Auteur/autrice : CH91
La compagnie noire par Glen Cook
Fiche de La compagnie noire
Titre : La compagnie noire (Tome 1 sur 10 – La compagnie noire)
Auteur : Glen Cook
Date de parution : 1984
Traduction : P. Couton
Editeur : J’ai lu
Première page de La compagnie noire
« Les prodiges et les présages n’ont pas manqué, s’il faut en croire Qu’un-Œil. C’est de notre faute si nous les avons mal interprétés. Le handicap de Qu’un-Œil ne diminue en rien son talent merveilleux de visionnaire a posteriori.
La foudre était tombée d’un ciel dégagé sur la Colline nécropolitaine. Un seul éclair avait frappé la plaque de bronze qui scellait la tombe des forvalakas et aboli pour moitié le sortilège de réclusion. Il avait plu des pierres. Des statues avaient saigné. Des prêtres de plusieurs temples avaient signalé des victimes sacrificielles sans cœur ni foie. L’une d’elles s’était échappée après qu’on lui avait ouvert les entrailles et n’avait jamais été rattrapée. À la caserne de la Fourche, cantonnement des cohortes urbaines, l’image de Teux s’était complètement retournée. Neuf soirs d’affilée, dix vautours noirs avaient volé en cercle autour du Bastion. Puis l’un d’eux avait expulsé l’aigle qui occupait le sommet de la tour de Papier.
Les astrologues avaient refusé toute interprétation, craignant pour leur vie. Un devin fou avait parcouru les rues en annonçant la fin imminente du monde. Au Bastion, non seulement l’aigle avait pris le large, mais le lierre des remparts extérieurs s’était flétri pour céder le terrain à une plante grimpante, noire d’aspect, sauf à la lumière intense du soleil.
Mais c’est tous les ans la même chose. Les imbéciles voient des présages dans n’importe quoi, après coup. »
Extrait de : G. Cook. « La Compagnie Noire. »
Au Japon spectral par Lafcadio Hearn

Fiche de Au Japon spectral
Titre : Au Japon spectral
Auteur : Lafcadio Hearn
Date de parution : 1929
Traduction : M. Logé
Editeur : Mercure de France
Première page de Au Japon spectral
« …Et à l’heure du couchant ils parvinrent enfin au pied de la montagne. On n’y voyait aucun signe de vie, — ni trace d’eau ni de plante, — ni l’ombre d’un oiseau qui volait, rien que la désolation s’élevant vers la désolation. Et la cime se perdait dans le ciel.
Alors le Boddhisattva dit à son jeune compagnon : « Ce que vous avez demandé à connaître va vous être révélé. Mais le lieu de la vision est encore éloigné, et le chemin est rude. Suivez-moi et ne craignez rien. Car les forces nécessaires vous seront données ».
Le crépuscule tombait tandis qu’ils gravissaient la montagne. Il n’y avait ni chemin tracé, ni aucune sente révélant le passage d’autres êtres humains ; et le chemin montait par-dessus un entassement sans fin de fragments empilés qui roulaient ou se dérobaient sous les pas. Parfois une masse, délogée, allait se fracasser dans l’abîme avec des échos creux ; parfois la substance piétinée éclatait comme une coquille vide. Des étoiles pointèrent, scintillantes, puis l’obscurité se fit encore plus profonde. »
Extrait de : L. Hearn. « Au Japon spectral. »
Ma première journée en Orient par Lafcadio Hearn

Fiche de Ma première journée en Orient
Titre : Ma première journée en Orient
Auteur : Lafcadio Hearn
Date de parution : 1923
Traduction : M. Logé
Editeur : Gallimard
Sommaire de Ma première journée en Orient :
- Ma première journée en Orient
- Kizuki le sanctuaire le plus ancien du Japon
Première page de Ma première journée en Orient
« Ne manquez pas de noter vos premières impressions aussitôt que possible, m’avait dit avec bienveillance un professeur anglais que j’eus le plaisir de rencontrer peu après mon arrivée au Japon. Elles sont évanescentes, vous savez, elles ne vous reviendront jamais, et pourtant de toutes les sensations étranges que vous pourrez éprouver dans ce bizarre pays, vous n’en ressentirez aucune d’aussi charmante que celles-ci.J’essaie maintenant de les reproduire d’après des notes hâtives prises au moment même et je m’aperçois que ces impressions furent encore plus fugitives que charmantes ; quelque chose s’est évaporé de tous mes souvenirs, quelque chose d’impossible à rappeler. J’ai négligé le conseil amical, malgré toutes mes résolutions d’y obéir ; je ne pouvais, au cours de ces premières semaines, me résigner à demeurer enfermé chez moi à écrire, alors qu’il y avait encore tant à voir, à entendre et à sentir dans les voies baignées de soleil de la surprenante ville japonaise. Cependant, s’il m’était possible de ressusciter toutes les sensations perdues de ces expériences initiales, je doute que je pourrais les exprimer et les fixer par des paroles. Le premier charme du Japon est intangible et volatil comme un parfum.Il commença pour moi avec ma première promenade dans le kuruma qui m’emmena hors du quartier européen de Yokohama vers la ville japonaise. Et je note ici tout ce que je puis me rappeler. »
Extrait de : L. Hearn. « Ma première journée en Orient/Kizuki le sanctuaire le plus ancien du Japon. »
Youma par Lafcadio Hearn

Fiche de Youma
Titre : Youma
Auteur : Lafcadio Hearn
Date de parution : 1923
Traduction : M. Logé
Editeur : Bibliothèque numérique romande
Première page de Youma
« La da, aux premiers temps de la colonisation, tenait souvent une place importante dans les riches familles de la Martinique. La da était, en général, une négresse de la teinte la plus foncée, une capresse plutôt qu’une mestive. À son égard, le préjugé de la couleur n’existait pas. La da était esclave, mais jamais l’affranchie la plus belle, la plus cultivée, n’a joui d’une situation privilégiée comparable à celle de certaines das.
La da était aimée et respectée comme une mère : elle était à la fois la mère adoptive et la bonne d’enfant. Car l’enfant créole avait deux mères : l’aristocratique maman blanche qui lui donnait le jour – et la sombre mère esclave qui lui donnait tous ses soins, le dorlotait, le baignait, lui apprenait le doux et mélodieux parler des nègres, le promenait dans ses bras afin de lui montrer la belle nature tropicale, lui racontait le soir de merveilleuses histoires populaires, l’endormait aux sons de berceuses, et, en somme, se tenait nuit et jour prête à accomplir son moindre désir. »
Extrait de : L. Hearn. « Youma. »
L’artiste du beau par Nathaniel Hawthorne

Fiche de L’artiste du beau
Titre : L’artiste du beau
Auteur : Nathaniel Hawthorne
Date de parution : 1846
Traduction : A. Lefebvre
Editeur : Editions Allia
Première page de L’artiste du beau
« PASSANT dans la rue au bras de sa jolie fille, un homme âgé émergea de la pénombre du soir nuageux et pénétra dans le cercle de lumière que déversait sur le pavé la fenêtre d’une petite boutique. Il s’agissait d’une fenêtre en saillie ; et à l’intérieur, y était suspendu un assortiment de montres – en chrysocale, en argent, et une ou deux en or – tournant toutes le dos à la rue, comme si, de méchante humeur, elles rechignaient à donner l’heure aux passants. Dans la boutique, de profil par rapport à la vitrine, son pâle visage penché sur quelque mécanisme délicat placé sous le faisceau lumineux d’une lampe d’atelier, était assis un jeune homme.
– Que fait donc Owen Warland ? marmonna le vieux Peter Hovenden, lui-même horloger à la retraite et ancien maître d’apprentissage du jeune homme en question, dont la présente occupation l’intriguait. À quoi travaille-t-il ? Pas une seule fois en six mois je ne l’ai vu autant absorbé par son travail. Son habituelle folie passerait les bornes s’il s’était mis en tête de découvrir le Mouvement Perpétuel. Et pourtant, j’en sais assez sur mon métier pour savoir que ce n’est guère le mécanisme d’une montre qui l’accapare en ce moment.
– Peut-être, père, dit Annie sans montrer beaucoup d’intérêt pour le sujet, peut-être Owen invente-t-il un nouveau système d’horlogerie. Je suis sûre qu’il a assez d’ingéniosité pour cela. »
Extrait de : N. Hawthorne. « L’Artiste du beau. »
Le premier livre des merveilles par Nathaniel Hawthorne

Fiche de Le premier livre des merveilles
Titre : Le premier livre des merveilles
Auteur : Nathaniel Hawthorne
Date de parution : 1852
Traduction : F. Revuz
Editeur : Le livre de poche
Sommaire de Le premier livre des merveilles
- Les trois pommes d’or
- La cruche miraculeuse
- Le paradis des enfants
- La main d’or
- La Gorgone
- La Chimère
Première page de Les trois pommes d’or
« Avez-vous jamais entendu parler des pommes d’or du jardin des Hespérides1 ? Ah, ces pommes, on se les arracherait à prix d’or si l’on pouvait encore en trouver dans nos vergers ! Mais il n’existe plus un seul de ces fruits merveilleux sur aucun arbre au monde, plus une seule de ces graines d’où naissaient les pommes d’or. Même dans les temps anciens, avant que le jardin des Hespérides disparaisse sous les mauvaises herbes, beaucoup de gens doutaient qu’il pût exister des arbres donnant des pommes d’or. Tous en avaient entendu parler, mais personne ne se souvenait en avoir vu. Cela n’empêchait pas les enfants d’ouvrir grand leurs oreilles quand on leur racontait l’histoire des pommes d’or, ni de former aussitôt le plan de partir à leur recherche quand ils seraient grands. C’est ainsi qu’une foule de jeunes hommes, qui voulaient prouver leur bravoure, se mettaient en route pour le jardin des Hespérides. Beaucoup ne revinrent jamais et aucun ne rapporta de pommes. Rien d’étonnant à cela quand on sait qu’un dragon à cent têtes vivait sous l’arbre aux pommes d’or, et que cinquante d’entre elles ne relâchaient jamais leur surveillance tandis que dormaient les cinquante autres têtes. Si l’on me demande mon avis, cela ne valait guère la peine de courir un si grand danger pour quelques pommes d’or. Si elles avaient été sucrées, douces et juteuses, alors cela aurait eu un peu de sens d’essayer d’en rapporter au moins une, malgré le dragon à cent têtes. »
Extrait de : N. Hawthorne. « Le premier livre des merveilles – Récits mythologiques. »
La légende des sexes par Edmond Haraucourt

Fiche de La légende des sexes
Titre : La légende des sexes : poëmes hystériques
Auteur : Edmond Haraucourt
Date de parution : 1882
Editeur :
Première page de La légende des sexes
« L’HYMNE DES NOYÉS
La Seine se déploie en frémissements vagues
Où le reflet du gaz agite un rouge éclair,
Tandis qu’un courant fuit dans la fuite des vagues,
Plus opaque et pourtant plus clair;
Il glisse, lourd comme une lave,
Sur le flanc des piliers qu’il lave,
Et voici qu’un hymne humble et grave
Monte dans l’air.
«Nous sommes les noyés des grandes nuits lascives,
Les doux inachevés, les chauds et courts destins ;
Nous sommes le flot blanc des races convulsives
Qui jaillit des soirs aux matins :
Nous ruisselons comme des fleuves,
Fils de nonnes et fils de veuves,
Fils de vierges prudemment neuves,
Fils de catins. »
Extrait de : E. Haraucourt. « La Légende des sexes: Poëmes hystériques. »
Amis par Edmond Haraucourt

Fiche de Amis
Titre : Amis
Auteur : Edmond Haraucourt
Date de parution : 1887
Editeur : G. Charpentier & Cie
Première page de Amis
« Il y a des jours où un homme d’esprit discuterait pendant une heure sur la peine de mort.
Georges Desreynes était dans ses phases d’éloquence ; mais pas un sot à qui parler ! Ce messie arriva.
—Vous dérange ? Tant pis : j’entre. C’est pressé.
Le jeune Parisien, alors penché vers la table, se retourna ; puis, mettant sur sa face un sourire de
supériorité bienveillante, il tendit la main au visiteur.
—Eh ! qu’avez-vous donc, cher ami ?
—Bonjour ! Votre domestique m’a dit que monsieur achevait ses malles. Trahison ! M’abandonnez !
Le clubiste se jeta sur un fauteuil, croisa ses jambes et se mit à taper, du bout de la canne, la pointe aiguë de ses bottines vernies.
Desreynes était revenu vers la table; et, toujours debout, le dos tourné, il continuait à remuer des
lettres amoncelées autour du large encrier de bronze. »
Extrait de : E. Haraucourt. « Amis. »
L’envers du décor par Gudule

Fiche de L’envers du décor
Titre : L’envers du décor
Auteur : A. « Gudule » Liger-Belair
Date de parution : 1996
Editeur : Le livre de poche
Première page de L’envers du décor
« Pousse-toi, crétin ! » s’exclame Cédric, en bousculant Sylvain qui marche devant lui.
Sous le choc, Sylvain vacille puis se retourne, furieux :
« Toi, mon pote, tu recommences ça, je t’explose la tête ! »
Ces chamailleries, assorties de gestes éloquents, ne sont pas du goût de Mme Lenoir, la prof de français. Fendant le rang, elle fonce sur les trublions :
« Vous deux, vous choisissez : ou vous vous tenez tranquilles, ou vous n’assistez pas à l’émission ! »
À chaque sortie, c’est pareil : elle a beau se décarcasser pour trouver des activités passionnantes à cette Cinquième de malheur, il faut toujours que l’un ou l’autre élève rue dans les brancards. Visites de musées, spectacles, découvertes de sites, enquêtes en milieu professionnel se soldent toujours par une catastrophe : un accident, de la bagarre, des dégâts divers. À vous dégoûter de les emmener quelque part !
« La prochaine fois, je m’en tiendrai au programme, ronchonne-t-elle. Grammaire, conjugaison, dictées, un point c’est tout. Ça vous apprendra à…
— Oh non, m’dame ! l’interrompt Latifa. Nous, on n’y peut rien si ces gogols se tapent dessus. Y a pas de raison qu’on soit punis à leur place ! »
Extrait de : Gudule. « L’envers du décor. »
Impasse du nord par Gudule
Fiche de Impasse du nord
Titre : Impasse du nord
Auteur : A. « Gudule » Liger-Belair
Date de parution : 2003
Editeur : Le livre de poche
Première page de Impasse du nord
« La porte claque. Le caniche dresse les oreilles, pointe la truffe puis se précipite, donnant tous les signes d’une joie éperdue. Il était en attente – en stand-by, pourrait-on presque dire – et, brusquement, s’anime. Revit. Par la grâce du bruit magique.
Car ce bruit annonce le retour de Lilas. La boule de poils s’abat dans les jambes de la jeune fille. Une langue impatiente investit ses chevilles. L’animal jappe à perdre haleine.
« Arrête, Tutti-frutti ! »
Dressé sur ses pattes arrière, il s’attaque à présent aux mollets que découvre un jean replié sous les genoux et dont les revers montent jusqu’à mi-cuisse.
« Arrête, je te dis ! »
En temps normal, Lilas le prendrait dans ses bras, le couvrirait de baisers. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, elle est à cran. Il y a des soirs comme ça. Un contrôle de maths et Capu qui s’est fait larguer, c’est beaucoup dans une seule journée.
« Elle a chialé tout l’après-midi, tu te rends compte ? Je ne savais plus quoi faire… Romain, c’était l’homme de sa vie, soi-disant. Tu parles ! Je connais le scénario par cœur : dans un jour ou deux, elle va flasher sur un autre mec, et rebelote jusqu’au chagrin d’amour suivant ! »
Tutti-frutti, ayant déversé son trop-plein d’affection, s’assied et écoute très attentivement. »
Extrait de : Gudule. « Impasse du Nord. »