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L’arbre par Hubert Mingarelli

Fiche de L’arbre
Titre : L’arbre
Auteur : Hubert Mingarelli
Date de parution : 1996
Editeur : Seuil
Première page de L’arbre
« Vicente m’attendait au bord de la route. Il s’épaulait à la Ford et tenait son carnet de commandes en visière.
Quand je lui ai dit que nous ne prenions pas de vin aujourd’hui, il a jeté les bons de commande dans la cabine et m’a demandé pour l’amour du ciel comment il pouvait s’en tirer si nous ne lui achetions du vin qu’une semaine sur deux. Je lui ai répondu que je n’y pouvais rien et il m’a dit que j’avais raison. Nous tombions toujours d’accord sur ce point-là.
On est restés un moment silencieux. Puis j’ai sorti la pierre de ma poche et je la lui ai tendue. Il l’a fait passer d’une main dans l’autre pour estimer son poids. Ensuite seulement il a commencé à l’examiner.
Il l’approchait de ses yeux. Il la tournait dans la main. Il prenait son temps. Je mesurais la longueur de son silence. Je n’étais pas pressé qu’il finisse, car plus il durait, plus ma pierre prenait de la valeur. Je ne me souvenais pas des noms qu’il donnait à mes pierres, mais du temps qu’il avait mis à les examiner. Cette fois il m’a dit qu’il s’agissait d’anthracite. Je lui ai demandé si c’était rare. Il m’a dévisagé puis s’est lancé dans un nouvel examen, et j’ai ajouté le temps de ce silence au premier. Et au vu du total des deux j’ai été de son avis quand il a dit que ça l’était probablement.
Il m’a rendu la pierre, il a ouvert la portière de la Ford et m’a fait signe de venir. Je me suis approché et je l’ai vu, il dormait sur le siège. »
Extrait de : H. Mingarelli. « L’arbre. »
La terre invisible par Hubert Mingarelli

Fiche de La terre invisible
Titre : La terre invisible
Auteur : Hubert Mingarelli
Date de parution : 2019
Editeur : Buchet Chastel
Première page de La terre invisible
« Allemagne, juillet 1945
Depuis presque deux semaines de ce mois de juillet brûlant j’attendais à Dinslaken, au bord du Rhin, je n’arrivais pas à m’en aller. Pourtant je pensais avoir tout photographié. Tous les jours le soleil était blanc et les nuits n’apportaient aucune fraîcheur. On étouffait le jour et la nuit. Je ne savais pas pourquoi je restais ici, passant le plus clair de mon temps à l’hôtel, n’ayant bientôt plus d’argent. Le matin je descendais voir le fleuve et le soir j’allais m’asseoir sur le banc de la Dürenstrasse. Je fermais les yeux, attendant qu’il fasse un peu moins chaud pour rentrer.
J’entendais marcher, il surgit derrière le banc comme un fantôme en portant un carton de bières. Il resta un moment assis à côté de moi, on but ensuite, on se parla et il se releva. Il avait les jambes écartées et la bouche grande ouverte comme s’il mangeait l’air. Il écrivait pour un journal hollandais. Derrière lui, le soleil tombait sur une montagne de briques rouges qu’on avait par endroits commencé à trier et empiler. Il me demanda : « Et toi ? » Je sortis mon appareil de la poche et il dit : « D’accord. » Le soleil m’éblouissait et lui maintenant dansait sur ses jambes. Je ne savais pas où il avait trouvé toutes ces bières. »
Extrait de : H. Mingarelli. « La Terre invisible. »
Vie de sable par Hubert Mingarelli

Fiche de Vie de sable
Titre : Vie de sable
Auteur : Hubert Mingarelli
Date de parution : 1998
Editeur : Seuil
Première page de Vie de sable
« Il y avait eu du vent cette nuit-là, il avait déjà soufflé sur des centaines de kilomètres avant de s’engouffrer dans cette vallée et de soulever le sable tout le long de la rivière.
Il s’appelait Emilio et venait de découvrir la mine antipersonnelle qui affleurait sur la berge.
Ce qui l’inquiétait surtout, c’était le soleil. Il n’arrivait pas à se représenter l’effet de la chaleur du soleil sur le bout de métal. Et il y en aurait un, sans aucun doute, se disait-il. Peut-être infime et il ne le verrait pas. Peut-être beaucoup plus. Et alors si le rectangle de métal se déformait suffisamment pour appuyer sur le détonateur, la mine exploserait.
Il regarda vers les crêtes.
Le soleil apparaîtrait dans un quart d’heure, tout au plus. Pour le moment, le ciel était bleu foncé.
Il regarda plus près de lui.
Derrière le lit de la rivière, il vit des arbres morts pris dans des buissons. Il irait s’allonger là-bas juste avant que le soleil se lève. Il y attendrait l’effet de la chaleur sur le métal, puis reviendrait ici. »
Extrait de : H. Mingarelli. « Vie de sable. »
Hubert Mingarelli

Présentation de Hubert Mingarelli :
Hubert Mingarelli, né au tout début de l’année 1956 dans les rudes contrées de la Lorraine, compte parmi ces hommes de lettres dont la trajectoire échappe aux classifications ordinaires. Ayant répondu à l’appel du large dès sa prime jeunesse en s’engageant dans la marine à l’âge de dix-sept ans, il bourlingua sur les vastes océans avant de jeter l’ancre et de consacrer sa vie au noble artisanat de la plume. Si les cénacles germanopratins l’ont maintes fois couronné pour ses récits intimistes — lui décernant notamment le prestigieux prix Médicis au crépuscule de l’an 2003 pour ses « Quatre Soldats » —, il convient de ne point occulter la part d’ombre et de merveilleux qui baigne son œuvre.
En effet, notre prosateur s’est également illustré dans les contrées du fantastique et d’une science-fiction toute métaphorique, où l’étrangeté jaillit non point des astres lointains, mais des abîmes de l’âme humaine. L’exemple le plus saisissant de cette incursion dans l’imaginaire demeure sans conteste son roman « L’Arbre », publié en 1996. Dans ce récit d’une rare puissance évocatrice, l’auteur nous convie à l’exploration d’un monde clos, situé aux lisières de notre réalité. Le jeune protagoniste, flanqué de son fidèle chien Ojo, y arpente un labyrinthe naturel des plus inquiétants, peuplé de chimères et d’« ombres » redoutables. Hubert Mingarelli déploie ici une allégorie vertigineuse, flirtant avec les frontières de l’anticipation intérieure et de l’épouvante fantastique : la forêt y devient un univers insondable, une dimension parallèle où prennent corps les affres de notre frêle condition.
Bien que son style s’éloigne volontiers des grandes machineries technologiques chères aux faiseurs de space opera, l’écrivain parvient, par une économie de mots d’une rigueur toute spartiate, à instaurer un climat de mystère absolu. Ses personnages, souvent en proie à l’errance ou à la survie dans des mondes décharnés et inhospitaliers, semblent évoluer sur les vestiges d’une humanité chancelante, rappelant à bien des égards les fulgurances de l’anticipation post-apocalyptique.
Ayant hélas tiré sa révérence en l’an de grâce 2020, Hubert Mingarelli laisse derrière lui une bibliographie d’une profonde singularité. Par ses excursions subtiles mais entêtantes dans le domaine du fantastique, il a su prouver aux amateurs du genre que l’insolite pouvait parfaitement se nicher dans le murmure du vent et les arcanes de la nature sauvage, s’imposant dès lors comme un architecte des plus délicats des mondes de l’imaginaire.
Livres de Hubert Mingarelli :
L’arbre (1996)
La terre invisible (2019)
Vie de sable (1998)
Pour en savoir plus sur Hubert Mingarelli :
La page Wikipédia sur H. Mingarelli
La page Noosfere sur H. Mingarelli
La page isfdb de H. Mingarelli