Auteur/autrice : CH91

 

Transfert par Gérard Delteil

Fiche de Transfert

Titre : Transfert
Auteur : Gérard Delteil
Date de parution : 1986
Editeur : Fleuve noir

Première page de Transfert

« Bachourof passa la main sur la paroi transparente. Comme s’il avait voulu dégager une sorte de hublot en essuyant la buée pour mieux voir.
— Eh bien, Archonte ?
De l’autre côté de la paroi, une douzaine de jeunes hommes s’ébrouaient dans une piscine. Nus. Des corps vigoureux, harmonieux, bronzés. Ils ne pouvaient pas voir les deux personnages qui les observaient. De leur côté l’écran offrait une surface opaque, uniformément blanche.
Un garçon très brun, longiligne, à la taille et aux hanches étroites, aux épaules larges, passa à deux mètres d’eux. Il avait une démarche souple, ses muscles dorsaux et fessiers saillaient légèrement. Bachourof remarqua aussi son front haut, son nez un peu busqué et fort, son menton puissant, quand il tourna la tête à leur hauteur, comme s’il avait pu deviner leur présence.
Ormaz sourit. »

Extrait de : G. Delteil. « Transfert. »

Tchernobagne par Gérard Delteil

Fiche de Tchernobagne

Titre : Tchernobagne
Auteur : Gérard Delteil
Date de parution : 1989
Editeur : Fleuve noir

Première page de Tchernobagne

« Jordan regarda l’homme qui venait de s’asseoir en face de lui. Il était grand et massif, coiffait en arrière ses cheveux blonds coupés très court. Son visage demeurait inexpressif. Ce type donnait une impression de force et d’assurance. Il devait avoir entre trente-cinq et quarante ans. Sa combinaison verte de détenu ne laissait pas deviner à quel milieu social il appartenait. Son voisin de gauche, un garçon maigre aux traits délicats, manifestait des signes de nervosité. À sa droite une place restait libre. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’un homme brun et trapu ne vienne l’occuper. Puis apparut un maton. Il vérifia que le compartiment était complet et fit coulisser la porte. Elle s’enclencha avec un bruit sec.
Sitôt le gardien disparu, le garçon maigre voulut écarter le store qui était baissé. Le costaud blond le saisit par le col et le força à se rasseoir. Sans un mot. Il se contenta de montrer le plafond d’un mouvement du menton. Jordan observa le plafond et distingua l’objectif de la caméra vidéo. »

Extrait de : G. Delteil. « Tchernobagne. »

Speculator par Gérard Delteil

Fiche de Speculator

Titre : Speculator
Auteur : Gérard Delteil
Date de parution : 2010
Editeur : L’Archipel

Première page de Speculator

« Ankit Fadia prit congé de son ancien directeur d’études et quitta l’Institut des sciences, un complexe de bâtiments ultramodernes aux façades largement vitrées construits au milieu d’un parc bien entretenu. Des étudiants, dont quelques filles drapées dans des saris très colorés, discutaient sur les pelouses par petits groupes. Rien ne distinguait Fadia de ces jeunes gens, bien qu’il approchât la trentaine. Même son épaisse moustache noire ne parvenait pas à faire perdre son apparence juvénile à ce garçon svelte vêtu d’une chemisette blanche et d’un pantalon de toile. Le jeune homme avait pourtant quitté l’université depuis plusieurs années pour créer une petite société de services informatiques et n’y revenait épisodiquement que pour demander conseil à ses professeurs, échanger des informations et des documents et parfois donner des conférences. Les qualités exceptionnelles de cet élève d’origine modeste, qui vendait des fruits sur le marché de Malleswaram pour payer ses études, avaient très vite été remarquées par ses enseignants, qui l’avaient encouragé, lui avaient obtenu une bourse aux États-Unis et même prêté un peu d’argent pour l’aider à démarrer. Son diplôme en poche, il avait conservé des liens avec eux. »

Extrait de : G. Delteil. « Speculator. »

Jean Potocki

Présentation de Jean Potocki :

Venu au monde en 1761 sur les terres de Podolie, Jean Potocki fut un savant polymathe, tout à la fois historien, ethnologue avant l’heure, aéronaute et infatigable voyageur. Ayant fait ses humanités en Suisse et parcouru l’Europe, l’Asie et l’Afrique du Nord, le comte Jean Potocki maîtrisait à la perfection la langue de Molière, idiome dans lequel il choisit de consigner ses chefs-d’œuvre.

S’il a publié de fort savants traités géographiques et historiques, c’est indubitablement par ses incursions dans le domaine du fantastique qu’il s’est assuré une place de choix dans l’histoire des lettres. Son monument littéraire, le légendaire Manuscrit trouvé à Saragosse, rédigé au tournant du dix-neuvième siècle, est une vertigineuse épopée qui repousse les frontières de l’imaginaire. Par un procédé fort ingénieux de récits enchâssés (ce que nos critiques modernes nomment parfois le roman à tiroirs), Jean Potocki y déploie un univers foisonnant où le lecteur s’égare avec délice. On y croise pèle-mêle des princesses mauresques, des cabalistes mystérieux, d’effrayants inquisiteurs, mais également de redoutables vampires, des démons et des goules hantant les lugubres montagnes de la Sierra Morena. Ce chef-d’œuvre, mêlant habilement le conte philosophique aux frissons du roman gothique naissant, joue en permanence sur l’hésitation entre l’hallucination surnaturelle et la raison, imposant l’auteur comme l’un des maîtres incontestés du récit fantastique et de l’épouvante onirique.

L’existence de ce génial conteur fut hélas fauchée par un épilogue d’une noirceur toute digne de ses propres fictions. Plongé dans une sombre mélancolie au crépuscule de sa vie, Jean Potocki mit fin à ses jours en décembre 1815, dans son domaine d’Uladówka. La légende, sans doute nourrie par l’atmosphère occulte de ses romans, veut qu’il se soit donné la mort à l’aide d’une balle d’argent, patiemment limée à partir de la poignée d’un sucrier (ou d’une théière) et bénie par le chapelain de son château, se croyant, dit-on, frappé de lycanthropie.

Livres de Jean Potocki :

Manuscrit trouvé à Saragosse (1958)

Pour en savoir plus sur Jean Potocki :

La page Wikipédia sur J. Potocki
La page Noosfere sur J. Potocki
La page isfdb de J. Potocki

Jacques Cazotte

Présentation de Jacques Cazotte :

Né en 1719 dans la bonne ville de Dijon, Jacques Cazotte fit ses classes chez les Pères jésuites avant de s’en aller servir le Roy. Il embrassa en effet une carrière d’administrateur colonial, officiant en tant que contrôleur de la Marine à la lointaine Martinique. De retour en nos contrées métropolitaines dans les années 1750, il décida de se retirer sur ses terres à Pierry, en Champagne, pour s’y adonner pleinement à sa véritable passion : l’écriture.

Si Jacques Cazotte s’est essayé à divers genres, c’est assurément par ses écrits de l’imaginaire qu’il a gravé son nom dans le marbre de notre panthéon littéraire. Bien avant l’avènement des grands maîtres de l’épouvante du dix-neuvième siècle, il sut insuffler le surnaturel dans le quotidien. Il s’illustra d’abord par des contes orientaux ou féériques, mâtinés de satire, tels que Les Mille et une fadaises. Mais son incontestable chef-d’œuvre, la pierre angulaire de son édifice fantasmagorique, demeure Le Diable amoureux, publié en 1772. Par ce récit envoûtant, relatant l’invocation de Belzébuth par le jeune Alvare et les ruses du démon métamorphosé en une troublante jeune femme, Biondetta, Jacques Cazotte a pour ainsi dire inventé le fantastique moderne. L’hésitation constante entre la réalité rationnelle et les sortilèges de l’enfer y est menée avec une maestria étourdissante, ouvrant la voie à des générations d’auteurs férus d’étrange.

Au crépuscule de sa vie, l’esprit de notre romancier fut d’ailleurs lui-même accaparé par le mystère et l’occulte. Il se tourna vers l’illuminisme et les doctrines ésotériques, fréquentant les cercles martinistes. La légende a même gardé le souvenir d’une fameuse prophétie (rapportée bien plus tard par La Harpe) dans laquelle Jacques Cazotte aurait annoncé, lors d’un dîner mondain, les horreurs sanglantes de la Révolution et la fin tragique de plusieurs convives.

Fidèle à son souverain et à ses idéaux monarchiques, ce pionnier du surnaturel connut lui-même une fin fort funeste. Emprisonné lors de la Terreur, il périt tragiquement sous le couperet de la guillotine en septembre 1792, à Paris.

Livres de Jacques Cazotte :

Le diable amoureux (1772)

Pour en savoir plus sur Jacques Cazotte :

La page Wikipédia sur J. Cazotte
La page Noosfere sur J. Cazotte
La page isfdb de J. Cazotte

Jérémy Fel

Présentation de Jérémy Fel :

Venu au monde en 1979 dans la noble cité normande de Rouen, Jérémy Fel s’en alla tout d’abord faire ses humanités au Havre, s’y plongeant avec ferveur dans les rigueurs de la philosophie et des belles-lettres. Avant de se lancer pleinement dans le métier d’écrivain, Jérémy Fel exerça la respectable profession de commis libraire, fondant d’ailleurs sa propre officine, sobrement baptisée « Terres d’encre », dans sa ville natale.

Nourri par les sombres fresques d’outre-Atlantique et par les images cinématographiques les plus frémissantes (les gazettes évoquent fort souvent à son sujet l’ombre d’un Stephen King ou l’atmosphère trouble de certains feuilletons américains), ce brillant plumitif a fait une entrée remarquée dans notre paysage littéraire avec son premier ouvrage, Les Loups à leur porte, paru aux éditions Rivages en l’an 2015. Par cet impressionnant roman en forme de casse-tête machiavélique, l’auteur déploie une prose viscérale, sondant sans ciller la violence sourde et la part maudite de la nature humaine. Ce coup d’essai, salué par les critiques d’avant-garde, lui valut d’ailleurs quelques jolies récompenses.

L’écrivain ne s’est fort heureusement point arrêté en si bon chemin. En 2018, il livra aux presses Helena, un drame familial d’une implacable noirceur, confirmant son talent singulier pour maintenir son lecteur dans un état de constante fébrilité. Plus récemment, par le truchement de volumes épais et ambitieux tels que Nous sommes les chasseurs (2021) ou Malgré toute ma rage (2023), Jérémy Fel a définitivement assis sa réputation de maître de l’effroi psychologique. Il y dépeint avec un réalisme cru et une maestria indéniable les cruautés de nos contemporains, explorant sans fard les rapports de domination et les indélébiles meurtrissures de l’enfance.

Livres de Jérémy Fel :

Brocéliande (2024)
Helena (2018)
Les loups à leur porte (2015)
Malgré toute ma rage (2023)
Nous sommes les chasseurs (2021)

Pour en savoir plus sur Jérémy Fel :

La page Wikipédia sur J. Fel
La page Noosfere sur J. Fel
La page isfdb de J. Fel

Vindicta par Cédric Sire

Fiche de Vindicta

Titre : Vindicta
Auteur : Cédric Sire
Date de parution : 2019
Editeur : Métropolis

Première page de Vindicta

« Le village n’existe plus.

Il est remplacé par les flammes, les ruines et la mort.

Des Predators, songe l’Afghan, recroquevillé dans les décombres. Le jeune homme n’est plus que panique. Sanglots désordonnés.

Son cœur s’emballe tandis qu’une vive, profonde douleur parcourt son corps. Les explosions lui ont brulé le visage, décollant une grande partie de sa peau. Son sang s’écoule en ruisseaux de son cuir chevelu déchiré. Des éclairs traversent ses prunelles, l’éblouissant par intermittence.

Le village n’existe plus.

Il n’a suffi que de trois drones. La mort téléguidée, irrémédiable, surgissant tout à coup des lueurs du crépuscule. Une fille a crié pour donner l’alerte mais il était déjà bien trop tard. Les engins volants descendaient des nuages en formation de combat. Tout le monde s’est mis à courir à la recherche d’un abri. Des femmes, des enfants. Des innocents. »

Extrait de : C. Sire. « Vindicta. »

La saignée par Cédric Sire

Fiche de La saignée

Titre : La saignée
Auteur : Cédric Sire
Date de parution : 2021
Editeur : Fayard

Première page de La saignée

« Est-ce que tu aimes ?

Les lettres sont affichées en noir dans un rectangle rouge vif, en plein milieu de l’écran. L’homme y est habitué. Au début, le message sibyllin ne surgissait que de temps à autre, émettant un carillon démodé, le plus souvent quand l’homme était connecté à TOR, le navigateur qu’il utilise pour surfer anonymement sur le Web. Un simple pop-up, qu’il suffit de refermer pour continuer à naviguer.

Au fil des jours, cependant, ce message est apparu de plus en plus souvent. Un Ding !, et il est là. Toujours le même rectangle rouge. Étrangement prometteur. Accompagné, maintenant, de ce qui ressemble à une voix d’enfant, déformée, qui répète la question avec une insistance grandissante dans les enceintes de l’ordinateur, tandis que les fenêtres intempestives se superposent :

                     Est-ce que tu aimes ?
              Est-ce que tu aimes ?
       Est-ce que tu aimes ?

Une obstination proportionnelle à l’envie qui le dévore. L’homme maigre, voûté devant son ordinateur, laisse échapper un rire nerveux. La cocaïne. La kétamine. Le mélange explosif des deux substances aux effets opposés bouillonne dans ses veines. »

Extrait de : C. Sire. « La Saignée. »

Du feu de l’enfer par Cédric Sire

Fiche de Du feu de l’enfer

Titre : Du feu de l’enfer
Auteur : Cédric Sire
Date de parution : 2017
Editeur : Presses de la cité

Première page de Du feu de l’enfer

« Elle avait cessé de crier et de pleurer.
À présent elle courait. Nue, terrifiée, et déjà épuisée après tout ce qu’elle avait subi. Elle courait pour sa vie, si tant est qu’elle ait encore une chance de se sortir de ce piège infernal.
Ses pieds foulaient le tapis d’aiguilles de pin. Les branches et les buissons s’accrochaient à sa peau exposée, griffant ses bras, ses cuisses, jusqu’au sang.
Elle gémissait à chaque nouvelle coupure, un bras devant le visage pour protéger ses yeux.
Plus vite.
La panique, brûlante et vertigineuse, la poussait dans sa fuite. C’était sa seule chance désormais : il lui fallait à tout prix atteindre l’enceinte de la propriété.
Ne pas s’arrêter.
La nuit était assez claire pour qu’elle puisse se repérer parmi les arbres, bien que la brume ne lui facilite pas les choses. Elle trébuchait, ses orteils heurtaient des cailloux. Elle étouffait du mieux possible ses gémissements. »

Extrait de : C. Sire. « Du Feu De L’Enfer. »

Dreamworld par Cédric Sire

Fiche de Dreamworld

Titre : Dreamworld
Auteur : Cédric Sire
Date de parution : 2009
Editeur : Le pré aux clercs

Sommaire de Dreamworld :

  • Cross-road
  • Cauchemars
  • Requiem
  • Muse
  • Babylone
  • Elfenblut
  • Conscience
  • Visionnaires
  • Sangdragon

Première page de Cross-road

« Il fait nuit. Il fait froid. Autour de moi les flocons de neige virevoltent.
Je contemple la route, noire, scintillante de givre.
Personne ne comprendra pourquoi je suis parti, c’est certain. Un homme de mon âge ! On penserait que j’ai tout pour être heureux, que ma vie a été bien remplie, et que je n’ai rien à regretter. La vérité, c’est que j’ai simplement été lâche, j’ai accepté de baisser la tête, de vivre comme tout le monde, une existence creuse. Non pas que j’aie jamais eu à me plaindre, j’ai occupé plusieurs emplois qui m’ont fait gagner beaucoup d’argent, j’ai été marié avec une femme merveilleuse, bien que nous n’ayons pas eu le bonheur d’avoir un enfant, et que le poison de l’âge ait emporté ma Jessica avant moi. J’ai aussi eu l’occasion de visiter de nombreux pays. Seulement, lorsque la lune monte, voyez-vous, je continue de me réveiller, avec les souvenirs de cette nuit-là – de cette route qui n’était pas une route – et je me retrouve dans le noir, vieux et seul. Alors je serre mes paupières ridées pour contenir les larmes, et je caresse les cicatrices sur mon bras, qui ne se sont jamais vraiment refermées, malgré tous les traitements que j’ai suivis : cette vieille blessure m’élance toujours autant, à chaque fois que la lune devient ronde, et en ces moments-là c’est comme si le rire de Christian résonnait encore dans ma tête. »

Extrait de : C. Sire. « Dreamworld. »