirio enfonça la détente avec douceur. Le coup roula sur l’océan, s’amplifiant jusqu’à prendre les proportions d’une explosion ou d’un orage. La tête hachée par la charge l’iguane se rejeta en arrière. Il resta une seconde dressé sur ses pattes postérieures, les longues épines osseuses de son dos parcourues de spasmes convulsifs, puis dégringola le long du rocher. Il n’y eut plus que le bruit de sa queue raclant une dernière fois la pierre. »

Extrait de : S. Brussolo. « Portrait du diable en chapeau melon. »

Mange-monde par Serge Brussolo

Fiche de Mange-monde

Titre : Mange-monde
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1993
Editeur : Denoël

Sommaire de Mange-monde

  • Mange-monde
  • Funnyway
  • Subway
  • … car ceci est de la chair
  • et ceci est du sang

Première page de Mange-monde

« La pluie se mit à tomber alors que la canonnière arrivait en vue de l’île. Mathias disait toujours “la canonnière” en parlant du bateau. Marie, elle, penchait plutôt pour une ancienne vedette lance-torpilles. En fait ni l’un ni l’autre ne savait au juste de quoi il s’agissait. C’était une épave de tôle grise sur laquelle la saillie des boulons faisait comme des verrues. Des verrues parfaitement alignées, grises elles aussi. C’était un vieux bateau rouillé, plus rouge que gris en réalité. Une architecture de fer qui sonnait creux, compliquée, pleine de replis et de tourelles, de passerelles, de chicanes. Dès qu’on se mettait à courir, le pont oxydé résonnait comme un bidon vide. Blam-blam-blam…

Le gosse aimait ça, il riait en émettant des bruits avec la bouche. Mathias disait toujours “le gosse”, Marie elle préférait l’appeler par son prénom. Chacun ses goûts. Cette fois durant toute la traversée l’enfant s’était obstinément glissé à l’intérieur des anciennes tourelles de tir. »

Extrait de : S. Brussolo. « Mange-monde. »

Ma vie chez les morts par Serge Brussolo

Fiche de Ma vie chez les morts

Titre : Ma vie chez les morts
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1996
Editeur : Denoël

Première page de Ma vie chez les morts

« Le petit garçon regardait la route défiler à travers le pare-brise de la vieille Plymouth Reliant tout englué de poussière et d’insectes écrasés.

À plusieurs reprises sa mère avait essayé de mettre les essuie-glaces en marche mais le remède s’était révélé pire que le mal. Depuis, on s’arrêtait tous les trente kilomètres pour nettoyer le verre bombé au moyen de l’éponge et du bidon d’eau qu’on avait heureusement pensé à mettre dans le coffre.

Le petit garçon s’appelait David. Il avait les cheveux d’un blond si pâle qu’à l’école on l’avait plusieurs fois traité d’albinos ou de « lapin russe », mais comme il aimait les lapins l’injure n’avait pas eu l’effet souhaité.

David venait d’avoir douze ans, et, trois jours auparavant, sa mère lui avait appris qu’ils iraient bientôt vivre chez les morts…

C’était comme ça. Certaines personnes s’en allaient dans le Nord, le Sud ou l’Est… À Détroit, à Chicago… Eux, déménageaient pour s’installer chez les morts. »

Extrait de : S. Brussolo. « Ma vie chez les morts. »

Les sentinelles d’Almoha par Serge Brussolo

Fiche de Les sentinelles d’Almoha

Titre : Les sentinelles d’Almoha
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1981
Editeur : Fernand Nathan

Première page de Les sentinelles d’Almoha

« C’était comme une mer de lave solidifiée avec des vagues figées, sculptées dans une croûte sombre par endroits plus dure que le ciment. L’été, les enfants couraient sur les crêtes effritées des lames immobiles comme sur les tuiles d’un toit gigantesque. Était-ce une plaine? Était-ce la mer ? L’hiver, la pluie minait la croûte terreuse et une boue fluide jaillissait d’entre les craquelures pour former des mares et des lacs ou il ne faisait pas bon s’aventurer. Au sud, l’œil pouvait courir sur ce désert jusqu’à la ligne d’horizon sans rencontrer d’obstacle ; au nord par contre, le regard venait buter sur un mur de brouillard compact de gaz marécageux, courant à l’infini comme une titanesque muraille chinoise qui semblait marquer le bout du monde.
Entre l’horizon et la brume était la ville.
La proue de fer de la barque fendit le sommet de la vague durcie et Nath sentit les éclaboussures de boue ruisseler sur son visage. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les sentinelles d’Almoha. »

Les ombres du jardin par Serge Brussolo

Fiche de Les ombres du jardin

Titre : Les ombres du jardin
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1996
Editeur : Gallimard

Première page de Les ombres du jardin

« C’était le temps du café Mokarex avec ses figurines grises ou dorées, cachées dans chaque paquet au tréfonds des grains odorants. De drôles de petits bonshommes plantés sur des socles légendés, que les gosses « déterraient » fiévreusement, et qui formèrent la série « Révolution française », puis la collection « Guerre de 14 », puis…
C’était le temps des premiers yaourts (une invention sans avenir, disaient les crémiers), le temps où presque tous les films étaient en noir et blanc. Eddie Constantine – Lemmy, pour les dames – y balançait des uppercuts sans jamais perdre ni son chapeau ni son sourire de requin sympathique. Angélique, marquise des Anges paraissait en feuilleton dans France-Soir, parcourant le monde à la recherche de son grand boiteux du Languedoc. Les premiers stylos à bille venaient à peine de faire leur apparition qu’ils se retrouvaient déjà proscrits par l’Éducation nationale parce qu’on leur prêtait le redoutable pouvoir de déformer l’écriture et d’empoisonner les élèves qui en suçaient l’encre réputée vénéneuse. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les ombres du jardin. »

Les lutteurs immobiles par Serge Brussolo

Fiche de Les lutteurs immobiles

Titre : Les lutteurs immobiles
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 1983
Editeur : Fleuve noir

Première page de Les lutteurs immobiles

«  PLUS JAMAIS ÇA ! » proclamait l’affiche.
Les lettres rutilantes occupaient toute la base du panneau publicitaire surplombant la cohue des voitures.
« Plus jamais ça ! »…
David pencha la tête, essayant de distinguer la suite des inscriptions par la vitre latérale du taxi. La photo géante – quinze mètres sur dix – représentait un paysage de décharge publique. Une montagne d’objets échoués au centre d’un terrain vague, et qui avaient fini par s’agglutiner les uns aux autres pour prendre l’aspect d’une petite colline, d’un cratère aux flancs bosselés où se côtoyaient pêle-mêle jouets et instruments utilitaires de toute provenance. Un texte en capitales jaunes avait été surimprimé à cette vision d’abandon, il disait :
« De cette décharge ont été retirés INTACTS :
— 64 tasses à café, 150 couteaux, 28 plats en matière plastique colorée, 133 casseroles, 37 marmites, 85 poupées dormeuses, 15 ours en peluche lavable, 128 voitures miniatures, 22 ballons, 3 bicyclettes !
Tous ces objets, quoique défraîchis, étaient parfaitement aptes à subir encore de longues années d’utilisation intensive !
Halte au gâchis ! SPO VEILLE !
 »

Extrait de : S. Brussolo. « Les lutteurs immobiles. »

Les louvetiers du roi par Serge Brussolo

Fiche de Les louvetiers du roi

Titre : Les louvetiers du roi
Auteur : Serge Brussolo
Date de parution : 2010
Editeur : Plon

Première page de Les louvetiers du roi

« C’était un beau jour pour mourir, ainsi en avait décidé le baron Artus de Bregannog – ancien capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires à cheval de la Garde du Roy – en se levant aux premières lueurs de l’aube, comme il en avait l’habitude depuis quarante ans.

Il serra les dents pour étouffer ses gémissements lorsqu’il s’extirpa du lit. Le froid hivernal réveillait ses vieilles blessures et lui verrouillait les articulations. L’âge lui faisait payer l’humidité des tranchées, les nuits passées sous la tente ou dans l’herbe détrempée, roulé dans une couverture de cheval, l’épée à portée de main. Il clopina jusqu’à la cheminée mais renonça à sonner Goblon, son serviteur, pour qu’il allumât une flambée. À quoi bon ? Et puis Goblon était encore plus âgé que son maître ; il n’arrivait plus à grimper les escaliers qu’en geignant à chaque marche.

« Nous avons fait notre temps », songea amèrement le baron en caressant à rebrousse-poil le crin gris hérissant ses joues. »

Extrait de : S. Brussolo. « Les Louvetiers du Roi. »