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Quand le temps soufflera par Michel Jeury
Fiche de Quand le temps soufflera
Titre : Quand le temps soufflera
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 1983
Editeur : Fleuve noir
Première page de Quand le temps soufflera
« La mer était là : douce, rude, fidèle, éternelle… Pour la première fois depuis son retour du temps-plus, Simon Jallas pouvait regarder le monde sans trop d’angoisse. Il repartirait bientôt, il le savait. Il affronterait de nouveau les vents fous de l’année +10, mais il ne connaîtrait plus la terreur qui l’avait saisi à chacun de ses précédents voyages dans la destinée. Il serait prêt à affronter l’horreur et l’épouvante qui l’attendaient dix années en avant. Il serait prêt, il serait fort.
Les vagues dansaient à quelques pas en murmurant leur indéchiffrable message. La mer lui parlait. La mer savait peut-être. Un frisson d’écume courait sans fin tout au long de la plage. Les oiseaux criaient leur rauque salut. Le vent peignait la surface onduleuse de l’océan et tirait du sable un grésillement d’insecte piégé… Simon ouvrit grand la bouche pour expirer et l’air marin posa une touche salée sur la langue. Sensation naturelle, apaisante. »
Extrait de : M. Jeury. « Quand le temps soufflera. »
Poney-Dragon par Michel Jeury
Fiche de Poney-Dragon
Titre : Poney-Dragon
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 1978
Editeur : Bragelonne
Première page de Poney-Dragon
« Ella toucha par hasard les doigts de Vincent. Elle eut un petit rire d’excuse à demi étouffé. Vincent ne rit pas. Il sursauta et regarda sa main, mais il ne la voyait pas. Et il ne voyait pas Ella non plus.
Il se leva, traversa la pièce en accrochant un fauteuil avec la hanche et se mit devant la baie. Un beau soleil de fin d’été brillait sur le Centre Orenbourg Sud-Ouest. Les peupliers qui marquaient la limite du Val de l’Eyre commençaient pourtant à jaunir. Vincent les regardait pour la centième fois, mais il ne les voyait pas vraiment. Il observait, très au-delà des peupliers, un paysage secret, lointain.
— Ella, il faut que je sorte, dit-il d’un air préoccupé.
La jeune femme soupira légèrement. Elle était résignée. Elle avait l’habitude.
— Je voulais te proposer de manger avec moi ce soir… »
Extrait de : M. Jeury. « Poney-Dragon. »
Nounou par Michel Jeury
Fiche de Nounou
Titre : Nounou
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 2002
Editeur : Robert Laffont
Première page de Nounou
« Que de bruit ! Que de bruit !
Depuis ma descente du train, je n’entendais que clameurs, charivaris et tumultes. On s’appelait de-ci, de-là, à grands cris et grands gestes. Les porteurs proposaient leurs services en hurlant tandis que les locomotives crachaient leurs jets de vapeur comme de vieilles vaches leur dernier souffle. Les gens se heurtaient, donnant de l’épaule, agitant les bras, du moins ceux qui le pouvaient, car la plupart étaient chargés de sacs de toile ou de cuir.
Sur l’esplanade devant la gare, les cochers de fiacre, claquant les rênes sur la croupe des chevaux apeurés, se forçaient un passage sous les invectives, hélés par des porteurs ployant sous les malles, les panières d’osier ou des équilibres miraculeux de cartons à chapeau.
Quelqu’un, devant moi, montra l’énorme pendule de la gare de Lyon. J’y lus l’heure sans hésitation : 5 h 30 de l’après-midi.
J’étais partie de chez moi depuis plus de douze heures. Augustin pesait lourd à mon bras, mais je me sentais plus forte que je n’aurais jamais osé l’espérer. Bien que ne sachant où me diriger dans cette folle cohue, je ne m’inquiétais pas trop : j’avais une langue et je parlais assez bien le français. »
Extrait de : M. Jeury. « Nounou. »
May le monde par Michel Jeury
Fiche de May le monde
Titre : May le monde
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 2010
Editeur : Robert Laffont
Première page de May le monde
« Bonjour. Je suis le docteur Philip H. Goldberg, chargé des cours d’égologie et de mondologie à l’université libre de Sister Naya. À ce titre, je vous souhaite la bienvenue, chers étudiants, étudiantes et amis. L’égologie est une science ardue… si c’est une science. Peut-être un mélange de métaphysique et de psychologie, avec un zeste de physique quantique ? La théorie de la variation des probabilités du révérend père Feyman intervient aussi. Bref, une réflexion centrale sur l’univers infini et la condition humaine. Oh, les grands mots ! Je vous promets que nous ne les prononcerons plus dans ce cours. Enfin, le moins possible.
Je suppose que vous n’êtes pas ici pour préparer une thèse d’égologie. Rien qu’en France, il en jaillit chaque année quelques centaines de milliers, d’esprits torturés. Beaucoup sont en fait de simples carnets de méditation. Méditez donc et jetez vos carnets au feu. »
Extrait de : M. Jeury. « May le monde. »
Les yeux géants par Michel Jeury
Fiche de Les yeux géants
Titre : Les yeux géants
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 1980
Editeur : Robert Laffont
Première page de Les yeux géants
« J’ai vu les Yeux géants pour la première fois un soir de l’automne 2010. Un soir d’une douceur incomparable, d’une tristesse ardente et d’un calme de fin des temps.
Je participais à une méditation de groupe avec une dizaine d’amis. Un signe de l’époque : des centaines de millions de personnes dans le monde se livraient à des méditations de groupe presque chaque jour. J’étais consciente de suivre, d’une façon un peu moutonnière, un immense mouvement spirituel qui n’était lié à aucune religion établie. Mais je n’aimais pas penser que ce mouvement avait été déclenché ou, en tout cas, amplifié de façon considérable par l’apparition des Yeux géants.
Ce soir-là, pour moi comme pour beaucoup d’autres, la vérité a éclaté et il est devenu impossible de la refuser : nous vivions, et depuis longtemps, sous la haute surveillance des Étrangers. Les Yeux géants nous regardaient et nous n’étions plus les mêmes. »
Extrait de : M. Jeury. « Les yeux géants. »
Les trois veuves par Michel Jeury
Fiche de Les trois veuves
Titre : Les trois veuves
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 2017
Editeur : Robert Laffont
Première page de Les trois veuves
« Pour la dixième fois en un quart d’heure, Marie bondit sur ses pieds chaussés de bottines à talons. Elle s’est habillée pour sortir et montrer un peu la ville à sa visiteuse. Elle préfère bavarder ou discuter en marchant, elle joue de son ombrelle et de son éventail, ce qui l’aide à réfléchir et lui donne une contenance. Toujours les nerfs qui sautent et se nouent pour un rien, la veuve Jardin !
La Sans-Corset, comme l’appellent les mauvaises langues de Saint-Genis et de plus loin…
Mais ce matin, elle a mis l’instrument de torture, avec le cache-corset par-dessus, sous sa robe d’organdi, peut-être trop élégante vu les circonstances. Bah, on ne perd rien à paraître à son avantage. Elle s’est habillée avec l’intention de sortir en taille, car le temps est doux et ensoleillé ce premier jour de mai, on peut se passer de »
Extrait de : M. Jeury. « Les trois veuves. »
Les secrets de l’école d’autrefois par Michel Jeury
Fiche de Les secrets de l’école d’autrefois
Titre : Les secrets de l’école d’autrefois
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 2005
Editeur : Robert Laffont
Première page de Les secrets de l’école d’autrefois
« L’aventure magnifique
Apprendre à lire était vécu autrefois par beaucoup d’enfants du peuple comme une aventure magnifique. C’est ce que l’on ressent en tournant les pages du livre de lecture le plus célèbre de notre langue : Le Tour de la France par deux enfants1, de G. Bruno. Et cette aventure se confondait en partie avec celle de l’école de la IIIe République, du moins à ses débuts. Tous les enfants qui avaient la chance d’aller en classe quelques mois par an, pendant deux ou trois ans, réussissaient à lire couramment. Tous ? En 1900, l’armée chiffrait à environ 1 % le nombre de conscrits illettrés. On nous dit maintenant que 15 à 20 %, ou peut-être 25 % des élèves arrivent en sixième sans pouvoir décrypter deux lignes. Impossible de vérifier ces chiffres ; mais l’impression générale est bien que l’illettrisme ne fait que croître et embellir.
Ces maîtres d’autrefois croyaient à leur mission, aussi difficile fût-elle à accomplir. Ils trouvaient devant eux de nombreux obstacles. D’abord, jusqu’à la Première Guerre mondiale, une extrême pauvreté qui minait leur dignité et pouvait dans certains cas compromettre leur survie. Du côté des élèves, l’ignorance du français était assez générale chez les jeunes enfants des milieux ruraux. »
Extrait de : M. Jeury. « Les secrets de l’école d’autrefois. »
Les louves debout par Michel Jeury
Fiche de Les louves debout
Titre : Les louves debout
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 1984
Editeur : Fleuve noir
Première page de Les louves debout
« Au moment précis où Hugues Maillan prenait le couloir du premier étage, le soleil éclaira le tableau des lupins. Il regarda sa montre. Trois heures de l’après-midi… Le tableau se trouvait dans un angle mort, au fond du couloir. Il représentait une demi-douzaine d’animaux fantastiques, alignés devant un mur, sous un méchant croissant de lune. Enfant, Hugues les appelait les « loups debout ». Ils figuraient en bonne place au catalogue de ses terreurs.
L’ampoule du couloir, trop haute, laissait les lupins dans l’ombre et la lumière du jour ne les touchait qu’un moment, au milieu de l’après-midi, entre mai et septembre. D’être ainsi préservés les rendait plus mystérieux et plus redoutables. C’était la première fois que Hugues pouvait les observer en pleine clarté depuis… Il calcula. »
Extrait de : M. Jeury. « Les louves debout. »
Les iles de la Lune par Michel Jeury
Fiche de Les iles de la Lune
Titre : Les iles de la Lune
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 1979
Editeur : Fleuve noir
Première page de Les iles de la Lune
« Tête nue, ses longs cheveux noirs plaqués sur son visage maigre et bronzé, les mains posées sur les hanches, Algis Adamci regardait fixement le ciel qu’il ne pouvait voir.
– Dépêchez-vous, monsieur Adamci ! cria Abou Bo, le chef de l’équipe de surveillance. C’est une attaque climatique. A croire que les gens de Lackawanna vous ont repéré !
– Nous, on appelle ça un orage bison, monsieur Adamci, dit Togo Jeff, l’adjoint d’Abou. Je suppose que nous n’êtes jamais passé sous le ventre d’un bison ? Moi, ça m’est arrivé une fois !
– Et depuis, il ressemble à un grand singe cassé ! Ricana le pilote de l’hovercar dans son micro. »
Extrait de : M. Jeury. « Les iles de la Lune. »
Les hommes-processeurs par Michel Jeury
Fiche de Les hommes-processeurs
Titre : Les hommes-processeurs
Auteur : Michel Jeury
Date de parution : 1981
Editeur : Fleuve noir
Première page de Les hommes-processeurs
« Gilbert Mason sortit du château et regarda le ciel. Il s’offrait ce spectacle merveilleux, éternel, gratuit, plusieurs fois par jour, en toute saison, comme récompense de ses succès et comme consolation après un échec. Mme de la Grange avait été une cliente difficile ; il était venu la voir, en voisin, une demi-douzaine de fois depuis l’hiver. Il avait réussi à la décider alors qu’il n’espérait plus. Il avait enfin le bon de commande dans son porte-documents : le ciel lui parut exceptionnellement beau en cette fin d’après-midi de juillet.
Il traversa la cour, plantée de hêtres rouges, et s’arrêta un moment près de sa 2CV, une main posée sur le capot, la tête levée, humant l’air comme s’il venait de débarquer dans une contrée inconnue et lointaine. En fait, Saint-Veillant était son pays natal et il n’avait jamais quitté la région. Son secteur de travail, qui couvrait un demi-arrondissement, lui semblait bien assez vaste pour satisfaire son esprit d’entreprise et son goût des voyages. Mais il rêvait, de temps en temps. Il se préparait à un événement fabuleux et improbable qui changerait peut-être sa vie, un jour. »
Extrait de : M. Jeury. « Les hommes-processeurs. »