Catégorie : Livres

 

Les voies du salut par Pierre Boulle

Fiche de Les voies du salut

Titre : Les voies du salut
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1958
Editeur : Julliard

Première page de Les voies du salut

« Accroupi à la lisière de la jungle, au bord de la piste qui limitait la plantation de Kebun Besar, Sen, soldat de la libération, commençait à se sentir pénétré par l’humidité de la nuit. Il inspecta le ciel, visible au-dessus des hévéas, et reprit patience en constatant qu’aucune lueur n’annonçait l’aube. Il porta ses mains à sa bouche, en entonnoir, et fit de nouveau le signal. Puis, il écouta, les sourcils froncés, la tête inclinée vers ses pieds ; mais il ne perçut pas de réponse.

Il redressa le cou en entendant tressaillir les plantes qui couvraient le sol, de l’autre côté de la piste, et ses mains étreignirent sa mitraillette. Ses traits se détendirent presque aussitôt en un sourire amusé. Un grognement l’avait rassuré. Il distingua bientôt deux masses sombres et, dans leur sillage, un grouillement de formes indistinctes plus petites. C’était une famille de sangliers qui trottinait sur la piste, avant de regagner la jungle. »

Extrait de : P. Boulle. « Les voies du salut. »

Les vertus de l’enfer par Pierre Boulle

Fiche de Les vertus de l’enfer

Titre : Les vertus de l’enfer
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1974
Editeur : Le livre de poche

Première page de Les vertus de l’enfer

« Butler s’efforça de réprimer le tremblement de sa main en pressant contre son flanc l’avant-bras au bout duquel se profilait un pistolet. Ainsi lui apprenait-on à le faire autrefois, au cours d’un entraînement militaire spécial précédant son départ pour le Viêt-Nam. L’acte qu’il allait accomplir le terrifiait. Pour qu’il s’y résolût, il fallait l’aiguillon d’une terrible nécessité : le manque de drogue.

Le quartier de New York choisi par lui après beaucoup d’hésitations était désert à cette heure. Les gens sérieux rentraient chez eux après le cinéma ou le théâtre ; les noctambules n’avaient pas encore quitté les boîtes de nuit. Embusqué à l’angle de deux rues, il vérifia une dernière fois que le passant qui s’approchait était seul, et la voie libre derrière lui.

« Arrêtez-vous et jetez-moi votre portefeuille ! »

On pouvait lire ces paroles banales presque chaque jour dans la presse, qui ne manquait pas de conseiller aux passants ainsi interpellés de s’exécuter sans discussion, ce qu’ils faisaient le plus souvent. »

Extrait de : P. Boulle. « Les vertus de l’enfer. »

Les oreilles de jungle par Pierre Boulle

Fiche de Les oreilles de jungle

Titre : Les oreilles de jungle
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1972
Editeur : J’ai lu

Première page de Les oreilles de jungle

« Il n’existait pas de sirènes pour sonner l’alerte et le gong de cuivre utilisé sans conviction lors des premiers bombardements, pour imiter les gens de la plaine, restait silencieux. Les montagnards jarai avaient tous l’oreille assez fine pour percevoir de très loin le bruit des avions. Ils n’étaient d’ailleurs pas visés. Dans le nouveau village qu’ils s’étaient construit, sur un haut sommet de la chaîne annamitique, pour échapper à la fois aux persécutions morbides de Diem et aux pierres de feu que laissaient tomber les hommes volants, ils étaient dans une sécurité relative. Le réseau confus et mystérieux de la piste Hô-Chi-Minh passait assez loin vers l’ouest et les pierres de feu frappaient plutôt les cols que les sommets. Cependant, il arrivait à quelque convoi léger d’emprunter des sentiers de la très haute région et aux aviateurs américains de laisser tomber des »

Extrait de : P. Boulle. « Les oreilles de la jungle. »

Les jeux de l’esprit par Pierre Boulle

Fiche de Les jeux de l’esprit

Titre : Les jeux de l’esprit
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1971
Editeur : J’ai lu

Première page de Les jeux de l’esprit

« Une sonnerie retentit. Les candidats, qui attendaient depuis une demi-heure en échangeant des propos plaisants, un peu forcés, pour calmer leur nervosité, firent silence. Malgré leur maîtrise habituelle, tous avaient éprouvé la même émotion, les mêmes battements de cœur. La lourde porte de l’Institut fut poussée par un appariteur en habit. Derrière lui, ils suivirent un couloir obscur, puis pénétrèrent dans le grand amphithéâtre, où devaient se dérouler les épreuves. Ils étaient treize, l’âge variant de trente-cinq à cinquante ans.

Fawell entra dans la salle un des premiers. Comme les autres, il n’apportait avec lui aucun document, aucun instrument de travail. Les tables de logarithmes et même les simples règles à calcul étaient prohibées. Ils ne devaient utiliser pour cet ultime examen que les seules ressources de leur mémoire, de leur culture, de leur intelligence et de leur imagination. »

Extrait de : P. Boulle. « Les jeux de l’esprit. »

Le sacrilège malais par Pierre Boulle

Fiche de Le sacrilège malais

Titre : Le sacrilège malais
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1955
Editeur : Pocket

Première page de Le sacrilège malais

« Après avoir rendu ses écus au financier, le savetier s’était remis au travail en chantant – trop fort. Le financier connut de nouveau l’insomnie matinale. Ne dormant pas, il réfléchit. Sa Pensée se fixa sur le travail de son voisin.
« Le savetier raccommode des souliers et il chante. Il doit y avoir une relation étroite entre cette activité et cette insouciance. Pourquoi ne pas m’intéresser, moi aussi, aux vieux souliers ? »
Le financier ne pouvait pas s’arrêter à l’idée de raccommoder des souliers. Il en fabriquerait des milliers, des millions, des milliards de paires. Le monde entier viendrait se chausser chez lui.
Cette anticipation raviva son angoisse fiévreuse. Un clapotement monstrueux, fait d’un piétinement ininterrompu de semelles, monta dans la rue et s’ajouta aux accents barbares du savetier. Il mesura l’horreur de l’enfer où avait failli le plonger son esprit de généralisation. Le sommeil quitterait à jamais son logis. C’était impossible. »

Extrait de : P. Boulle. « Le Sacrilège Malais. »

Le pont de la rivière Kwai par Pierre Boulle

Fiche de Le pont de la rivière Kwai

Titre : Le pont de la rivière Kwai
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1958
Editeur : Pocket

Première page de Le pont de la rivière Kwai

« L’abîme infranchissable que certains regards voient creusé entre l’âme occidentale et l’âme orientale n’est peut-être qu’un effet de mirage. Peut-être n’est-il que la représentation conventionnelle d’un lieu commun sans base solide, un jour perfidement travesti en aperçu piquant, dont on ne peut même pas invoquer la qualité de vérité première pour justifier l’existence ? Peut-être la nécessité de « sauver la face » était-elle, dans cette guerre, aussi impérieuse, aussi vitale, pour les Britanniques que pour les Japonais ? Peut-être réglait-elle les mouvements des uns, sans qu’ils en eussent conscience, avec autant de rigueur et de fatalité qu’elle commandait ceux des autres, et sans doute ceux de tous les peuples ? Peut-être les actes en apparence opposés des deux ennemis n’étaient-ils que des manifestations, différentes mais anodines, d’une même réalité immatérielle ? Peut-être l’esprit du colonel nippon, Saïto, était-il en son essence analogue à celui de son prisonnier, le colonel Nicholson ? »

Extrait de : P. Boulle. « Le Pont de la rivière Kwaï. »

Le photographe par Pierre Boulle

Fiche de Le photographe

Titre : Le photographe
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1967
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le photographe

« LA starlette se renversa en arrière, les reins arqués sûr un coussin du divan, le seul meuble qui pût donner une illusion de luxe dans une chambre d’aspect misérable. Elle croisa très haut les jambes et bomba le torse avec une application visible, comme si elle s’efforçait de faire jaillir tout son corps hors de son déshabillé. Puis, elle interrogea le photographe avec le regard d’un élève obséquieux qui quête une approbation de son maître.

« Comme ça ? ou un peu plus haut ? »

Il haussa les épaules sans répondre, d’un geste excédé. Elle parut inquiète et ajouta vivement :

« Si vous croyez que c’est mieux, je peux enlever mon soutien-gorge. »

Martial Gaur, qui l’observait depuis un moment, avec une impatience mal contenue, à travers le viseur, entra soudain dans une colère rageuse et jeta son appareil sur le divan avec une »

Extrait de : P. Boulle. « Le photographe. »

Le jardin de Kanashima par Pierre Boulle

Fiche de Le jardin de Kanashima

Titre : Le jardin de Kanashima
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1964
Editeur : Le livre de poche

Première page de Le jardin de Kanashima

« Von Schwartz pénétra dans les ruines d’un bâtiment abandonné, démoli à la suite d’une série d’essais malheureux, et se glissa dans une sorte de niche formée par les décombres, sachant très bien que ces gravats ne lui offriraient qu’une protection dérisoire en cas d’accident. Son regard se fixa aussitôt sur la fusée, qui se dressait à moins de cinquante mètres de là, éclairée par des projecteurs, et il éprouva une sorte d’éblouissement.

Le paysage familier de Peenemünde, avec sa forêt de pins sombres qui commençait à apparaître dans l’aube, s’était évanoui. Les ateliers, l’usine de montage, les stations d’essais, le blockhaus, où l’instant zéro était attendu dans la fièvre, rien de tout cela n’existait plus pour lui. Seule restait, dans sa vision et dans sa conscience, la fusée blanche et noire sous les feux des projecteurs, une silhouette à la fois gigantesque et élégante, dont la tête miraculeusement fine pointait vers le ciel comme un clocher. »

Extrait de : P. Boulle. « Le jardin de Kanashima »

Le bourreau par Pierre Boulle

Fiche de Le bourreau

Titre : Le bourreau
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1954
Editeur : Cherche-midi

Première page de Le bourreau

« J’étais assis dans un restaurant de Yin-Yang, la ville enchantée. J’avais devant moi un bol de riz et trois assiettes chargées de mets insolites. À ma gauche, un livre chinois était ouvert. Je déchiffrais une colonne de caractères, puis je tentais de pêcher quelque morceau au bout de mes baguettes, ces deux opérations présentant des difficultés équivalentes. Après un long moment de ce manège, je fermai le livre et concentrai toute mon attention sur le repas.

— Il n’y a pas la moindre suggestion intéressante dans ce roman, me dis-je avec agacement. C’est le crime d’un fou. Je n’en tirerai rien.

Il s’agissait d’une intrigue policière, parfaitement incohérente. Je m’aperçus avec confusion que j’avais parlé à haute voix. Le vieux Chinois qui était en face de moi me regardait avec une expression amusée. »

Extrait de : P. Boulle. « Le Bourreau. »

Le bon léviathan par Pierre Boulle

Fiche de Le bon léviathan

Titre : Le bon léviathan
Auteur : Pierre Boulle
Date de parution : 1978
Editeur : Julliard

Première page de Le bon léviathan

« On l’avait baptisé le Gargantua (baptisé sans la moindre cérémonie : pas un prêtre n’eût risqué de se compromettre en l’aspergeant d’eau bénite), mais les sobriquets dont il fut affligé bien avant sa naissance désignaient tous des créatures répugnantes. Il était : le maudit ou le monstre pour les pêcheurs de la côte atlantique ; Moby Dick, pour les lettrés ; le dragon pestilentiel, pour les romantiques, et le Léviathan pour certains. Ce fut ce dernier surnom, celui d’une créature vomie par l’enfer, qui lui resta. Il lui avait été décerné par ses ennemis les plus acharnés, alors qu’il n’était encore qu’un fantôme, une image confuse apparue une nuit d’insomnie dans le cerveau fécond de Mme Bach, image qui se précisa bientôt en croquis, en plans, puis en maquettes, enrichie par la nuée de considérations techniques et financières qui accompagnent la gestation d’un projet industriel audacieux, et saluée par les protestations furieuses qui accueillent toute innovation. »

Extrait de : P. Boulle. « Le Bon Léviathan. »